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Full text of "Luçon et Palaouan: six années de voyages aux Philippines"

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LUCON 

ET PALAOUAN 



SIX ANNÉES DK VOYAGES AUX PlllUPPINES 



OUVRAGE DU MÊME AUTEUR 



EN VENTE A LA LIBBAIRIE HACHETTE ET C*" 



Trois voyages dans TAfrlquo occidentale. Sénégal, Gambie, Ca- 

Famance, Gabon, Ogooué; 2^ édition. 1 vol. avec 24 gravures et 

une carte^ broché. . 4 fr. 

Relié en percaline; tranches rouges. 5 fr. 50 



CoulonuQicr^. — Im?. P. Ddodahu et Gallois 



LUGON 

ET PALAOUAN 



SIX ANNÉES 

DÉ VOYAGES AUX PHILIPPINES 



PAR 

ALFRED MARCHE 



OUVRAGE CONTENANT 68 GRAVURES ET 2 CARTES 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 

79, BODLEVAVD SAIMT-GERMAIN, 79 



1887 
DniU da propriiU tt d« trulaetioa 




AÛ/Oryx-ay-^ wXx - ycc > \ Vv./ . 



AVANT-PROPOS 



Le récit que je présente aux lecteurs est celui de 
mes excursions dans la province de Msdacca et dans 
l'archipel des Philippines. Ce livre est écrit simple- 
ment, sans prétention aucune. 

Chargé par M. le ministre de l'Instruction publique 
d'ime mission scientifique dans l'archipel Indien, de 
1879 à 1885, je me suis efforcé de réunir le plus de 
renseignements possible sur les populations des 
pays que je visitais, sur leurs mœurs, leurs croyan- 
ces, leurs origines, de rassembler les divers spéci- 
mens de leur industrie. 

Au point de vue de l'étude stricte de l'histoire natu- 
relle : zoologie, botanique, minéralogie, j'ai réuni 
pendant ces six années de voyages environ 4000 ob- 
jets de toute sorte, crânes et squelettes d'hommes^ 
de mammifères, d'oiseaux, des peaux de mammi-^ 
fères, d'oiseaux, de reptiles pour les montages, des 
pièces conservées dans l'alcool, nombre d'insectes et 
d'échantillons botaniques, et une riche collection 
d'ethnographie. Toutes ces pièces étaient destinées à 
acclroitre les collections déjà si riches du Muséum 
d'histoire naturelle et du Musée du Trocadéro. 



Vî AVANT-PROt»OS 

Enfin, au point de vue géographique, j'ai pu recon- 
naître quelques parties de pays encore mal connues, 
relever le tracé de quelques cours d'eau et prendre 
ou rectifier les altitudes de diverses montagnes. 

En terminant, j'exprimerai un regret, celui d'avoir 
trop rarement rencontré des Français établis comme 
colons ou négociants dans ces beaux pays de l'Ex- 
Iréme-Orient si riches et encore si peu exploités. 

Alfred Marche. 

ParU, 15 octobre 1886. 



VOYAGE 



AUX PHILIPPINES 



PREMIÈRE PARTIE 



CHAPITRE PREMIER 

SINGAPORE ET POULO-PENANG 

J'avais formé le projet depuis longtemps déjà, avant mes 
explorations en Afrique avec le marquis de Gompiègne et 
de Brazza, de faire connaissance avec le bel archipel des 
Philippines. Dès 1869, je prenais la route de ces régions, 
mais, avant d'y arriver, je m'arrêtai quelques mois dans la 
presqu'île de Malacca. Là vint me surprendre la nouvelle 
de nos premiers revers, en septembre 1870. 

Je décidai aussitôt mon départ, voulant prendre ma part 
des luttes de la patrie. Après la guerre franco-allemande, 
je repris mes projets de voyage, mais les circonstances ne 
me permettant pas de reprendre la route des Philippines, 
j'allai faire connaissance avec l'Afrique équatoriale. 

Je me sentais donc heureux, le 20 juillet 1879, quand 
je mis le pied sur le Tonquin, transport de l'État, qui 
allait me débarquer à Singapore, en route pour ces mômes 
Philippines. 

Je parlais chargé d'une mission scientifique par le Mi- 
nistre de l'instruction publique. Ce n'est pas une sinécure 

i 



2 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

qu'une mission scientifique dans un pays neuf. Bien que 
depuis Toccupation de cet archipel par les Espagnols on se 
soit plus ou moins occupé de ce qu'il renferme au point de 
vue scientifique, il est encore neuf, mal connu, et je sais 
qu'après mon passage je laisserai beaucoup' à récolter. Je 
dois m'occuper de tout : ethnographie, histoire naturelle, 
mensurations anthropologiques, recherche de crânes, de 
squelettes, d'urnes, vases, bijoux funéraires, de spécimens 
d'animaux, de plantes. Je dois être un véritable connais- 
seur pour bien collectionner, mais j'ai foi en l'avenir et je 
n'épargnerai pas mes peines pour réussir. J'ai d'ailleurs 
déjà pris quelques leçons en Afrique, je les mettrai à profit. 

L'Afrique occidentale m'avait singulièrement fatigué ; de 
ma première expédition de découverte sur l'Ogôwé, avec 
le marquis de Compiègne, mon ami toujours regretté, de 
mon second voyage sur ce fleuve en compagnie de Savor- 
gnan de Brazza, j'avais rapporté de petites misères et ma 
santé n'était point en parfait équilibre. J'espérais me refaire 
dans le bon air des Philippines. 

En 1869, j'avais voyagé sur la Creuse, un des bateaux 
de la ligne de Chine, un vieux transport suant la fièvre et 
la dysenterie, dont l'aménagement laissait fort à désirer; 
une véritable baille à braie, comme l'appelait son comman- 
dant, M. le capitaine de frégate Lacombe, aujourd'hui offi- 
cier général; pendant ma traversée de retour, en 1870, 
alors que j'allais prendre rang dans l'armée de la Loire, 
nous jetâmes à la mer, de Saigon à Toulon, quarante-cinq 
morts, pas un de moins. 

Quelle différence avec le Tonquin, et seulement dix ans 
après, sur cette môme ligne de France en Cochinchine ! 

Le Tonquin, un des nouveaux transports-hôpitaux faisant 
le service entre Toulon et l'Indo- Chine française, est ad- 
mirablement construit, tant au point de vue de la vitesse 
qu'à celui du confortable à bord. L'hôpital est vaste et très 
bien aéré ; des manches à vent font circuler l'air jusqu'au 
fond des cales, et bien que l'on soit presque toujours obligé 
^e fermer les sabords de la batterie basse, on y respire 

^rement, dans une température supportable. 



SINGAPORE ET POULO-PEKANG 3 

Aussi ne perdimes-nous qu'un seul homme, lors de ma 
traversée de retour sur ce même Tonquin en 1882, — mer- 
veilleuse amélioration, qui tient aussi à d'autres causes, 
notamment à l'assainissement graduel de la Cochinchine, à 
la moindre durée du voyage (vingt-huit à trente jours au 
lieu de quarante à quarante-cinq), et à l'embarquement des 
hommes pour la France avant épuisement complet ; aupa- 
ravant, on ne rapatriait les malheureux malades, marins et 
soldats, que lorsque leur état de maladie était arrivé à la 
période la plus critique, quand il leur restait à peine le 
souffle. 

Partis le 20 juillet de Toulon, nous naviguons à partir 
du 2 août dans la mer Rouge, accablés par une température 
de 36 degrés, sous une atmosphère affreusement lourde. 
Nous étions tous plus ou moins malades, et cependant peu 
d'entre nous en étaient à leur première traversée. 

Le 5, vers quatre heures du soir, je vois passer l'aumônier 
du bord, M. l'abbé Boirain : il peut à peine se traîner; je 
l'engage à prendre de l'exercice. « Impossible, me dit-il, je 
ne puis plus respirer; je vais dans la cabine du lieutenant 
voir si j'y trouverai un peu d'air. > 

A la prière du soir, pas d'aumônier. On le cherche, il est 
sur son lit, agonisant, et dix minutes après, mort : mort 
asphyxié, comme disent les hommes de l'art ; d'un coup de 
chaleur, comme disent les marins. 

Or cet abbé n'était pas un efféminé, un douillet, mais, 
tout au contraire, un vaillant. Il avait suivi partout ses ma- 
rins pendant la campagne de France ; deux fois il avait été 
blessé sur le champ de bataille, où il consolait les écloppés, 
les mourants, et, malgré ses blessures, il n'avait pas voulu 
quitter l'armée. La guerre finie, il avait repris, justement 
décoré, son service de paix. 

Deux heures après l'aumônier, mourait aussi de manque 
d'air un de nos passagers, un médecin ; et le lendemain le 
« coup de chaleur > faisait une troisième victime, la der- 
nière heureusement, car nous sortions de l'étuve, pour aller 
mouiller en grande rade d'Aden, par une rafraîchissante 
brise du sud-ouest. 



4 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

L'étal général de tous les passagers serait devenu fort 
mauvais et le nombre des morts aurait rapidement aug- 
menté si une petite pluie bienfaisante et la brise n'étaient 
venues à point rafraîchir l'atmosphère. 

A Aden, on était joyeux, les morts étaient déjà oubliés, 
on pensait à l'avenir. Après l'arrêt habituel dans la rade, 
on se remet en route. 

Le 10 août, à 8 h. 40 du soir, par 13° de latit. N. et par 
81" 18' de long. E., nous tombons dans la mer de lait. 

La mer de lait, c'est comme un brasillement des flots : 
des milliards de milliards d'animalcules phosphorescents 
brillent quand la lune est voilée ou lorsqu'il n'y a pas de 
lune. On croirait naviguer sur une onde embrasée, l'effet 
est étrange, on ne se lasse pas de regarder. 

Au-devant du navire la mer se dresse à pic, en une mu- 
raille blanche pareille à un talus de neige qu'éclaireraient 
les rayons lunaires ; puis, quand on est au centre du phé- 
nomène, si vive est la lumière qu'on n'aperçoit plus le vais- 
seau ; on ne voit plus que le ciel noir, avec ses étoiles, et 
la mer phosphorescente, et la traînée lumineuse sur le 
sillage du navire. 

Quand on entre dans la mer de lait, il semble pendant 
quelques instants qu'on navigue sur une moitié de vais- 
seau, car l'avant est dans la lumière et l'arrière dans l'om- 
bre ; quand on en sort, l'avant est dans l'ombre, l'arrière 
dans la lumière, sur le sillage étincelant, et l'on dirait que 
le navire va s'engloutir dans un vide obscur. 

Le silence à bord du navire et la nuit rendent ce spec- 
tacle plus imposant, on se croit sur un gouffre de feu. 

Vers dix heures, nous avons franchi la mer de lait, et, 
au lever de la lune, nous ne voyons plus que les flots calmes 
et le ciel pur éclairant noire route de ses plus belles cons- 
tellations. 

Le 23 août, nous arrivons à Singapore, que je me gar- 
derai bien de décrire, car on l'a trop décrit : là je quittai 
le Fonquin, 

L'île de Singapore, placée au sud de la presqu'île de Ma- 
lacca, était couverte de vastes forêts quand les Anglais s'y 



SINGAPOKE ET POULO-PEHANG 5 

établirent. Depuis lors, les cultures l'ont transformée ; plu- 
sieurs routes la traversent, et on peut la parcourir facile- 
ment dans toute son étendue. 

Le port, parfaitement abrité par de petits îlots qui for- 
ment une belle rade, est un des plus sûrs de ces parages 




et le point central du commerce de l'Orient avec l'Europe ; 
Chine, Japon, Cuchinchine, îles malaises, etc., tout converge 
là ; les courriers de toutes les lignes s'y arrêtent, les char- 
bonniers de l'Australie ou d'Eui-ope suffisent à peine à 
fournir le charbon nécessaire à tous les vapeurs qui s'y 
an-étenl. 

La ville comprend deux ou trois grandes artères et une 
quanlité de rues étroites où se tiennent les commerçants, 
Chinois, Siamois. Indiens el Malais. 



b VOYAGE AUX PHILIPPINES 

L'aspect en est curieux, pas très propre, et on y respire 
toutes les odeurs possibles, surtout celle des cuisines chi- 
noises en plein vent qui empestent Tair. 

A Singapore il y a des églises catholiques et protes- 
tantes, des temples de tous les cultes possibles; on n'y 
compte pas moins de trente monuments élevés à autant 
de divinités différentes, et tous sont placés sous la férule 
anglaise. 

Parmi les désagréments de la position de Singapore, il 
faut tenir compte du voisinage de la presqu'île de Malacca. 

Parfois un tigre traverse le détroit qui sépare l'île du con- 
tinent; l'animal signalé, on organise aussitôt une chasse 
avec battue, et il succombe presque toujours; cependant il 
lui arrive de regagner le continent, non sans avoir toutefois 
commis des déprédations plus ou moins importantes en bes- 
tiaux et en hommes. 

Le nombre des individus dont on attribue la mort au 
tigre est toujours assez élevé ; mais, d'après la poUce, les 
trois quarts de ces malheureuses victimes ont été simple- 
ment assassinées. Le tigre, qu'il soit tué ou qu'il s'échappe, 
est le bouc émissaire. La police retrouve habituellement les 
véritables coupables, et le plus souvent c'est un Malais ou 
un Chinois qui a fait le coup. Pour donner le change et 
laisser croire que le fauve est l'auteur de la mort, on fait, 
à l'aide d'un couteau, sur le corps de la victime, toute une 
série de blessures imitant les coups de griffe. 

Nous avons vu pareil procédé usité au Gabon. 

La police découvrit un jour dans les environs de la ville 
le cadavre d'un malheureux ayant pour tout costume un 
vieux pantalon, et, au dire des indigènes, il avait été tué 
par un tigre. L'enquête révéla que la veille au soir le mort 
avait été vu vêtu d'un pantalon neuf en compagnie de son 
beau-frère. On arrêta ce dernier et sa femme, et une per- 
quisition à leur domicile amena la découverte du pantalon 
neuf taché de sang. Pressée de questions, la femme avoua 
que son mari avait assassiné son frère, mais que, pour ne 
pas laisser perdre le pantalon neuf de ce dernier, le meur- 
trier lui en avait mis un vieux hors d'usage. 



SINGAPORE ET P0UL0-PBNAN6 7 

On pourrait citer des centaines de faits analogues, tous 
mis à la charge du tigre. 

De Singapore à Poulo-Penang, deux jours de mer * ; le 
30 août 1879 je débarquai dans cette île. 

L'île de Penang avait été donnée au capitaine Light par 
le rajah de Kedah en 1766 comme prix du concours qu'il 
lui avait donné pendant une guerre que ledit rajah avait 
à soutenir contre le roi de Siam, son suzerain. 

A ce présent royal le rajah aurait ajouté celui d'une de 
ses filles. 

Le capitaine offrit à la Compagnie des Indes cette nou- 
velle possession, qui fut agréée avec bonheur, sans même 
examiner au préalable si le chef de Kedah était proprié- 
taire de rîle et pouvait en disposer. 

On apprit par la suite, si toutefois on ne le savait pas 
d'abord, que Tile et Kedah lui-même dépendaient du roi 
de Siam; mais, comme cette nouvelle possession était d'un 
grand intérêt pour la Compagnie des Indes, on passa outre, 
endormant par des lenteurs diplomatiques les Siamois et 
les gens de Kedah. Des traités habiles laissèrent assez de 
vague pour que la Compagnie des Indes pût être libre de 
faire ce qu'elle voudrait avec des apparences de droit 
très faibles, sans doute, mais suffisantes quand on a la 
force. 

D'après une autre version qui parait faite pour les besoins 
de la cause, le rajah de Kedah lui-même offrit spontané- 
ment au gouvernement de l'Inde de lui céder l'île de 
Penang et le capitaine Light fut simplement chargé d'aller 
examiner l'affaire. 

c Mais, comme le dit parfaitement un critique anglais, eut- 
on excusé le capitaine Light d'avoir cru trop facilement aux 
prétentions d'indépendance du rajah de Kedah et de ne 
pas avoir examiné d'une manière suffisante si elles étaient 
fondées? Le fait est que ses rapports portèrent le gouver- 
nement à croire pour un temps que le rajah de Kedah ne 

1. On doit se garder de dire l'Ile de Poulo-Penang. C'est 
une tautologie : PoiUo, mot malais, veut justement dire ile* 



8 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

dépendait d'aucun souverain, ou du moins qu'il pouvait 
céder une partie de son territoire. 

€ On ne peut s'empêcher de remarquer que le gouver- 
nement des Indes, en employant le capitaine Light pour 
négocier ce traité, plaçait les desseins diplomatiques de ce 
dernier en opposition directe avec ses intérêts commer- 
ciaux. 

€ L'occupation de Penang était pour ce gentleman, comme 
pour tous les autres commerçants, un point de la plus 
haute importance, et peut-être eût-ce été trop attendre, de 
quelqu'un placé dans de telles circonstances, qu'il employât 
son pouvoir à désapprouver les assertions du rajah, ou à 
en examiner la solidité qui pouvait tourner contre ses 
intérêts. > 

Pour nous, nous sommes porté à croire que le gouverne- 
ment des Indes connaissait parfaitement la situation de ce 
pays, mais il se garda hien d'approfondir toutes les causes 
qui pouvaient s'opposer à l'occupation de Penang. Aussi bien 
à cette époque, comme maintenant, les Anglais savent par- 
faitement profiter de toutes les circonstances, bonnes ou 
mauvaises, pour agrandir leur territoire colonial, et en cela, 
malgré les moyens employés, nous ne saurions les blâmer. 

Peu de temps après, le roi de Siam protesta bien contre 
l'occupation de Poulo-Pénang , mais le gouvernement des 
Indes n'en tint aucun compte et traita avec le rajah de 
Kedah. 

« Sans doute, le rajah de Kedah, dit le même critique, 
essaya de stipuler que protection lui serait donnée en cas 
de guerre contre son suzerain, en retour de la cession de 
l'île de Penang; mais le capitaine Light, tout en laissant 
croire au rajah que les choses étaient ainsi comprises, se 
garda bien de stipuler cette clause dans le traité. > 

Le rajah signa avec les Anglais deux traités, mais aucun 
des deux n'était offensif ou défensif ; du reste, ces faits ne 
sont pas très bien expliqués dans les archives du gouverne- 
ment de l'Inde. 

Ni promesses, ni intimidations n'ont été nécessaires pour 
obtenir la cession de Poulo-Penang. Le rajah lui-môme 



S1N6AP0RE ET POCLO-PENANG 11 

pressait les négociations, paraissant fermement convaincu 
que, parvenu à conclure un traité d'alliance offensive et 
défensive avec les Anglais, tous les avantages seraient favo- 
rables uniquement à sa cause. C'était envisager la question 
plus au point de vue pratique que spéculatif, et, dans des 
circonstances plus favorables pour lui, tout ce qu'il espérait 
aurait pu facilement se réaliser. 

Le traité accepté et signé par le rajah lui laissait croire 
tout ce qu'il désirait, et de plus lui allouait une rente 
annuelle de 10000 piastres (50000 francs), et c'est proba- 
blement cette dernière clause qui le décida à l'accepter. 

La prise de possession de Penang par le capitaine Light 
eut lieu le 17 juillet 1766. Il débarqua à la pointe Parroga, 
où se trouvent actuellement le fort Gornwallis et la ville. 
On nettoya un coin de forêt, on éleva un mât de pavillon, 
et le 11 août on hissa les couleurs anglaises comme prise 
de possession de l'ile au nom de Sa Majesté Britannique et 
pour l'usage de la Compagnie des Indes. 

Le malheureux rajah ne tarda pas à s'apercevoir jusqu'à 
quel point il pouvait compter sur ses astucieux alliés. 

On trouve cependant dans les archives du gouvernement 
un ordre du 22 janvier 1791, défendant au « superinten- 
dent (gouverneur) de Penang > de s'immiscer dans les 
disputes des first natives (principaux indigènes). Mais 
entre l'intervention directe dans les affaires du pays et 
l'action indirecte, souterraine, il y a de la distance : on res- 
pecte la première, issue d'une convention, pour abuser de la 
seconde et se faire imposer la première. 

L'île de Penang, faite de montagnes basses (jusqu'à 
600 mètres et plus), est séparée de la presqu'île de Malacca 
par un détroit de peu de largeur. Ses deux principaux 
avantages sont un climat suffisamment sain, et un port 
assez sûr pouvant abriter cinquante à soixante grands na- 
vires. 

On y cultive le riz, la canne à sucre, le cocotier, le poi- 
vrier, le muscadier, le giroflier. Je dirai môme qu'on cul- 
tive trop, puisque les Anglais ont dû interdire aux Chinois 
le déboisement du faîte des montagnes ; partout ces « Jaunes > 



12 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

industrieux abattaient les bois pour se faire des jardins. Pas 
de recoin perdu, si petit soit-il, pas de mauvaise roche, 
pourvu qu'elle ait un peu d'humus, où l'on ne fasse venir 
quelques légumes. 

Au point de vue commercial, Penang est un port franc 
comme Singapore; mais, par sa position, ce dernier a attiré 
à lui tout le commerce de ces régions. 

L'île a pour habitants des Malais, des Siamois, des gens 
venus de l'Inde (Tamils de Dekkan) et surtout des Chinois, 
race ici fort envahissante. La plupart sont amenés comme 
travailleurs à gages et, durant deux ou trois ans, ils tra- 
vaillent sans solde assurée, pour parfaire le prix de leur 
transport et de la commission que touchent ceux qui les 
engagent en Chine. Après ce temps, ils sont libres. 

Ils travaillent alors pendant deux ou trois ans afin de 
réunir un petit pécule. Puis ils s'étabUssent à leur compte 
et, aussitôt qu'ils le peuvent, ils achètent un petit terrain 
ou commencent un petit commerce. 

Ils s'associent et font alors le négoce sur une plus grande 
échelle que ne pourrait le faire un seul. Grâce à cette soli- 
darité, presque tout le commerce est passé entre les mains 
des fils du Céleste Empire. Partis de rien, ils arrivent à 
tout : à eux les plus belles maisons, les plus beaux do- 
maines, les plus flambants équipages. 

Les Chinois riches habitent dans la banlieue de belles et 
luxueuses villas, semblables à celles des Européens et envi- 
ronnées de beaux jardins, entretenus à grands frais. 

Les Pères des Missions étrangères possèdent à Penang un 
vaste séminaire où ils instruisent des Siamois, des Chinois, 
des Japonais. J'eus le bonheur de retrouver là un ami, le 
père Mazeri, qui demeure tout près du séminaire à Poulo- 
Tikus : il m'avait offert l'hospitaUté en 1869, il me l'offrit 
encore en 1879, et me soigna quand j'eus un « retour 
d'Afrique occidentale >, autrement dit quand je fus cloué 
sur place par une attaque de mes vieilles et méchantes 
fièvres de l'Ogowé. 

C'est lui qui , apprenant la nouvelle de la guerre 
franco-prussienne, m'expédia immédiatement un courrier, 



SINGAPORE ET POULO-PENANG 15 

qui vint me chercher dans l'intérieur de la presqu'île 
et qui facilita mon retour à Singapore, pour rentrer en 
France. 

Je lui renouvelle ici toute ma gratitude pour les bons 
soins qu'il m'a prodigués et pour sa constante amitié. 

Rencontrer le père Mazeri dès mon arrivée à Penang 
fut aussi pour moi une bonne fortune. 

Quelques mois auparavant, deux Français, de passage, 
se livrèrent à toutes sortes d'excès, malgré tous les égards 
que l'on put avoir pour eux. L'un d'eux, porteur de lettres 
de recommandation probablement fausses, après avoir été 
choyé un peu partout, n'avait pas craint de faire des em- 
prunts forcés à tous ses hôtes. Les Européens étaient 
devenus très froids vis-à-vis des voyageurs et, en particu- 
lier, vis-à-vis de nos compatriotes. 

Grâce au père Mazeri, je fus cordialement accueilli par 
les Européens de Penang, lesquels n'habitent point la ville, 
mais la campagne voisine, dans des villas en bordure des 
routes qui mènent à l'intérieur. Leurs maisons sont char- 
mantes, entourées qu'elles sont par de vastes jardins, où 
arrive à profusion l'eau douce, amenée de la cataracte par 
des conduits en fer. 

La ville proprement dite renferme des rues larges, bor- 
dées d'édifices à un seul étage, parmi lesquels on remarque 
les quelques maisons de commerce appartenant à des Euro- 
péens ; le reste est dirigé par des Chinois et des Malais ; ces 
derniers établissements sont d'une propreté plus que dou- 
teuse. 

A Penang, pas de beaux édifices, un marché, des églises 
catholiques, protestantes, grecques, arméniennes, des tem- 
ples bouddhistes et des mosquées. 

La cataracte est la grande curiosité du pays et mérite 
d'être visitée; elle tombe d'environ 150 pieds de haut 
entre deux montagnes, sur des rochers où ses eaux se bri- 
sent et rejaillissent en flots d'écume. Au bas de la chute 
se trouve une petite bâtisse carrée où des individus appar- 
tenant à une secte hindoue viennent faire leurs ablutions 
avant de commencer leurs cérémonies religieuses. Près de 



16 VOYAGK AUX PHILIPPINES 

cet endroit se trouve la prise d'eau qui arrose et dessert la 
ville. 

Bien que mon séjour fût contrarié par les fièvres 
d'Afrique, je n'en parcourus pas moins Poulo-Penang dans 
tous les sens, mais sans grand succès pour mes collec- 
tions. 



CHAPITRE II 

une excursion dans la province de pérak 
(presqu'île de malacca) 



Le 22 octobre, une petite chaloupe à vapeur me trans- 
porta sur le continent en face de Poulo-Penang daivs la pro- 
\ince de Pérak, que les Anglais occupent depuis une dou- 
zaine d'années. 

Le !23, au matin, je descendais au débarcadère de Larout, 
où, sous un hangar, se tiennent les douaniers, chargés de 
surveiller la contrebande de Topium. 

A peine débarqué, j'apprends que les Chinois s'étaient 
révoltés quelques jours auparavant parce que l'impôt sur 
l'opium avait été doublé. Dans la lutte il y avait eu quel- 
ques Chinois tués ou blessés, et l'impôt était resté établi. 
Cet impôt est le plus clair revenu fiscal de cette province. 

£n débarquant, je me fis conduire dans une espèce de 
caravansérail bâti aux frais de la colonie et destiné à rece- 
voir les voyageurs; comme il n'était pas encore terminé, 
le gardien ne voulait me recevoû* que sur un ordre du 
sous-intendant ou assistant-résident, M. Maxwel. Celui-ci 
m'offrit très gracieusement l'hospitalité, ne voulant à aucun 
prix me laisser retourner au caravansérail. 

Je fus d'autant plus sensible à ces bons procédés à mon 
égard que j'étais loin de m'y attendre, pour les raisons que 
j'ai déjà données à propos de Penang. 

Le jour même, à cinq heures, en compagnie de MM. Max- 



18 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

wel et Scott, j'allai visiter les mines d'étain avoisinant la 
ville, puis l'hôpital et la prison. , 

Nombreuses, très nombreuses sont ces mines dans la 
province de Pérak ; plus ou moins vastes, on en trouve 
partout, et le lavage du minerai y empoisonne par moments 
les cours d'eau. 

Les terrains d'alluvion sont les seuls encore exploités. 
Une de ces exploitations possède une machine à vapeur 
pour amener l'eau destinée au lavage des sables ; les autres 
se contentent de détourner un cours d'eau, où le lavage du 
sable se fait à la main au moyen de petites cuveltes. Ce 
travail occupe indifféremment les hommes, les femmes et 
les enfants. 

Le lendemain, quatre heures de voiture sur une roule 
plus que défoncée et six heures et demie à dos d'éléphant 
m'amenèrent à Kwala-Kangsa, résidence du « superinten- 
dant » anglais du district. 

M. Low me reçut très poliment, mais avec une froideur 
visible ; sa première question fut de me demander combien 
de temps je comptais rester à la résidence ; je lui répondis 
que, s'il m'était possible de partir le soir môme, ou le len- 
demain matin au plus tard, je le ferais. 

Après quelques soins donnés à ma toilette passable- 
ment altérée par les péripéties de la roule, je rejoignis 
M. Low : il me guida dans la visite obligée à la ville et 
aux forts. La ville ne se compose guère que de quelques 
rues bordées de cases et de magasins en planches habités 
par des Chinois ; elle borde la très jolie rivière de Pérak, 
qui arrose les plaines fécondes qui s'étendent autour. 

Le fort et les casernes avoisinent le palais du gouverneur, 
lequel est bâti sur un petit monticule commandant la 
rivière et la ville. 

Plus froid que jamais à mon égard, M. Low me retint 
cependant à dîner et m'offrit de l'accompagner le lende- 
main jusqu'au sommet d'une montagne voisine où il médi- 
tait d'élever une villa de plaisance à 1 000 mètres environ 
d'altitude. J'acceptai cette offre, bien que l'accueil du 
premier moment eût été peu agréable. 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 19 

Nous partons donc le leudemain. Les éléphants n'avaient 
pas de palanquins, mais deux vastes paniers placés sur les 
flancs de la bête, quelque chose comme les paniers fixés 
au bât de l'âne ou des cacolets. Durant cette promenade, 
nous nous plaçâmes, M. Low et moi, chacun d'un coté du 
même éléphant, et nous pûmes ainsi causer durant le 
trajet. 

Pendant la première partie de l'excursion, d'abord en 
remontant une partie de la route suivie la veille, puis en 
iraversant une plaine, tout alla très bien. Mais quand il 
fallut, en suivant un sentier étroit, suffisant pour un 
homme, faire Tascension d'une montagne de 1000 mètres, 
les désagréments commencèrent. Les éléphants avançaient, 
mais à travers la forêt ce moyen de locomotion est moins 
qu'agréable. 

L'éléphant, animal très peureux, marche lentement quand 
il est sur un terrain glissant et peu sûr, et ne s'occupe 
jamais de ce qu'il a sur le dos ; quelquefois le mahout ou 
cornac, à cheval sur le cou de l'animal, oublie également 
que derrière lui se trouve quelqu'un, et on ne doit avoû* 
confiance qu'en soi si quelque accident survient ; il faut être 
toujours sur ses gardes. Le balancement occasionné par la 
marche de l'éléphant est très dur, et il faut un certain temps 
pour s'y habituer ; dans la marche, c'est tantôt un arbre 
contre lequel vous êtes heurté, ou une branche qui vous 
accroche en passant, à moins que ce ne soit un rotin épi- 
neux qui vous surprenne et vous déchire non seulement les 
vêtements, mais encore les mains et la figure ; en forêt, il 
faut se tenir constamment sur le qui-vive et ne pas se laisser 
distraire sous peine d'accidents quelquefois graves. 

Vers midi, halte : nous déjeunons à un campement de 
charbonniers chinois. 

Les forêts sont remplies d'arbres immenses, d'essences 
variées, et quelques-unes, très denses et très dures, donnent 
un charbon d'excellente qualité. Ils les auront bien vite 
achevées, les Célestes, si on les laisse faire. D'abord ils 
choisissent les plus beaux arbres comme donnant moins de 
travail ; ils se contentent de les abattre et de couper les 



30 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

branches, puis ils couvrent de terre tout le tronc, mettent 
le feu à une des extrémités, et on retire à mesure le char- 
bon qui est formé. Les branches et les feuilles, on les laisse 
pourrir sur place, et l'on sacrifie un nouvel arbre plutôt 
que de perdre du temps à carboniser le menu bois. C'est 
ainsi que s'explique le déboisement progressif et rapide 
autour des mines. 

A quatre heures de l'après midi, nous arrivons au sommet du 
plateau, déjà défriché en partie par les Malais. C'est là que l'on 
édifiera la villa du représentant de Sa Majesté Britannique. 

Le 28 nous redescendons. Il a plu toute la nuit et nous 
opérons la descente à pied ; nos éléphants suivent avec mille 
précautions, refusant même parfois d'avancer, crainte de 
tomber. 

Dans ces belles forêts, peu ou point de gibier d'aucune 
sorte. Il y a un an à peine, ces parages étaient cependant 
infestés de sangliers et de tigres, mais les uns et les autres 
ont disparu et voici la raison qui m'a été donnée. Il y a 
dix-huit mois une épizootie emporta tous les buffles domes- 
tiques de la province ; quelque temps après on trouva un 
très grand nombre de sangliers morts dans la forêt. Les 
tigres ont disparu depuis, soit qu'ils aient succombé pour 
avoir mangé des animaux morts de maladie, soit que le 
manque de gibier ait provoqué leur émigration. Toujours 
est-il que depuis dix mois on n'a pas relevé la moindre 
trace de leur présence. 

Nous alhons à pied tout doucement, M. Low, un officier 
anglais et moi, dans les limites de la plus stricte politesse ; 
ces messieurs causaient ensemble, tandis que je cherchais 
de petites bêtes, ne pouvant chasser le gros gibier. 

A une halle, M. Low s'était assis ; moi, j'étais appuyé à 
un arbre magnifique. Tout à coup l'officier me cria : 
< Sauvez-vous ! Vous avez un serpent sur la tête ! » 

Je me retournai : à trois ou quatre pieds au-dessus de 
moi, un superbe serpent noir et jaune grimpait tranquil- 
lement à l'arbre. Je ramassai une branche ; d'un léger coup 
je fis tomber le reptile, et, lui posant le pied sur la tête, 
je le pris par le cou. Avec une petite liane je l'attachai à 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 21 

un arbre et, malgré ses contorsions, je le dépouillai de sa 
peau, dans laquelle je passai une branche flexible que 
j'enroulai incontinent en forme de cercle. 

Gomme je me retournais vers mes compagnons pour les 
prévenir que j'étais prêt à repartir, je vis venir à moi 
M. Low, les mains affectueusement tendues : 

« Vous êtes donc vraiment naturaliste! » me dit-il, et 
nous causâmes comme deux vieux amis. 

J'eus bientôt le mot de l'énigme. M. Low venait d'être 
grossièrement dupé par les deux Français dont j'ai déjà 
parlé et il craignait que je fusse, comme ces deux inquali- 
fiables compatriotes, un bon et brave chevalier d'industrie. 
Le soir, il vit mon nom sur mes malles, et, quand il sut que 
j'étais bien le découvreur qui a remonté des premiers le fleuve 
Ogôwé, il s'excusa vivement de la froideur de son accueil. 

Malgré ses vives instances pour me retenir auprès de lui, 
je le quittai le lendemain, 29 octobre; j'avais hâte d'aller à 
la recherche des Orangs-Sakaïes. 

Je descends le Soungi-Pérak * dans une embarcation qu'il 
mit à ma disposition, pendant que mes éléphants faisaient 
un détour pour aller m'attendre à Blanja. 

Le 30 octobre, départ de Blanja à six heures trente du 
matin ; nous ne faisions halte qu'à cinq heures quarante du 
soir ; nous avons .marché toute la journée sans prendre un 
instant de repos. 

Le pays entre Blanja et Pengkalan-Kacha est sillonné 
d'exploitations minières : l'une d'elles, parfaitement située 
dans le fond d'une vallée, est entourée de hauts fourneaux 
et de quelques boutiques de commerçants chinois. 

Les fourneaux, de forme conique, sont très simples et bâtis 
en briques ; on entasse par le haut minerai et charbon, et, 
lorsque la matière est en fusion, on la laisse couler, par le 
bas du cône, dans une rigole qui la conduit aux moules. 

Les lingots chargés à dos d'éléphant sont ainsi trans- 
portés à la rivière la plus prochaine et par eau convoyés 

1. Soimgi en malais signifle rivière, Pérak, argent : Soungi" 
Péraky la rivière d'argent. 



22 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

jusqu'au fleuve et au port, où on les embarque définiti- 
vement. 

Le village de Pengkalan-Kacha, construit sur le bord de 
la petite rivière Kinla, un des principaux affluents du 
Soungi Pérak, est entouré de palissades et composé d'une 
seule rue, sur les deux côtés de laquelle s'élèvent les cases 
et les magasins des commerçants chinois. Je m'installai 
dans une de ces boutiques, alors inoccupée, le propriétaire 
ayant fait faillite quelque temps auparavant. 

Le 31, au matin, je fais partir mes éléphants en avant 
par la route de terre et je loue une embarcation pour gagner 
Kotah-Baru, poste de l'intérieur en construction, sur un 
des affluents de la rivière Pérak, et commandé par M. Lech. 

Cet officier s'empressa de m'offrir l'hospitalité et me 
donna le lendemain un guide et un éléphant en plus pour 
continuer ma route dans l'intérieur. 

Mon hôte portait un bras en écharpe ; il avait été mordu 
au doigt, deux jours avant mon arrivée, par une petite vi- 
père ; sans hésiter, après avoir préalablement tué l'animal, 
il avait ouvert la plaie avec son couteau et l'avait ensuite 
brûlée au fer rouge. 

Grâce à son sang-froid et à son énergie, il a échappé ainsi 
à une mort presque certaine, car il avait eu affaire à l'un 
des serpents les plus venimeux du pays. 

Le 1" novembre, je continue ma route vers les mon- 
tagnes. Après avoir traversé plusieurs villages et plusieurs 
cours d'eau, mon guide, ne sachant plus quelle direction 
prendre, se dirige vers un village situé sur le bord de la 
rivière dont le chef parlait quelques mots d'anglais. 

A six heures, nous arrivons à Kwala-Kabul, où le rajah 
Ahmed me donne sa propre case et me promet un nouveau 
guide pour le lendemain. La journée avait été très chaude 
et nous avions constamment marché dans des plaines où 
croissent seulement de petits arbustes. 

Le lendemain, au moment du départ, impossible de 
mettre la main sur le guide promis. Il faut se résoudre à 
partir avec des renseignements un peu vagues; mais on 
nous assure qu'en remontant la rivière nous arriverons 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 23 

bientôt aux montagnes et que là nous verrons des Orangs- 
Sakaïes. 

Nous traversons quelques plantations, dans les clôtures 
desquelles nos éléphants s'ouvrent un passage facile, mais 
les mahouts ne peuvent les empêcher d'arracher tout en 
marchant des touffes entières de cannes à sucre ou bien de 
déraciner un bananier. 

Nous étions le soir dans la montagne ; mais, obligés de 
quitter le sentier pour éviter quelques fondrières, nous nous 
perdons dans la forêt, sans aucune trace même de sentier 
pour nous remettre sur la véritable route. 

Mon cornac prit alors la tête avec l'éléphant qui me por- 
tait et entreprit de lui faire opérer une trouée en ligne 
oblique pour rejoindre le chemin que nous avions aban- 
donné. Cela se fit sans grande difficulté, l'éléphant brisant 
tout sur son passage au moyen de sa trompe. C'est chose 
fort intéressante à voir que la méthode avec laquelle le gros 
pachyderme s'ouvre une route dans la jungle ou dans la 
brousse. Quand un arbre ou des bambous trop flexibles ne 
cassaient pas sous l'effort de la trompe, il les faisait plier 
jusqu'à ce qu'il les eût mis sous son pied, qui les écrasait ; 
il se frayait alors un passage. 

Ce travail, assez fatigant pour l'animal, est très désagréable 
pour ceux qu'il porte sur son dos. Non seulement il vous 
tombe toute espèce d'insectes sur la tête, principalement des 
fourmis, mais quelquefois des branches cassent en roule et 
vous assomment à moitié ; d'autres fois, une branche d'arbre 
ou un jeune arbuste qui n'a fait que plier vous accroche 
au passage en se relevant. Dans ces régions difficiles^ quand 
plusieurs éléphants font partie de la même colonne, à tour 
de rôle ils prennent, pendant une heure, la tête de la file 
et doivent ouvrir le passage. 

L'intelHgence et la sage lenteur avec lesquelles l'éléphant 
exécute tout ce que lui ordonne son cornac ont de quoi 
surprendre ; mais par moments il s'entête et n'obéit plus. 

Durant cette marche à travers la forêt, le cornac avait dit 
à l'éléphant d'abattre un arbre gros comme la cuisse et de 
12 à 15 mètres de haut ; l'arbre résista et le cornac voyant, 



24 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

après plusieurs insuccès, combien il était difficile à détruire, 
ordonna vainement à Téléphant de Fabandonner pour se 
frayer un autre passage ; ce fut impossible ; enfin, appli- 
quant sa trompe sur le tronc et poussant du front, Tanimal 
balança Tarbre et le brisa d'une secousse à 1 m. 50 du sol. 
Un morceau tomba devant lui, mais le haut menaçait de 
tomber sur ma tête ; heureusement, les lianes l'arrêtèrent 
dans sa chute. Quand mon animal vil l'arbre par terre, il 
alla prendre la voie que lui avait indiquée le cornac. 

Un autre jour, mon éléphant tenait la tête et je faillis 
être véritablement assommé. Le bois était assez clair et le 
passage s'opérait assez bien ; au moment où l'éléphant, sur 
l'ordre de son cornac, allait écarter quelques branches qui 
nous barraient le chemin, lui et son conducteur aperçurent 
un assez gros serpent enroulé autour d'une branche et qui 
dormait tranquillement. Le cornac poussa un cri et l'élé- 
phant, faisant volte-face, partit au grand trot à travers la 
forêt, suivi de ses camarades. 

Les bagages ne tardèrent pas à être projetés sur le sol, 
et je fus enlevé à cinquante pas de là par une grosse branche 
à laquelle je restai suspendu, non comme Absalon, mais 
par le milieu du corps. De ce poste d'observation, je pus 
voir les éléphants continuer leur course folle, et, après 
avoir analysé ma situation, je n'eus qu'à me laisser tomber 
de 2 ou 3 mètres de hauteur. 

Je fus bientôt rejoint par Samy, mon domestique de 
confiance, qui s'était élancé à terre dès le commencement. 
Pendant que les cornacs continuaient à courir après leurs 
éléphants, les trois hommes qui, comme moi, avaient été 
précipités à terre, s'occupèrent de rassembler les bagages. 

Deux de ces hommes, ainsi que mes trois cornacs, étaient 
des Malais condamnés pour meurtre et pour vol ; mais je 
n'avais rien à craindre ; ils ne demandent en général qu'à 
rester prisonniers et conducteurs d'éléphants, métier facile, 
pas pénible, assurés qu'ils sont de vivre presque tous sans 
travailler et jouissant d'une certaine liberté relative ; seu- 
lement Samy, un Indien de Pondichéry que j'avais engagé 
à Penang, avait une peur affreuse de tous les Malais, prin- 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 27 

cipalemenl de mon cornac. 11 nous voyait déjà abandonnés 
dans la forêt et dévalisés ensuite, sinon assassinés. 

Ces craintes ne se réalisèrent pas. Deux heures plus lard, 
nos éléphants revenaient à petits pas, arrachant de ci de là 
des touffes d'herbe qu'ils mangeaient tranquillement. 

Enfin le 7 novembre au soir nous aperçûmes quelques 
hommes qui s'enfuirent à notre approche, malgré les cris 
d'appel de mes gens. C'étaient des Sakaïes. S 'étant ravisés, 
ils nous envoyèrent un enfant pour parlementer. La glace 
fut vite rompue et ils nous conduisirent à leur village de 
Missigit-Batu, fait de quelques huttes disposées à coté d'une 
grande case bâtie sur pilotis. 

Les populations de la presqu'île de Malacca sont, les unes 
des négritos plus ou moins purs, Sakaïes et Manthras, les 
autres franchement métisses négrito-malaises, Binouas, 
Udaïs, Jakouns. Tous ces groupes sont peu nombreux et 
1res craintifs. Enfin les Malais venus par mer à une 
époque déjà ancienne. 

Chez les Binouas, l'expression du regard et de la physio- 
nomie est très douce. La bouche varie beaucoup ; les lèvres 
sont en général épaisses et projetées en avant : la lèvre su- 
périeure est parfois si grosse et si relevée que le nez a l'air 
collé dessus. Le nez est toujours large et aplati, le front 
peu déprimé. 

Plus petit et plus agile que le Malais, le Binoua a le 
tronc trop long pour ses jambes, dégagées et quelque peu 
grêles, la poitrine large et pleine, les épaules abaissées ; le 
bassin est chez eux plus étroit que chez les Malais. Les 
hommes ne sont pas très gros, mais les femmes deviennent 
facilement obèses. 

Comme vêtement, les hommes portent une bande d'étoffe 
ou d'écorce de ficus battue qu'ils enroulent autour des 
reins et qui passe entre les jambes. C'est là le costume de 
toutes ces petites tribus sauvages de la j)resqu'île. Les 
femmes ont un petit jupon (sarong) qui descend jusqu'aux 
genoux. 

Leurs cheveux sont relevés et attachés par un nœud der- 
rière la tête. Comme ornements elles portent des bracelets 



28 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

en fer; elles se percent les oreilles pour y introduire des 
ornements divers , quelquefois assez volumineux ; mais 
jamais la distension du lobule chez la femme binoua n'égale 
celle qu'obtient la femme manthra. 

Les us et coutumes de ces populations sont assez sem- 
blables et leur état de civilisation sensiblement le même. 

Les Manthras font trois repas par jour ; leur alimenta- 
tion se compose de bananes, ignames, manioc et des quel- 
ques animaux qu'ils tuent avec des flèches empoisonnées, 
lancées au moyen de la sarbacane. 

Leurs cultures sont peu développées; ils abattent les 
arbustes et les broussailles sur un terrain qu'ils ont choisi ; 
le tout étant bien sec, ils y mettent le feu, puis au moyen 
d'un bâton appointi ils plantent leurs tiges de manioc ou 
d'igname. De préférence, ils recherchent, pour établir leur 
campement, les endroits où poussent spontanément des 
bananiers, et, dès qu'ils en ont épuisé tous les régimes, ils 
vont ailleurs établir leur nouveau domicile. C'est là, on le 
voit, un des caractères des populations nomades, mais une 
autre raison les pousse à se déplacer fréquemment. Les 
Malais, plus hardis et mieux armés, les chassent pour les 
réduire en esclavage. Le gouvernement anglais s'efforce bien 
d'empêcher ces chasses à l'homme autour de ses posses- 
sions, mais il n'est pas toujours prévenu et ne peut sévir. Les 
Malais ne se font aucun scrupule de tuer ces pauvres sau- 
vages, principalement s'ils y voient quelque chance de gain. 

Un beau jour, je priai un Malais de me procurer des 
crânes de Sakaïes. 

€ A quel prix? » fit-il ; et, ma réponse lui plaisant, il 
partait, quand, fort heureusement, on m'apprit qu'il allait 
se mettre à l'affût et me tuer un couple de sauvages dont il 
m'apporterait les têtes. Sur quoi, je le rappelai. 

< Je ne veux, lui dis-je, que les os de la tête, et encore 
d'une tête enterrée depuis longtemps. » Mon homme alors 
fit la grimace; il disparut et oncques plus je ne le revis. 

Les Sakaïes, comme les Manthras, pour dissimuler leurs 
tombes, piétinent la terre, jonchent l'endroit d'herbes et de 
broussailles et y plantent même de jeunes arbres. Il est ainsi 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 29 

impossible de retrouver la place d'une tombe au bout de 
quelques jours, les pluies fréquentes et la puissance de la 
végétation ont bien vite fait disparaître le petit tumulus 
d'une tombe. 

Les Manthras ont de grandes fêtes à la saison des fruits 
et à Toccasion de leurs mariages. Le père de famille qui 
donne un festin envoie à ceux qu'il invite un morceau de 
bambou percé de trous ; il indique ainsi combien de jours 
doit durer la fête. Les chefs de famille rassemblent leurs 
proches et leurs amis, qui tous viennent en grand costume 
au lieu de réunion, apportant des victuailles en abondance ; 
là ils sont reçus par un chef à moitié magicien, qui leur 
donne un coup de sarbacane sur les épaules, prend leurs 
armes, les renferme chez lui, puis tourne autour d'eux trois 
fois en dansant ; il s'assied ensuite et reçoit les provisions 
apportées par les invités, chair de sanglier et d'autres ani- 
maux, poules, manioc, ignames, riz, enfin l'arak, espèce 
de mauvaise eau-de-vie, tantôt de fabrication indigèue, 
tantôt achetée aux Chinois et aux Malais. Manger, boire et 
danser, tels sont les principales choses de ces fêtes sauvages, 
qui durent un temps assez long. 

On danse pendant plusieurs jours et plusieurs nuits sans 
discontinuer; ceux qui succombent à la fatigue ou à l'ivresse 
sont remplacés par d'autres. Les femmes dansent ensemble 
au milieu des hommes, qui font la ronde autour d'elles; 
tout en sautant, elles chantent une espèce de stance à 
laquelle répondent les hommes, et cela se répète à l'infini. 

C'est pendant les fêtes de ce genre que se font les accor- 
dailles et souvent que se consomme le mariage. 

Je retrouve là, comme en Afrique, des hommes mûrs pre- 
nant pour fiancées des petites filles de quatre ou cinq ans qu'ils 
élèvent chez eux et avec lesquelles ils se marient dès qu'elles 
ont atteint l'âge de la puberté, ce qui a toujours lieu dans 
ces contrées avant l'âge de douze et treize ans. 

Peut-être une des principales causes de la disparition de 
ces peuples provient-elle de cette coutume des mariages 
précoces, qui ne permettent pas à la femme de se développer 
avant sa première grossesse? 



30 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Pendant mon séjour à Ayer-Salak, près de Malacca, en 
1869, j'ai vu une jeune femme manthra, à peine âgée de 
douze ans, allaitant son premier-né. 

Chez les Binouas, quand tous les accords sont faits, les 
parents des deux parties se rassemblent chez la fiancée; 
puis on se rend au bord de la rivière, où se trouvent deux- 
petites pirogues armées chacune d'une pagaie. 

La fille monte dans un de ces canots et prend la fuite ; 
quand elle a [)ris (piehjue avance, le fiancé saule dans le 
second et s'élance à sa poursuite ; s'il la rattrape, le mariage 
est fait, sinon, le pauvre diable s'en retourne tout penaud. 

Il est vrai (juc, généralement, la fiancée ralentit sa course 
au premier coude de la rivière. 

Au retour des mariés, les deux familles mangent au 
même plat; après ce repas, les parents du mari s'éloignent, 
laissant les jeunes époux dans la famille de la femme ; mais 
le lendemain le nouveau couple abandonne ces derniers. 

Les Binouas fêtent la naissance d'un fils, mais non celle 
d'une fille ; on ne pratique pas la vraie circoncision, on 
fait une simple incision au prépuce. 

Chez les Binouas, le marié demeure chez les parents 
de la femme et travaille pour eux. La plupart n'ont qu'une 
femme, cependant quelques-uns en ont deux. Les Manthras 
sont aussi monogames. 

Comme chez beaucoup de populations restées au même 
degré de civilisation, nous retrouvons des superstitions bien 
difficiles à expliquer. Quand une femme est dans les dou- 
leurs de l'enfantement, son mari la couche près du feu afin 
de chasser le diable qui cherche à boire le sang de la mère 
jusqu'à ce que mort s'ensuive ; à la naissance de l'enfant, 
on lui passe autour des reins une corde garnie d'amulettes. 

Trois mois après l'accouchement a lieu une cérémonie 
pour demander aux fétiches que la mère et l'enfant se 
maintiennent en bonne santé. Les noms donnés à la nais- 
sance sont changés à l'âge de la puberté. C'est là une 
cérémonie presque analogue à celle des Adoumas du haut 
Ogôwé. 

Presque toutes ces tribus pratiquent le limage des dents 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PËRAK 31 

qui sont noircies par la mastication du bétel, coutume 
presque universellement répandue dans tout l'Exlrême- 
Orient- 

Tous ces sauvages ont leurs légendes, leurs idées propres, 
leurs rites, leur cosmogonie, leur cosmographie. Toutefois 
j'ignore s'ils expliquent l'origine des choses de la même 
manière que les Manthras. 

Le ciel, pour ces derniers, est suspendu à un anneau au- 
dessus de nos têtes. 

La terre grandit toujours, et aurait bientôt fait d'atteindre 
le soleil, si elle n'était mangée par un vieil homme qui la 
rogne à mesure qu'elle pousse. 

Le soleil est une femme attachée par un coude et que 
son mari tire toujours derrière lui. 

La lune aussi est une femme, nommée Kouedin, mariée à 
Mogand-Butan, qui possède la spécialité de faire des pièges 
pour attraper les hommes. Les étoiles sont les enfants de la 
lune. 

Le soleil avait aussi des enfants. Un jour il dit à la lune : 

€ Il n'est visiblement pas possible que les hommes résis- 
tent à tant de lumière et de chaleur. 

— C'est vrai, dit la lune, mais que ferons-nous? 

— Ce que nous ferons? dit le soleil, c'est bien simple. 
Nous allons manger nos enfants et nous resterons seuls 
pour éclairer et chauffer les hommes. 

— C'est bien, dit la lune, dévorons nos enfants! » 

Le soleil dévora toute sa famille, mais la lune cacha ses 
enfants, au lieu de les immoler; puis, quand le soleil n'eut 
plus ni fils ni fille, elle fit sortir toute sa nichée de la 
cachette. Et le soleil furieux se mit à la poursuite de la lune 
et de ses enfants. 

Depuis lors, la chasse continue; parfois le soleil paraît 
sur le point d'atteindre la lune (explication des écUpses), 
mais elle s'échappe toujours et ne laisse sortir ses enfants 
que la nuit, lorsque son ennemi, le soleil, est loin. 

Les Sakaïes sont divisés en Sakaïes-Djinas, Sakaïes- 
Bouquils, Sakaïes-AUas. 

En général ils ont de petites têtes, des yeux pénétrants, 



32 VOYAGE ACX PHIUPPINBS 

mais déprimés dans les commissures internes ; leurs che- 
veux sont frisés sans être crépus; leur nez, aplati. 

Gomme toutes les populations de race négrito, ils sont 
de petite taille, mais pas du tout nains ; les Manthras sont 
beaucoup plus petits. Leurs petits groupes sont loin de pré- 
senter un type ethnique uniforme. Leur contact fréquent 
avec les Malais de la côte a été Toccasion de nombreux 
métissages. Be là vient l'augmentation de la taille de cer- 
tains d'entre eux, la transformation de la chevelure, qui est 
quelquefois longue et lisse comme chez les Malais. 

La langue des Sakaïes est polysyllabique et contient 
beaucoup de mots d'origine malaise et siamoise ; le pronom 
y précède le verbe, le verbe l'adverbe, et le substantif 
l'adjectif. 

Les Sakaïes n'ont pas d'écriture et je n'ai pu trouver un 
seul d'entre eux comptant au delà de trois : le plus souvent, 
ils ne dépassent pas deux. 

Chez presque toutes les tribus de l'intérieur, quand un 
homme devient fou, on le tue, pour l'empêcher de nuire à 
quelqu'un de la tribu. 

Le 8 novembre, le Sakaïe chez lequel j'avais couché 
s'offrit à nous guider à travers les montagnes ; ses enfants 
l'accompagnaient. 

Départ à six heures du matin ; nous nous engageons dans 
un petit chemin de montagne ni trop difficile ni trop pénible, 
et nous arrivons à quatre heures du soir au village de Naga- 
Baru, dont le chef, nommé Ousen, était très connu de 
M. Low. 

Malheureusement, je ne rencontrai que son fils, Sadreite ; 
il me reçut assez froidement, et me désigna une case à 
moitié construite, destinée au premier marchand chinois 
venu qui se présenterait. 

Mon installation terminée, je fis appeler Sadreite; ayant 
appris qu'il avait fait le pèlerinage de la Mecque, je profitai 
de quelques mots arabes qui me revinrent pour lui citer quel- 
ques versets du Coran que j'arrangeai pour la circonstance 
afin de lui rappeler que tout croyant doit aide au voyageur. 

Après une laborieuse conférence, les vivres, jusque-là 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 33 

introuvables, arrivèrent, et enfin, complètement adouci, 
Sadreite envoya chercher une troupe de Sakaïes dans la 
montagne pour que je puisse les bien étudier. 

Je m'arrêtai trois jours dans ce village ; mais, sauf les dix 
Sakaïes qui vinrent le premier jour, il fut impossible d'en 
voir d'autres. Ces pauvres diables ne pouvaient comprendre 
ce que signifiaient mes procédés de mensuration, qui les 
remplissaient d'une folle terreur ; ils disparaissaient le plus 
vite possible et après avoir effrayé tous les autres. Gomment 
leur aurais- je fait comprendre ce que je désirais d'eux? ils 
croyaient que je voulais leur enlever la. tête. Sûrement 
j'étais un sorcier poi^r eux. 

Pendant mon séjour, le fils du chef, complètement appri- 
voisé, était devenu mon ami intime ^ il fit ouvrir un sentier 
pour faciliter mon retour jusqu'au premier poste anglais. 

Le 12 novembre au matin, il m'accompagna jusqu'à 
moitié chemin et, m'ayant souhaité toutes sortes de prosr 
pérités, il me laissa -continuer ma route avec un de ses 
hommes pour guidé. 

Le village de Naga-Barii' est nu confluent de deux 
affluents du Soungi-Pérak ; ces deux cours d'eau passent 
au milieu de mines d'étain qui rendent leurs eaux imbu- 
vables. 

L'éléphant sauvage se baigne très fréquemment, et lors- 
qu'il est réduit en captivité on ne doit pas négliger les soins 
de propreté à son égard. Pendant un voyage, à chaque halte, 
dès que l'animal a été débarrassé de sa charge, on le conduit 
au bain à la rivière prochaine, le cornac le brosse par tout 
le corps, principalement au cou, où s'attachent de grosses 
mouches, espèce de taons, qui percent la peau de ces ani- 
maux avec grande facilité, et c'est là l'origine des plaies sup^ 
purantes très souvent rebelles. 

La toilette de l'éléphant terminée, on lui attache les deux 
jneds de devant avec une Corde et on le chasse du côté opposé 
aux plantations. Bien que gêné dans sa marche, il parcourt 
en une nuit de grandes distances, et le matin on doit 
quelquefois attendre plusieurs heures avant qu'on l'ait 
retrouvé et ramené au campement. 

3 



34 V0YA6B AUX PHILIPPINES 

m 

A onze lieures du malin, nous étions à Batang-Padang, 
poste anglais gardé par des Mata-Mata (gendarmes malais). 

Pour arriver au village, je dus traverser la rivière avec 
mes éléphants, qui passèrent d'une rive à l'autre tantôt en 
nageant, tantôt entraînés à la dérive. Batang-Padang, situé au 
bord de la rivière de même nom, est une longue rue bordée de 
magasins et de boutiques de Chinois ; à son extrémité est cons- 
truit le poste des Mata-Mata, commandés par un caporal indien. 

Reconnu pour un ami du superintendant, on me prépara 
un logement. 

Je récompensai les cornacs de leurs bons services et les 
renvoyai vers M. Low avec les éléphants; puis je pris 
passage sur une embarcation qui descendait six Chinois à 
Dourian-Sebatang. Le 13, nous ne parlons que lorsque les 
maudits Chinois ont fumé leur opium. 

Le Soungi -Batang-Padang est obstrué par des arbres sur 
lesquels nous échouons à tout instant. 

Nous déjeunâmes chacun à notre place; mais, après le 
repas, je dus me fâcher pour n'être pas empesté par l'un 
des fumeurs d'opium, mon voisin immédiat; aussi, le soir, 
n'ayant d'autre abri pour coucher que notre embarcation 
amarrée à la rive, il s'empressa de descendi*e à terre et passa 
la nuit à fumer dans une case de Malais qui lui fit payer 
assez cher son hospitalité. 

Le lendemain, à onze heures, nous arrivons à la rivière 
Pérak, large fleuve dont les eaux boueuses vont se jeter 
dans le détroit de Malacca. A quatre heures dû soir, nous 
accostions à Bourian-Sebatang, nouvelle possession anglaise, 
où je fus gracieusement accueilli par M. Paul, superinten- 
dant de cette région. 

Là, je trouvai M. Low, qui commençait à se demander 
où j'avais bien pu passer avec mes éléphants et s'il ne m'était 
rien arrivé de fâcheux. 

Dourian-Sebatang est un très grand village composé de 
plusieurs rues bordées de maisons basses et habitées toutes 
par des Chinois. Le village malais est situé un peu plus en 
amont de la rivière. En aval, sur une immense étendue de 
terrain, se trouvent la maison du résident, les casernes, les 



UNE EXCURSION DANS LA PROVINCE DE PÉRAK 85 

magasins, la prison et l'hôpital; on y a aussi dessiné des 
jardins encore à Tétat de projet. 

Les bâtiments sont solidement construits, et les routes 
qui y conduisent parfaitement entretenues. Tous les tra- 
vaux sont faits par les prisonniers malais ou chinois, géné- 
ralement enchaînés deux à deux. 

La garnison est formée de soldats indiens très peu nom- 
breux et de quelques Mata-Mata. . 

Le principal commerce de cette partie de la presqu'île 
est celui de l'étain et de l'opium, dont on fait une grande 
consommation. 

On y trouve aussi de l'or mélangé à l'étain. 

Le 18 novembre, je m'embarquai sur un petit vapeur qui 
devait nous ramener à Poulo-Penang. 

Le soir même, nous abordions aux îles de Din-Ding, où 
se trouvent, dit-on, des mines d'or. La plus grande de ces îles, 
l'île Pangkor, est occupée par les Anglais. 

Après nous être rafraîchis chez le commandant du poste, 
mon cotnpagnon de voyage depuis Bourian-Sebatang, nous 
continuons notre route vers le nord. Le lendemain, nous 
sommes à Penang. 

Le 22 j'étais de retour à Singapore. A peine arrivé, notre 
consul, M. de Rinn, m'installe d'autorité au consulat. 

Je suis d'autant plus heureux d'exprimer ici toute ma 
gratitude à M. Rinn, que, nous autres explorateurs, nous 
ne sommes pas toujours reçus avec autant d'amabilité par 
nos consuls, qui ont plutôt l'air d'avoir peur des complica- 
tions que peut leur occasionner notre présence que d'être 
disposés à nous être utiles. 

Le 28 novembre, à 2 heures du matin, je partais en com- 
pagnie de M. de Jouffroy d'Abbans, chancelier du consulat, 
en excursion chez les Jakouns, à la pointe nord-est de la 
presqu'île de Malacca. 

Le soir même, nous couchions sur Poulo-Obing. 

Le lendemain matin, après une nuit passée dans noâ 
hamacs sous un hangar, au milieu de poissons plus ou moins 
secs et de moustiques innombrables et très actifs, nous 
gagnons le continent. 



36 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Une large rivière est devant nous, nous la remontons, 
tout en tirant notre déjeuner sous forme de bécassines. 

A midi, halte sous un immense hangar, où se trouve un 
prao monstre et dans lequel nous nous installons. 

Là, nous pûmes voir des Jakouns, qui ont une très grande 
analogie avec les Sakaïes, mais je les ai trouvés plus noirs de 
peau et peut-être un peu plus petits. 

Pendant mon séjour à Singapore, je visitai en compagnie 
de M. de Rinn une vaste exploitation de manioc appartenant 
à un de nos compatriotes, M. Ghassériau. Lorsqu'il créa 
cette exploitation, tout le monde était persuadé que le ter- 
rain de Singapore n'était pas assez riche pour la culture du 
manioc; laissant dire, il acheta des terrains et les mit en 
culture ; puis il promit aux bouviers une certaine somme pour 
chaque charretée de détritus qu'on lui apporterait; il eut 
bientôt de l'engrais à profusion, et actuellement sa planta- 
lation est dans un bel état de prospérité. 

Depuis cette époque, la culture du manioc a été rem- 
placée par celle du café. La maison d'habitation 'est très 
confortable et très élégante ; des routes carrossables coupent 
la propriété en champs de grandeur à peu près égale. 

La fabrique de tapioca est munie de l'outillage le plus 
nouveau et le plus perfectionné comme broyeurs et décor- 
tîqueurs ; les villages occupés par des travailleurs malais et 
chinois sont éloignés de l'habitation, ainsi que les écuries 
et remises, où se trouvent tous les chariots nécessaires à 
l'exploitation. 

Mais j'avais hâte d'arriver aux Philippines, but principal 
de mon voyage. Je m'embarquai pour Manille, le 2 dé- 
cembre 1879, sur le Sahadom, vapeur espagnol, en com- 
pagnie d'une troupe de comédiens jouant la Zarzuela 
(espèce d'opéra), plus trois Espagnols qui allaient se fixer 
en quaUté de commerçants dans les Philippines, où j'eus 
plus tard le plaisir de les rent'ontrer* 



CHAPITRE III 



MANILLLE — COMMERCE — ADMINISTRATION 

Le 9 décembre 1879, nous arrivions vers cinq heures du 
soir à l'entrée de la baie de Manille, une des plus belles et 
surtout des plus vastes du monde. 

Ap/ès la visite de la Santé, je sautai dans une pirogue et 
me fis conduire à terre. Débarqué de nuit, dans le fau- 
bourg de San-Fernando , j'allai m'inslaller à la Fonda 
Francesa, tenue par Lala-Ari. 

Ce Lala est Hindou selon les uns. Malais suivant les 
autres ; il parle à peu près toutes les langues et a envoyé 
son fils étudier le français en France, l'anglais en Angle- 
terre, etc. 

Son hôtel est, dit-on, le meilleur de Manille. Que penser 
alors des autres? On y est très mal, et il est très cher. 

Je n'y fis pas long séjour. Un de nos compatriotes, le 
docteur Parmentier, me mit en relation avec M. Warlomont, 
un des plus importants négociants, qui m'offrit si chaleureu- 
sement l'hospitalité de sa maison qu'après longue hésitation 
j'acceptai. Et je fis bien, car cette hospitahté fut charmante 
et ne se démentit jamais durant mes divers séjours dans 
la métropole des PhiUppines. La maison de mon hôte était 
le centre de réunion de tous les Français résidant à Manille, 
avec lesquels je pouvais entrer en relation. Ils furent tous 
des amis pour moi. 

Toutes les fois que je passai à Manille, je retrouvai tou- 
jours la même hospitalité et le môme empressement. 



38 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Si j'insiste sur Thospitalité que j'ai reçue chez M. War- 
lomont, que je recevrai de M. Dailliard et de tous ceux qui 
m'ont si bien accueilli pendant mes voyages, c'est que, pour 
nous, explorateurs, seuls, loin de la patrie et de notre foyer, 
c'est une grande joie de rencontrer des amis vrais, presque 
une autre famille. 

Aussi ne saurais- je trop répéter que je garde une pro- 
fonde reconnaissance à tous ceux qui m'ont reçu en ami et 
qui m'ont aidé dans mes travaux. 

Notre consul, M. Dudemaine, voulut bien me présenter 
à Son Excellence le lieutenant général Moriones y Murillo, 
gouverneur général des Philippines, pour lequel j'avais des 
lettres de recommandation, notamment de M. de Lesseps et 
de mon ami le colonel Coello, l'un des géographes espagnols 
les plus distingués. 

Son Excellence me promit de faciliter mes voyages et mes 
recherches de tout son pouvoir. Il me donna pour les gou- 
verneurs de province et toutes les autorités des Philippines 
un .ordre d'avoir à me laisser circuler hbreraent dans toute 
la colonie et de me venir en aide en toute occasion. Cet 
ordre remplaçait avantageusement les passeports indispen- 
sables pour circuler librement dans toutes les provinces 
des Philippines. Le gouverneur général ordonna aussi de 
délivrer mes bagages sans les ouvrir en douane. 

Manille, en espagnol Manila, capitale de l'archipel des 
Philippines, lire son nom de la corruption de deux mots de 
la langue des Tagals, ou, pour parler plus exactement, des 
Tagalocs. Ces deux mots sont : mayron, c'est-à-dire il y a, 
et nila, c'est-à-dire du nila, — ainsi se nomme une plante 
arborescente autrefois très commune sur les petits îlots à 
l'embouchure du Pasig, là où s'élève maintenant la ville. 

Quant au nom de Tagaloc, il vient des deux mots taga 
ilog, qui signifient habitants des rivières, 

Manille est située par 14*» 35' W de latitude nord et 
par 118° 38' 38' de longitude est de Paris, ce qui, au point 
de vue de l'heure des deux cités, donne une différence de 
sept heures quatre minutes trente-cinq secondes. Elle est 
située à l'embouchure du Pasig, issue du lac de Bay, sur 



MANILLE 41 

une bande de terre étroite et allongée. Dans celte partie de 
son cours, le fleuve est presque parallèle à la plage. Un 
pont de pierre et, en amont de la ville, deux ponts suspendus 
franchissent le fleuve et relient la ville aux faubourgs. Le 
tarif du péage dés ponts suspendus est de deux cuarlos 
(trois centimes). Les faubourgs sont beaucoup plus vastes 
que la ville elle-même, et c'est dans ces quartiers que se 
concentre le gros commerce de Manille. 

La ville proprement dite, ce qu'on appelle spécialement 
la Manille murée {Manila murada) ^ n'avait en l'année 1879 
que dix-sept mille neuf cent cinquante habitants, mais elle 
est entourée d'une ceinture de gros bourgs, de villages 
indigènes qui augmentent singulièrement sa population. 
Binondo- San- José a vingt- trois mille trois cent quarante 
habitants, Quiapo six mille quatre-vingt-cinq, Santa-Gruz 
douze mille cent quarante, Sampaloc sept mille vingt-cinq, 
San-Miguel trois mille sept cent quarante-cincj, Tondo 
vingt-deux mille neuf cent soixante-dix. Ces chiffres don- 
nent un total de quatre-vingt-treize mille deux cent cin- 
quante-cinq habitants, et, si y l'on ajoute la population des 
villages de Malate, Hermita, Pandacan, San-Fernando de 
Dilao et Santa-Ana, soit vingt-trois mille quatre cent quinze 
personnes, on obtient, pour l'agglomération entière en 1879, 
le chiffre de cent seize mille six cent soixante-dix habitants, 
dont l'immense majorité est d'origine tagale, le reste chinois ; 
plus les Européens civils, au nombre de ({uelques centaines, 
et les Espagnols de la garnison, au' nombre de quinze cents. 

Manille proprement dite, « Manille fermée », est défendue, 
sur les trois quarts de son enceinte, par de hautes murailles 
avec large fossé que rempHt la marée montante, et, sur 
l'autre quart, par le fleuve Pasig; mais les fortifications, 
d'un bel aspect, ne sont guère solides, les Ireinblements de 
terre les ayant plusieurs fois secouées violemment. Les 
rues, la plupart peu animées, sont bordées de trottoirs en 
assez mauvais état, quelques-uns pavés de larges dalles. 

Il y a quelques rues assez larges : par exemple, la rue 
San-Fernando, qui part du port et conduit au faubourg de 
Binondo, et la rue du Rosario, où se trouvent les boutiques 



! 



42 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

de détail, tenues par des Chinois; celle-ci est en partie 
garnie d'arcades qui ne rappellent que très vaguement 
celles de la rue de Rivoli. Puis vient TEscolta, la rue 
fashionable, bordée par les beaux magasins des Européens 
qui, petit à petit, éliminent les boutiques des cordonniers 
chinois. 

Les rues de l'Escolta et du Rosario sont très fréquentées. 
Ce qui les distingue de la plupart des rues de Manille, 
c*est leur état de viabilité. Elles sont bien entretenues et 
pavées. Ce résultat est dû à l'initiative des commerçants qui 
les habitent. A frais communs, ils firent venir de Chine les 
pavés taillés, et des forçats (presidiarios), prêtés par le gou- 
vernement moyennant une rétribution, procédèrent au pa- 
vage ; il est exécuté d'une façon insuffisante, il est vrai, mais 
qui, toutefois, permet une circulation relativement facile 
dans cette partie de la ville à l'époque des grandes pluies. 

Les maisons, grandes, uniformes, ont généralement un 
rez-de-chaussée eu pierre, un étage en bois, un toit fait de 
trois rangées de tuiles superposées qui sont, au moindre 
tremblement de terre, une occasion de dégâts et d'accidents : 
aussi le gouvernement a-t-il édicté (à la suite des désastres 
de 1880) une ordonnance défendant de couvrir les maisons 
autrement qu'en zinc et en fer. 

Le rez-de-chaussée ne sert guère qu'à remiser les voi- 
tures; le premier étage est seul habité par les maîtres. 

Sur la façade est une galerie couverte fermée par des 
châssis à coulisses, garilis, en guise de vitres, de petites 
lames de coquillage d'un blanc d'opale, à demi transparen- 
tes, qu'on nomme couchas {Placuna placenta) * . 

Le Pasig offre un beau coup d'œil, et le mouvement des 
navires et des barques y est fort animé entre le pont d'Es- 
pagne et la mer. Les faubourgs de la rive droite, auxquels 
ce pont donne accès, sont bâtis sur de petits îlots formés par 

1. La Placuna placenta n'est autre chose que la coquille de 
rhuilre perliëre, ti^s abondante dans Tarchipel de Soulou, où 
elle est appelée Tipay. Découpée en lames minces, elle est d'un 
usage général aux Philippines, où elle sert à remplacer les 
vitres. En Espagnol on dit concha, coquille; 



MANILLE 43 

les ailuvions du fleuve. Ainsi Manille esl udc autre Venise 
el les canaux y sont sillonnés par des pirogues plates trans- 
portant les marchandises en magasin. A marée basse, ces 
canaux sont malodorants comme à Venise; cependant la 
fièvre paludéenne est relativement rare. 

Sur la rive gauche sont amarrés les navires, à proximité 
de la douane : c'est de ce c/ilé qu'a lieu le déchargemenl, 




car toutes les marchandises doivent passer en douane et sont 
loules soumises à différents droits. 

Sur la rive droite il y a quelques grandes maisons de 
commerce, et tout le long du quai sUtionnent les navires en 
partance qui ont i)U charger en rivière, et les petits vapeurs 
qui font le service du cabotage entre Manille et les autres 
porls de l'Archipel. ■ 

Le commerce d'exportation consiste en labac, sucre, café, 



44 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

indigo et ahaca; j'aurai, dans la suite de ce récit, roccasion 
de parler de chacune de ces branches de commerce. 

Le commerce d'importation consiste en étoffes, quincail- 
lerie, parfumerie, carrosserie, conserves alimentaires, vins, 
bière, et toute espèce de légumes de conserve. 

Les éghses offrent assez de variété à Manille ; il n'en est 
pas de même dans les provinces : là chaque ordre religieux 
suit, dans la construction de ses édifices, un modèle dont il 
ne s'écarte que rarement, qu'il s'agisse de la maison du 
culte ou de ces couvents massifs, immenses, parfois habités 
par un seul homme," le curé de la paroisse. 

La cathédrale, rebâtie après le tremblement de terre de 
1863, a été inaugurée en 1879; elle est couverte en fer. 
Ex-voto, ornementation, en cela sont riches les églises de 
Manille, comme toutes les églises de l'Espagne et des pays 
espagnols. 

La ville est bien pourvue d'hôpitaux; elle en a trois, 
grands et bien tenus. 

Les noms des élabUssements d'enseignement supérieur 
montrent qu'ils sont aux mains des ordres religieux — col- 
lège de Saint-Thomas, confié aux dominicains; collège de 
Saint- Jean de Latran, dirigé par les mômes pères; couvent 
de la Miséricorde pour les orphehns; enfin et surtout le 
collège des jésuites, que signale un observatoire évidem- 
ment appelé à rendre de grands services météorologiques 
dans un pays exposé aux plus terribles ouragans. Le 
P. Faura, directeur actuel de cet observatoire, a déjà installé 
quelques postes dans le nord et dans le sud de Luçon, reliés 
télégraphiquement avec Manille. En combinant les indica- 
tions météorologiques recueillies aux PhiUppines avec celles 
fournies par les observatoires de Chine et du Japon, le 
P. Faura peut rendre de grands services aux navires 
mouillés dans les ports de Luçon. Prévenus à temps, ils 
peuvent se précautionner contre la tempête. Les deux obser- 
vatoires de Manille et de Shang-Haï se préviennent réci- 
proquement au sujet des typhons, si fréquents dans ces 
parages, sur la marche des vents aux différentes époques 
de l'année. 



MANILLE 47 

En 1876, il y avait huit cent deux paroisses dans l'ar- 
chipel, dont cent quatre- vingt-une seulement dirigées par 
des curés, soit espagnols, soit indigènes. Six cent vingt et. 
une dépendaient de divers ordres religieux, dix des jésuites, 
quatre-vingt-neuf des dominicains, cent cinquante-quatre 
des récollets, cent soixante-quatre des franciscains, cent 
quatre-vingt-seize des augustins chaussés. 

Le matin, à la première heure, on voit passer les lécheras 
(laitières) courant avec leurs vases sur la tête ; puis vien- 
nent les sacateros, marchands de sacates, petits paquets 
d'herbes pour les chevaux; enfin paraissent les barbiers 
chinois, à la fois coiffeurs, nettoyeurs de nez et d'oreilles, 
et les marchands de sorbets, qui vont courant dans les rues 
en criant : t Sorbete ! sorbele ! » 

Dans les cafés, où l'on boit surtout de la limonade et de 
la bière allemande très chargée d'alcool, le service est fait 
par des garçons tagals en pantalon blanc et chemise de 
même couleur; la chemise, dont les pans n'ont qu'une 
dizaine de centimètres, se porte en dehors du pantalon : 
c'est partout la mode en pays tagal. 

Il y a de jolies promenades plantées d'arbres : telle celle 
de Sampaloc, et deux fois par semaine, durant la belle 
saison, la musique militaire se fait entendre au bord de la 
mer, sur le Paseo de la Luneta, promenade sablée au pied 
de laquelle se trouve une belle plaine qui sert de champ de 
manœuvres. 

Le dimanche, à l'heure de la musique, cette plaine est 
animée par un grand nombre de voitures. La Victoria, le 
landau à ornements d'argent dans lequel se prélassent de 
gros commerçants ou de riches métisses aux costumes en 
soie de couleurs vives, y sont frôlés par le calesa et l'hum^ 
ble carromata de l'Indien. 

La calesa est une espèce de cabriolet surmonté d'une 
grande capote qui, baissée en avant, tombe assez bas pour 
protéger contre le soleil. Le bâta (cocher) est assis derrière, 
sur un petit siège, les pieds appuyés aux ressorts du véhi- 
cule. Quand ladite capote est renversée en arrière, et qu'on 
a roulé jusqu'au sommet et assujetti par des courroies 1^^ 



48 VOYAGE ADX PHILIPPINES 

cuir dont son dossier est formé, le bala pàâse la léle par 
Fespace vide que laisse l'enroulement : il ressemble alors 
aux diables à surprise qui sont l'effroi de nos petits enfants. 

La carromata, qui n'a de ressemblance avec aucun de 
nos véhicules européens, est garnie de rideaux en cuir ou 
en étoffe qui ont la prétention de garantir le voyageur et 
du soleil et de la pluie ; un siège très bas est fixé au fond ; 
c'est là que se place le patient, qui peut facilement reposer 
sa tète sur ses genoux ; le cocher a son siège, mais d'habi- 
tude il préfère s'asseoir sur un des brancards : le tout est 
posé sur deux roues, avec ressorts en acier ou en bambou ; 
et, par devant, une rosse qui reçoit plus de coups que de 
provende. Hors de Manille, l'attelage est généralement de 
deux chevaux, un peu meilleurs, ce qui permet au cocher 
de leur faire prendre une allure compromettante pour la 
solidité de la voiture, dans des chemins peu ou point entre- 
tenus, et ce mode de locomotion laisse les voyageurs 
exténués. 

Manille a aussi ses théâtres ; l'un avec des artistes euro- 
péens; les autres où des acteurs, presque tous fort jeunes, 
jouent en langue tagale. Il est vraiment très amusant de 
les voir jouer, et ils se figurent très sérieusement être de 
grands artistes. 

Le peuple tagal a des goûts artistiques très prononcés ; 
on trouve chez lui des dessinateurs, quelques peintres, des 
sculpteurs sur bois très habiles, imitateurs . plutôt que 
créateurs. Les Tagals adorent la musique, ils en font à 
tout propos, mais ils abusent et surabusent de la voix de 
tête. Il y a certainement des exceptions, mais elles sont 
excessivement rares. Un jour, me trouvant dans un salon, 
les hommes jouaient et les jeunes filles chantaient. J'étais 
bien tranquille, regardant mon ami Centeno jouer aux 
échecs, quand, sans nous prévenir, une jeune métisse 
entonna la Bella Filipina. Nous fûmes tellement surpris 
que nous ne pûmes nous empêcher de nous retourner pour 
voir qui l'on étranglait; la pauvre enfant, qui chantait pour 
nous, vit le mouvement et resta tout interdite. 

La Bella Filipina est un de leurs airs favoris, qui célèbre 



ta grâce, la beauté des Phtbppiniennes, senoraa dont le type 
est plus ou moins vague et flottant, car il } a eu bien des 




mélanges dans ce coin de terre ; Negrilos, Malais, Chinois, 
gens arrivés de divers pays d'Inde et d'Indo-Chine, Mexi- 
cains, Espagnols et aulres Ennipéens. I)e lont cela se 



KO VOYAGE AUX PHILIPPINES 

dégage cependant, pour qui peut observer longtemps le 
peuple de Manille, une certaine physionomie commune, un 
type tagal, variété du type malais née avant tout du mélange 
d'envahisseurs malais avec les Negritos, hommes petits et 
plus ou moins noirs (d'où leur nom de Petits Nègres)^ qui 
habitaient ici de temps immémorial. Le type malais est 
très accentué dans le sud de Luçon, tandis qu'au nord on 
retrouve le type japonais ; quant au Tagal mélangé de 
Chinois, il se rencontre partout. 

L'administration des Philippines est peu compliquée. 
Représentant l'Espagne , un gouverneur les commande ; 
c'est presque toujours un général. 

Un amiral commande les forces navales de l'archipel, 
chargées, avant tout, de surveiller les pirates malais dans la 
mer de Soulou. 

La colonie est divisée en provinces et en districts. 

Les provinces proprement dites ont à leur tête des alcades 
qui sont en môme temps les juges de tous les procès, aussi 
bien de ceux qui s'élèvent entre particuliers que de ceux 
qui surgissent entre les administrés et l'administration. 

Des officiers de l'armée gouvernent les quelques provinces 
nommées poUtico-militaires et les circonscriptions territo- 
riales appelées districts. 

Tout repose sur le régime communal. Chaque ville ou 
village élit un maire, appelé gobernadorcillo (petit gou- 
verneur), et des adjoints, appelés tenientes (Heutenants), 
désignés par les Tagals du nom suffisamment emphatique 
de cahezas de barangay *. Les maires et tous les fonction- 
naires de la commune sont élus pour deux ans; ils sont 
rééligibles, mais avec certaines restrictions. Les fonctions 
(le gobernadorcillo sont gratuites et, malgré cela, très dis- 
putées, même à prix d'argent. 

Au dire de tout le monde, cette situation est très produc- 
tive. Celui qui aura dépensé pour son élection 500, 600 
et même 1000 piastres, rentre facilement dans ses débours. 

i. Cabeza, tète, et barangay ^ barque à rames en usage chez 
les Indiens. Cabeza de barangay, chef de vaisseau. 



II y a pour c«la plusieurs moyens, mais le plus usité con- 

sisle à faire travailler les corvéables sur ses teiTes au lieu 




'le les employer à la refeclion ou a la coiislriiclion des ^ 
roules (1p la colonie 

Souvent le marre lafçal , bicol ou bisaya , suivant la 
régioa, ne sait pas un traître mol il espagnol; dans ce cas, 



52 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

on lui adjoint un direclorcillo (petit directeur), lequel est 
payé et fait toute la besogne. 

Dans chaque village, la maison commune ou tribunal 
sert à tous les voyageurs, qui ont le droit d*y demeurer. On 
leur fournit mt^me un homme qui pourvoit à leurs besoins, 
contre rétribution, et qui, notamment, est tenu d'aller leur 
chercher de l'eau et du bois. 

Un des tenientes est chargé, en principe, de veiller à ce 
que rien ne manque aux voyageurs ; c'est à lui qu'on 
s'adresse pour avoir des vivres; il doit faciliter les ventes 
et les achats, mais au lieu de faire baisser le prix des den- 
rées, s'il est en m^me temps le vendeur, il vous écorchera 
de son mieux. Ce fonctionnaire est aussi chargé de pro- 
curer les porteurs, les chevaux ou les buffles pour le trans- 
port des bagages. 



CHAPITRE IV 



DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 



Le 24 décembre au soir, un petit vapeur partait de 
Manille et remontait le Pasig; il portait une joyeuse petite 
compagnie de Français de Manille allant comme moi visiter 
Jala-Jala, sur les bords du beau lac de Bay. De là je me 
proposais d'aller à la Contracosta, c'est-à-dire à la contre- 
côte, au rivage oriental de Luçon, ainsi dénommé par oppo- 
sition à Manille, qui est sur le littoral de l'ouest. 

Je ne pus, cette première fois, en nuit pleine, juger de 
la beauté des rives du Pasig : à peine si la lune, lorsqu'elle 
se leva au moment où nous arrivions à l'endroit où le fleuve 
sort du lac, me permit d'admirer de magnifiques bosquets 
de bambous hauts de vingt à trente mètres. Le bambou, ici 
et partout, c'est l'arbre merveilleux, qui sert à tout, dont 
on fait tout et qu'on ne peut assez louer. Pour l'apprécier 
dignement, il faut avoir voyagé dans les pays du tropique. 

On en construit des maisons entières ; parfois le toit lui- 
môme est formé de bambous fendus au lieu de tuiles ; il 
forme les conduits destinés à amener l'eau ; soir et matin, 
on voit les jeunes gens, surtout les enfants, partir avec leur 
seau de bambou de deux mètres de long, se rendant à la 
rivière ou au. ruisseau voisin pour y puiser l'eau néces- 
saire aux besoins de la maison. 

Au moment de la sécheresse, le bambou conserve entre 
chacun de ses nœuds l'eau des pluies qui s'y infiltre et 



S4 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

que le voyageur trouve saine et fraîche en incisant la 
plante. 

Pour se procurer du feu, il suffit de deux morceaux de 
bambou sec, dont l'un est légèrement fendu au milieu 
dans le sens de la longueur ; dans cette fente et par-des- 
sous, on introduit des copeaux de la même plante, et, avec 
le second morceau, on frotte le premier transversalement, 
jusqu'à ce que les copeaux s'enflamment. On fait avec le 
bambou des voitures, des traîneaux, des radeaux, des 
échelles, des échafaudages, des ponts pour les petits cours 
d'eau, des nattes grossières que, dans la saison des pluies, 
on étend sur les chemins devenus impraticables. 

Il sert à la fabrication des salacols de bas prix et des 
ustensiles de ménage et de cuisine. 

On en tresse des paniers et des nattes de toute sorte, des 
lances et des pointes de flèches. 

Une autre espèce de bambou, de taille beaucoup moindre, 
puisqu'elle ne dépasse pas un mètre cinquante de hauteur, 
sert à la confection des chapeaux dits de Manille, de porte- 
cigare fins et souples, et de nattes fines excessivement 
recherchées. 

Une autre plante, le bejuco (sorte de rotin), est aussi 
d'une grande ressource. On en fait des liens pour attacher 
les différentes pièces d'une charpente ; ils remplacent les 
clous dans certaines constructions. 

Jamais un Indien ne s'inquiète de savoir si sa voiture est 
en bon état ou si le harnachement de son cheval est com- 
plet. Il est sûr, s'il lui arrive un accident, de rencontrer 
partout du bejuco pour réparer son véhicule ou remplacer 
les pièces du harnachement qui se seraient perdues ou 
brisées. 

Vers quatre heures du matin, nous abordâmes à la pres- 
qu'île de Jala-Jala, qui partage le lac de Bay en deux por- 
tions inégales. Elle est bien connue depuis le livre que lui 
a consacré notre compatriote le vicomte de La Gironnière. 
Le pauvre gentilhomme breton, comme lui-môme aimait à 
s'appeler, vint mourir ici, presque ruiné, sur les bords du 
lac enchanteur, devant la plantation qu'il avait créée. 



DE BIANILLB A LA CONTRAGOSTA 87 

Depuis ce pionnier, la presqu'île de Jala-Jala n'a cessé 
d'appartenir à des Français; le propriétaire actuel, M. Jules. 
DaÛliard, m'y reçut de tout cœur, en gentilhomme, en ami. ' 

Non content de mettre à ma disposition sa maison et ses 
chevaux, il me prêta encore ses chasseurs et tout son per- 
sonnel pour m'aider dans mes excursions zoologiques. Je 
suis heureux de pouvoir ici lui exprimer de nouveau ma 
sympathie et mes remerciements. 

L'hacienda de Jala-Jala est devenue une ferme modèle, et 
c'est, aux Philippines, la première plantation, la seule jus- 
qu'à présent qui ait un chemin de fer Decauville pour le 
transport de la canne à sucre. L'hacienda a deux centres 
de travail : l'habitation et le village de Jala-Jala sur la côte 
ouest de la presqu'île, et Bagombum sur la cote est. 

Le village est bâti sur un emplacement donné par l'ha- 
cendero. Il est composé en presque totalité de travailleurs 
appartenant à l'hacienda ; il possède une éghse construite 
en planches, dont le curé est indigène, et un cuartel de 
guardia civil (gendarmes) commandé par un sergent. 

La maison de l'hacendero, bâtie près du village, en est 
séparée par des haies de bambou. C'est un grand corps de 
bâtiment composé d'un seul étage, tout en pierres, et cou- 
vert en tuiles rouges ; près de l'habitation sont une scierie 
à vapeur, les moulins, également à vapeur, et les four- 
neaux, avec de grandes cuves en fonte où bout le jus de la 
canne à sucre. Derrière ce corps de bâtiment s'étendent à 
perte de vue, jusqu'au pied des montagnes, les champs de 
cannes. Ces montagnes coupent la presqu'île en deux, dans 
toute sa longueur. Sur la côte est est l'autre établissement, 
mais de moindre importance. 

Dès le jour de mon arrivée, on organisa une partie de 
chasse à laquelle mon état de santé m'empêcha de prendre 
part. Ces messieurs revinrent avec deux cerfs et un sanglier. 
Ces animaux sont très nombreux dans la presqu'île; les 
chiens et les chasseurs en détruisent chaque semaine huit 
ou dix. La chair de ces animaux ne sert pas seulement à la 
consommation de M. DailUard et de ses hôtes : on en fait 
encore de la tapa, que l'on vend à Manille. 



88 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Pour préparer la lapa, on découpe la viande en morceaux 
très minces, on la sale légèrement, et on la met sécher au 
soleil. Une fois séchée, on l'attache par petits paquets, et 
on la vend à Manille aux métis et aux Indiens, qui la pré- 
fèrent à toute espèce de viande fraîche. La tapa de cerf, ou 
venado, est surtout recherchée. Quant à moi, j'avoue ne 
pas partager leur goût, et le manque de tout autre mets 
m'a seul obligé à en manger. 

Les Indiens et les métis sont aussi très friands d'œufs 
couvés, que l'on fait cuire au moment où le petit poulet va 
sortir de sa coquille. Ces œufs sont importés en grande 
partie par les Chinois, qui en sont amateurs. Quelques voya- 
geurs ont dit qu'ils mangeaient des œufs pourris. Ces œufs 
ne sont pas pourris, mais couvés ; vers le vingtième jour, 
on les jette dans l'eau bouillante saturée de sel, et on les y . 
laisse bouillir très longtemps, puis on les expédie. Ainsi 
préparés, ils se conservent indéfiniment ; quelques-uns de 
mes amis les ont trouvés délicieux; pour moi, ces petits 
animaux à peine formés sont loin d'être un régal. 

Un autre mets dont les indigènes rafTolent et qui me ré- 
pugne davantage, ce sont de petites crevettes presque micros- 
copiques qu'on laisse plus ou moins pourrir au soleil et qui 
répandent une odeur infecte. 

Bien reposé, je pus le lendemain, 27 décembre, prendre 
part à une chasse aux carabaos (buffles) et aux taureaux 
sauvages. Il s'agit de prendre ces animaux vivants pour les 
domestiquer avant de les ccmduire au marché. 

Pendant la nuit on avait envoyé des rabatteurs et des 
chevaux sur le terrain de chasse, et, à quatre heures du matin, 
nous nous embarquions dans une banca (sorte de pirogue 
à balancier). Nous côtoyâmes la presqu'île, et, au lieu 
convenu, nous attendîmes les piqueurs et les chiens venus 
par terre. Nous étions dans la grande plaine de Taclobon, 
sur la hsière de laquelle nous retrouvâmes nos hommes 
et nos chevaux. 

Notre rôle fut plutôt celui de spectateurs que de chas- 
seurs, car il n'y a guère que les Indiens qui puissent courir 
après les buffles. et leur passer le lazzo autour des cornes. 



DE MANILLE A LA GONTRACOSTA 59 

Cela tient à ce que les chevaux indiens, petits de taille, ne 
peuvent fournir une course longue et rapide avec un cava- 
lier européen, plus grand et plus lourd qu'un cavalier indi- 
gène, généralement petit, mince et, par conséquent, plus 
léger. 

Au moment de partir, les chasseurs fixent au bout d'un 
long bambou une corde terminée par un nœud coulant 
qu'ils doivent passer autour des cornes de l'animal. L'autre 
bout est fixé solidement au milieu de la perche. 

A dix heures, on signale les carabaos; les Indiens partent 
à franc étrier, et trois d'entre eux s'élancent vers l'animal, 
qui cherche à traverser la plaine. 

Longtemps nos chasseurs, courbés sur leurs montures, 
poursuivirent le gibier sans l'atteindre : l'un d'eux qui, 
depuis cinq minutes, suivait le buffle presque côte à côte, 
parvint enfin à passer son lazzo autour des cornes et lâcha 
le bambou, que le carabao traîna derrière lui jusqu'au mo- 
ment où il fut arrêté par un fourré. 

Les deux autres chasseurs arrivèrent, lui passèrent aussi 
leur lazzo autour des cornes et l'attachèrent à un arbre. 

Quand le carabao est dans cet état, on se contente parfois 
de le marquer avec un fer rouge, puis on le relâche. D'au- 
tres fois, on l'emmène pour le domestiquer, et on l'attache 
à un autre carabao déjà apprivoisé, qui le conduit ainsi 
jusque dans l'enceinte du corral, où l'animal reste plusieurs 
jours sans manger. Quand il est un peu calmé, on l'attache 
à un arbre ou à un poteau, et, avec un bambou pointu, on 
fait dans la cloison du nez un trou dans lequel on passe un 
anneau de fer qui servira à le conduire. La première per- 
sonne qui s'approche ensuite du carabao est ordinairement 
un enfant, qui lui saule sur le dos, et, avec une corde passée 
dans l'anneau, en fait â peu de chose près tout ce qu'il veut. 
Il arrive parfois, quoique rarement, qu'un buffle poursuivi 
et cerné se retourne et évenlre le cheval qui le poursuit : 
si l'homme ne monte pas assez vite sur un arbre, il subit 

le même sort. 

Le carabao est presque' indispensable à l'Indien pour la 
culture du riz, bien qu'il n'ait pas de résistance et qu'il 



1 



60 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

craigne beaucoup le soleil. Il peut traîner de lourdes charges, 
à condition de ne pas tirer plus de deux heures ; on en use 
aussi comme de monture, qionture infatigable, mais qui va 
lentement, très lentement, et qui a la passion de se vautrer 
dans la vase ; libre, il y passe sa vie ; domestique, il saisit 
toute occasion de tremper son cavalier dans les deux pieds 
de boue qu'on appelle ici des chemins, des routes. Pour 
empêcher cet accident, on tient d'une main une corde atta- 
chée à l'anneau passé dans son nez et à la queue de l'animal. 
A la moindre tentative on tire brusquement, et on évite ainsi 
le bain de boue. 

Les carabaos sont presque toujours noirs ; on en trouve 
cependant de rougeâtres et même fréquemment d'albinos. 
Ces derniers ont le poil très blanc et la peau rose tendre. 

Les cornes sont courtes et recourbées chez les sujets 
sauvages, généralement très longues et affectant toutes 
sortes de courbes chez les animaux nés dans les fermes. 
Quant au prix, un mâle vaut actuellement de douze à seize 
piastres (soixante à soixante-quinze francs). Les femelles, 
moins fortes, se vendent un peu moins cher. Les animaux 
dressés valent de vingt à trente piastres (cent à cent cin- 
quante francs). Il est défendu de tuer les carabaos pour la 
boucherie, du moins sans une autorisation. 

Pour livrer ces animaux à la boucherie, il faut payer un 
droit de deux à quatre reaies fortes (un franc vingt-cinq à 
deux francs cinquante) au contratista, à qui l'on donne en 
outre la peau de l'animal. 

Quand un buffle meurt, il faut le faire constater, sous 
peine d'une amende très forte. Tous les ans on fait, ou l'on 
doit faire un recensement de ces animaux. 

Le 17 janvier 1880 je quittais Jala-Jala avec M. Sébas- 
tien Vidal, ingeniero de montes, ou, comme nous dirions 
en France, inspecteur des eaux et forêts et directeur du 
jardin botanique de Manille. 

M. Vidal emmenait avec lui M. Garcia, dessinateur habile. 
Nous devions pousser jusqu'à la côte est de Luçon , la 
Gontracosta, et visiter l'île de Polillo. 

Partis en barque, nous doublâmes la pointe de Jala-Jala, 



DE MANILLE A U GONTRAGOSTA 61 

OÙ nous fûmes surpris par le vent du nord, qui soulevait les 
eaux du lac. Notre route étant presque dans la direction du 
vent, nous dûmes louvoyer, manœuvre assez difficile avec 
notre embarcation et nos marins peu expérimentés. Enfin, 
après huit heures de lutte, nous relâchons à Bagombum, 
sur la côte est de Jala-Jala. 

Les gens de notre ami DailUard nous reçoivent fort bien, 
et nous changeons avec bonheur de vêtements, car nous 
sommes trempés jusqu'aux os. 

Pendant que nos hommes préparent le repas, nous faisons 
attacher nos batangas (balanciers). Les bancas ou canots 
chavirent facilement, surtout quand le lac est soulevé par 
les vents du nord. Pour obvier à cet inconvénient, les indi- 
gènes se servent de balanciers placés de chaque côté du 
canot et parallèlement au bordage, sur deux bambous posés 
en travers de l'embarcation. Le tout forme une espèce de 
rectangle, et les bambous sont plus ou moins forts, suivant 
la grandeur de la pirogue, au centre de laquelle ils sont 
amarrés de telle sorte que, lorsque la banca est en équi- 
libre, les extrémités du balancier effleurent à peine les eaux. 
Toutes ces embarcations ont des mâts trop hauts et des 
voiles trop grandes pour leur dimension; quand le vent 
est trop fort, les matelots sont obligés de courir au bout 
des batangas et de se mettre quelquefois à plusieurs pour 
maintenir le bateau en équiUbre. On les voit courir sur les 
bambous avec autant d'adresse que des singes, et, suivant 
la force du vent, s'éloigner et.se rapprocher de la barque. 
Quand ils ne reviennent pas assez vite, ils prennent un bain 
plus ou moins complet. 

L'embarcation chavire rarement, sauf cependant quand 
un fort coup de vent casse un côté de la balanga. Dans ce 
cas, l'embarcation surnage, bien que remplie d'eau, ce qui 
permet aux hommes de se sauver. Du reste, tous les rive- 
rains sont excellents nageurs. 

Le 18 au matin, profitant d'une accalmie nous reprenons 
notre route vers Siniloan, où nous arrivons sans encombre 
vers dix heures du malin. 
Siniloan est à cheval sur la petite rivière du même nom. 



62 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

et les deux parties de la ville sont reliées par un pont. Elle 
est construite sur des terrains d'alluvion extrêmement fer- 
tiles, qui peuvent donner deux et quelquefois trois récoltes 
de riz par an. A la saison sèche, les cultures empiètent sur 
le lac ; à la saison pluvieuse, on installe des pêcheries sur 
les hauts-fonds au travers desquels la petite rivière de 
Siniloan a peine à se frayer un passage. 

Dans cette partie de Lucon on élève beaucoup de cara- 
baos qui servent à la cuHure et au transport. 

On remarque à Siniloan une église et un très grand 
couvent habité par deux moines franciscains, le curé et le 
vicaire. 

Il doit y avoir dans chaque tribunal un tarif indiquant le 
prix de tous les objets nécessaires. Dans presque toutes les 
provinces, ces tarifs datent du siècle dernier, et les denrées 
y sont portées à un prix bien moindre de leur valeur 
actuelle. Aussi est-il devenu introuvable, et soiivent j'ai été 
obligé, pour avoir des hommes, de les payer le double du 
^prix du tarif. Il varie de province à province, et, dans 
celles qui en ont un nouveau, le prix des hommes et des 
chevaux est fixé à tant par kilomètre. Dans les anciens 
tarifs, on compte de village è village, sans avoir égard à la 
distance qui les sépare. Les hommes sont généralement 
payés moitié moins que la location d'un cheval. 

Siniloan possède une caserne ou cuarlel de guardia 
civil, que l'on était en train de construire, et qui devait 
être renversée avant son achèvement, quelques mois après, 
par un tremblement de terre. 

Nous descendons au tribunal ; mais à peine commençons- 
nous à y trouver une place que nous voyons arriver le 
senor don Antonio Ybas, alferez de la guardia civil (sous- 
lieutenant (le gendarmerie), qui nous donne l'hospitalité 
presque malgré nous dans son cuarlel, où sa jeune femme 
nous reçoit de la façon la plus cordiale. 

C'est aujourd'hui dimanche, le jour des mariages et des 
baptêmes. A moins qu'il y ait danger de mort, tous les 
enfants nés dans la semaine ne sont baptisés que le di- 
manche; presque toujours on donne aux enfants le nom 



DE MANILLE A LA CONTRAGOSTA 63 

du saint qui est fêté le jour de leur naissance ou de leur 
baptême. Il se trouve parfois que les noms ne répondent 
pas au sexe de l'enfant, mais cela importe peu; cela est 
arrivé précisément pour un des domestiques de mon ami, 
M. C, qui portait le nom de Roso fabriqué avec Rosa. 

En arrivant à Téglise, nous assistons à la sortie d'une 
noce qui s'en va par morceaux. La musique reconduit 
d'abord la belle-mère à la maison, puis revient chercher 
les mariés et le reste de la noce. Les personnes marquantes 
sont également ramenées chez elles, musique en tête. 

A quatre heures de l'après-midi, nous allons faire une visite 
aux nouveaux mariés. La maison est toute garnie de feuil- 
lage, et une arcade de fleurs traverse la rue et conduit à la 
salle du festin. A la porte d'entrée, nous voyons toutes 
sortes de victuailles suspendues au milieu des fleurs et 
servant d'ornements. Dans la salle à manger, sur toutes 
les tables, sur les meubles, on a entassé les pâtisseries, 
toute espèce de fruits du pays, des conserves venues d'Eu- 
rope, etc. 

Nous sommes absolument forcés de prendre quelques 
rafraîchissements, car nous ne voulons pas rester pour le 
dîner ; nous demandons à voir les jeunes époux ; notre curio- 
sité est déçue ; on nous répond que la mariée vient de faire 
la sieste avec son mari et qu'elle n'ose pas se présenter devant 
nous. 

Nous visitons ensuite la maison d'un riche Indien. Comme 
toujours, rez-de-chaussée en pierre, étage en bois, avec f 
toiture en tuiles. Le salon forme une grande pièce carrée à 
colonnade ornementée et dorée. Le plafond et les murs 
sont couverts de feuillages d'or, et là encore il faut accepter 
les rafraîchissements. Les chambres à coucher, dans les 
maisons indiennes, ne sont guère que des réduits, et le lit 
en est presque toujours absent. On le remplace par des 
nattes qu'on déroule le soir sur le plancher et ([ui forment 
toute la literie avec deux ou trois oreillers. Les maisons 
bien montées possèdent cependant de véritables lits. Ils se 
composent d'un cadre élevé de terre sur quatre montants ; 
un sommier en rotin est attaché à ce cadre et tient lieu de 



64 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

matelas; on place la natte dessus, au lieu de la poser à 
terre. Ces lits sont ceux qui conviennent le mieux aux pays 
chauds, car on y est au frais. 

Le reste du mobilier se compose encore de butacas, sorte 
de chaises longues à l'usage des gens riches, qui y passent 
la plus grande partie de leur existence, une table, très sou- 
vent un piano ou une harpe. On voit rarement des com- 
modes ou des armoires, car presque tous les objets de 
toilette sont renfermés dans des coffres. 

L'éclairage se compose de lampes à pétrole et du vaso 
de luz (verre de lumière), le seul éclairage du peuple; c'est 
une grosse veilleuse, un verre plus ou moins grand que 
l'on remplit moitié d'eau et moitié d'huile de coco. Une 
petite bande de fer-blanc percée d'un trou au milieu reçoit 
la mèche, la seule chose remarquable de l'appareil. Elle 
n'est pas faite de coton, comme en Europe, mais d'une 
espèce de moelle de sureau qui vient de Chine et appelée 
« tin-toin ». Cela brûle parfaitement et n'a pas de valeur. 
Les négociants chinois, chez lesquels les domestiques vont 
faire leurs petites provisions, la donnent par-dessus le 
marché. 

A quelque distance à l'ouest de Siniloan, sur la côte orien- 
tale de la presqu'île de Jala-Jala, jaillit une source thermale 
sulfureuse recommandée contre les maladies de peau. Nous 
allons la visiter le 19 janvier et je pris un échantillon de cette 
eau, qui arriva détériorée à Paris *. 

Elle est chaude et dégage une forte odeur sulfureuse ; au 
pied de la source, d'un médiocre débit, on a creusé un trou 
qui sert de baignoire. 

Le 20 janvier, excursion dans la forêt de Santa-Maria, 
au-dessus du village de ce nom et au nord-ouest de Sini- 
loan. 



1. Voici les résultats de l'analyse faîte au laboratoire de 
chimie du Muséum : absence de sulfures le jour même de la 
remise de l'eau, résidu de 0,620 milligrammes par litre composé 
principalement de sulfate de soude, sulfate de chaux et de ma- 
gnésie, de sulfate de fer en faibles quantités, et traces sensibles 
de chlorures alcalins. 



DE MANILLE A LA CONTRAGOSTA 65 

A cheval dès six heures du matin, nous suivîmes la route 
qui contourne le lac jusqu'au village de Mabitag, bâti au pied 
d'une petite montagne sur laquelle sont construits l'église et 
un vaste couvent. 

Tribunal, éghse et couvent ou presbytère reviendront à 
propos de chacune des localités que nous traverserons au 
cours de ce voyage ; nous avons dit du tribunal ce qu'il est 
et quel est son usage; l'église et le couvent sont aussi 
indispensables que lui, et, dans toutes les locaUtés des Phi- 
lippines, ces édifices sont de beaucoup les mieux construits 
et les plus ornés. 

Du couvent de Mabitag on découvre tout le lac, et, par 
un beau temps, on distingue parfaitement tous les villages 
riverains : Panguil, Paquil, Pacte, San-Anlonio, Lon- 
ges, etc., etc. Nous poursuivons notre route jusqu'au village 
de Santa-Maria, où nous laissons nos chevaux pour nous 
rendre à la montagne. En sortant du village nous incUnons 
brusquement au N.-E., et nous commençons péniblement 
l'ascension de la montagne entièrement boisée et dont la 
forêt n'a pas encore été ravagée. 

Aux deux tiers de notre ascension, nous sommes surpris 
par un orage, le chemin creux qui sert de route devient un 
torrent, nous tombons sur la glaise; bon gré mal gré, il 
faut redescendre, et plus que jamais nous glissons et fai- 
sons des chutes heureusement sans gravité. 

La pluie a évoqué des millions de petites sangsues déliées 
comme un fil. Ces sangsues sont une malédiction ; elles nous 
envahissent. Nos hommes sont bientôt couverts du sang qui 
coule des piqûres. On les évite plus ou moins en se frottant 
de savon de pied en cap, et, quand on s'aperçoit qu'elles 
veulent se fixer, on les fait tomber avec du jus de tabac ou 
de bétel, suivant la manière indienne. Elles pénètrent par- 
tout, dans le nez, dans les yeux, dans les oreilles. C'est 
l'animal que je redoute le plus au monde ; je crains moins 
les moustiques, qui sont pourtant, eux aussi, le supplice 
des supphces. Trois heures après notre départ nous ren- 
trions à Santa-Maria, et le soir même à Siniloan. 

Le lendemain nous partions en grand appareil de Siniloan 

5 



66 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

pour la côte du Pacifique, d'où nous pensions gagner la 
gi*ande île de Polillo. 

En grand appareil, dis-je, car nous emportions trois jours 
de vivres pour nous et nos hommes, tout notre encombrant 
bagage de naturaliste , des munitions , des vêtements de 
rechange, bref, la charge de vingt hommes, plus des por- 
teurs de hamac, parce que nous n'osions affronter les sen- 
tiers de la forêt, à peine accessibles aux indigènes. 

Et sachez qu'un hamac demande de huit à dix porteurs, 
voire douze pour un homme gros et gras comme je menace 
de le devenir malgré tant de fièvres et de fatigues. Le hamac 
de voyage est en rotin et suspendu à une canne (bambou) ; 
le tout est recouvert d'un toit en paille qui vous laisse passer 
tout juste. 

Une fois installé, on ne serait pas trop mal, si à chaque 
mouvement on ne venait heurter de la tête contre ce maudit 
bambou, si les porteurs de devant ou ceux de derrière ne 
tombaient pas comme à tour de rôle en lâchant tout dans 
leur chute, si, quand on arrive à une montée, on ne se 
trouvait pas subitement la tête en bas et les pieds en l'air, si 
vos hommes ne vous cognaient à tout propos et hors de propos 
contre un arbre, s'ils ne vous accrochaient pas à des bran- 
ches, s'ils ne tournaient pas trop court, s'il ne vous met- 
taient pas le dos en marmelade en sautant par- dessus un 
rocher, s'ils ne vous déposaient pas délicatement dans une 
llaque d'eau, si, si, si... 

Du reste, c'est le \nve, moyen de locomotion que je con- 
naisse, et j'aime encore mieux les éléphants de la péninsule 
malaise. Et nous payons tous ces agréments cinq francs 
par jour et par homme, plus la nourriture, qui, d'ailleurs, 
est à 1res bon compte : on donne du riz, du poisson sec, 
et, à la fin de la journée, un peu de tabac. Les porteurs de 
ballots ne sont payés que 3 fr. 75 cent, par jour. 

M. Vidal et son aide, moi et mes deux chasseurs, quatre 
domestiques, vingt porteurs pour les bagages, dix porteurs 
par hamac, quatre hommes et un caporal à nous officielle- 
ment octroyés pour surveiller nos porteurs, qui sont des gens 
de corvée el devront payer l'impôt sur les gains de ce voyage, 



DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 67 

telle était notre imposante caravane quand elle quitta Sini- 
loan, le matin du ii janvier. 

Le départ est assez gai, tant que nous restons dans le' vil- 
lage ; mais, à peine hors du village, nous tombons dans des 
plaines inondées par les pluies des derniers jours. La marche 
sur ce terrain glissant fatigue beaucoup nos hommes, et 
nous n'arrivons qu'à huit heures trente à la lisière du bois, 
qui descend jusqu'au pied de la montagne. La direction de 
Ja route a été jusqu'à présent presque nord. 

Nous remontons d'abord la vallée du Rio de Siniloan, Tune 
des plus fertiles peut-être de toutLuçon, encaissée entre deux 
montagnes qui reçoivent les pluies des deux moussons, et 
dont les ruisseaux maintiennent la plaine humide dix mois 
sur douze, condition excellente pour la culture du riz. Aussi 
arrive- t-il parfois qu'il y a jusqu'à trois récoltes par année. 

De la vallée du Rio de Siniloan nous nous élevons sur les 
flancs du Palipasan jusqu'à un plateau de 360 mètres d'alti- 
tude infesté de sangsues, et, le col passé, nous voilà sur lo 
versant de la Contracosta sans que j'aie ajouté un seul spé- 
cimen à mes collections zoologiques. 

L'ascension du Palipasan n'est pas trop facile et nous ne 
faisons que très peu usage de nos hamacs, car nos hommes 
ne pourraient faire un pas en avant en nous portant. 

Enfin, à deux heures quarante, nous sommes arrivés au 
sommet. Nous constatons alors que la direction de notre roule 
a incliné légèrement à l'est pendant les mille détours de la 
marche. 

Les hommes ont posé leurs charges et tuent les sangsues 
qui se sont prises à eux. 

Nous nous étions attaché les poignets et le col de chemise 
avec un mouchoir et mis du coton dans nos oreilles pour 
éviter ces maudites petites bêtes. Un de ces annélides s'est 
introduit dans le nez d'un de nos compagnons. Elle n'est 
tombée que dans la nuit, une fois complètement gorgée. 

Nous ne restons que très peu de temps sur ce plateau ; 
au moment de partir, il nous manque deux hommes, qui 
ont laissé là leur charge et se sont sauvés : nous les rem- 
plaçons par deux des porteurs de hamac. 



68 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

La descente s'opère par des chemins semblables à ceux 
de la montée. Nous traversons plusieurs ruisseaux dont le 
lit est semé de rocs, parmi lesquels je trouve quelques 
mollusques et de petites crevettes à longs bras armés de 
pinces deux fois plus longues que leur corps. Ces cours 
d'eau se dirigent tous vers le Pacifique; ceux de l'autre 
versant du Palipasan vont à la laguna de Bay. 

A 310 mètres d'altitude, nous installons le campement 
au bord de la rivière Bilan- Sologan. Les hommes coupent 
des branches d'arbre pour s'en faire un abri ; on suspend 
nos hamacs sur des fourches et nous nous couchons. 

Le souper est assez court ; mais Samy nous a fait une 
soupe de purée de pois que nous mangeons bien chaude, 
et, après avoir changé de linge, nous sommes presque dans 
notre état habituel. En roule nous avons eu cinq ou six 
averses qui nous ont trempés. Nos hommes sont exténués, 
et nous accablés de fatigue, car nous avons fait à pied les 
trois quarts du chemin. M. Vidal a pu ramasser quelques 
plantes; quant à moi, je n'ai pas vu un seul animal. . 

Ces grandes et belles forêts sont absolument désertes ; les 
arbres y sont superbes, mais les broussailles et les fleurs y 
sont rares. Les essences principales sont le molave, le narra, 
l'anubing, le bamabo. 

Le molave {Vitex geniculata, Bl.) est respecté par les 
fourmis blanches les plus voraces, que je retrouve là accom- 
pHssant les mêmes ravages qu'en Afrique et dans les autres 
pays où je les ai vues à l'œuvre. Le molave est excessive- 
ment dur et résiste à l'humidité très grande de ces climats. 
On l'emploie comme pilotis pour les maisons et pour toute 
construction qui doit séjourner dans l'eau et dans un terrain 
humide. 

Le narra {Pterocarpus) sert surtout à faire de l'ébénis- 
terie; il se travaille facilement; le vernis lui donne une 
belle teinte jaune foncé tirant sur le rouge. 

L'anubing {Artocarptis ovata) résistée l'humidité presque 
autant que le molave. 

Le bamabo {Lagcerstremis speciosa) est aussi très élevé, 
de 12 à 15 mètres; il donne de fort belles fleurs rouges; 



DE MANILLE A LA CONTRACOSTA 69 

SOU bois est également rouge ponceau et peut servir à toute 
espèce de boiserie. 

Le 22, nous réveillons nos hommes avant six heures pour 
faire cuire le riz pour la journée, car on ne fera qu'une 
petite halte. A sept heures, tout le monde est en route, et, à 
midi et demi, nous sommes sur le plateau du mont Palis, à 
400 mètres d'élévation. Là nous rencontrons fort à propos 
une nouvelle équipe d'hommes que nous envoie de Binan- 
gonan de Lampon le commandant Seco. Ces porteurs sont 
accueillis avec des cris de joie par les nôtres, qui s'empres- 
sent de leur céder la place. Je crois bien que les Tagals 
sont aussi paresseux que les nègres, dont ils partagent en 
grande partie les défauts et les vices. 

Nous venons de faire dans cette marche une courbe vers 
le nord, et la route n'a pas été beaucoup plus variée que 
la journée d'hier ; à part un cerf qui a passé à peu de dis- 
tance et que les chasseurs ont poursuivi en vain, nous 
n'avons rien vu de vivant. 

A une heure il ne pleut plus, nous repartons, et, à la des- 
cente, nos hommes nous font monter dans nos hamacs, 
pour nous montrer qu'ils sont plus forts. Ils se mettent à 
descendre en courant, en nous heurtant à tous les arbres 
du chemin. Toutefois, nous n'osons rien dire, car le temps 
presse et tout à l'heure nous devons traverser une rivière 
large et profonde, dont le courant est, paraît-il, assez fort; 
le passage prendra plusieurs heures. 

Cette fois, nous allons plus à l'est, toujours en descendant : 
nous arrivons à quatre heures sur les bords du Ticnauan, 
dont les eaux sont torrentueuses. 

Nos hommes se déshabillent, ce qui est vite fait : les plus 
vêtus n'ont qu'un pantalon, et quatre d'entre eux vont cher- 
cher le gué; l'ayant trouvé, ils reviennent et il s'agit alors 
de nous faire traverser. MM. Vidal et Garcia passent les 
premiers; je reste avec les bagages. Ils sont montés dans 
leurs hamacs, portés chacun par vingt hommes, qui résis- 
tent avec peine au courant, qu'ils coupent d'ailleurs obli- 
quement. L'arrivée sur l'autre bord se fait sans autre désa- 
grément qu'un bain un peu trop énergique. Heureusement 



70 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

les hommes n'ont pas lâché tout au milieu de la rivière, car 
même un bon nageur aurait couru un grand danger. 

Une heure après, tous les bagages sont sur l'autre rive, 
mais les hommes ne veulent pas me mettre en hamac : ils 
préfèrent me porter sur leurs épaules, pendant que les 
autres se tiennent en aval pour amoindrir la force du cou- 
rant. J'arrive à mon tour sur la rive gauche ; je ne suis 
mouillé que jusqu'à la ceinture. Le campement est établi 
et la soupe m'attend. 

Le temps s'est rafraîchi, et le bain, pour n'être pas com- 
plet, n'en est pas moins un peu froid. 

Le thermomètre marque 22 degrés et nous sommes 
à 24 mètres au-dessus de la mer. 

Le 23 janvier, au moment du départ, nos hommes décla- 
rent que quelques collines seulement nous séparent du 
Pacifique. 

Départ à six heures. A 150 mètres du campement, nous 
rencontrons un torrent excessivement pittoresque et d'un 
aspect très sauvage, parsemé d'énormes rochers et coupe 
par deux chutes. 

Des deux côtés, la montagne vient y plonger le pietl 
presque à pic, et les grands arbres se penchent sur l'abîme 
jusqu'à ce qu'ils soient venus s'abattre au travers du ravin 
et barrer la route. 

Tout cela est sans doute très pittoresque, mais fort gênant, 
sur une route où nous n'avançons la plupart du temps qu'en 
sautant d'une roche à l'autre, ou en nous accrochant comme 
des singes, dont nous n'avons malheureusement ni l'adresse 
ni la légèreté. Je ne parle pas ici de nos hommes, ils sont 
d'une très grande agihté et peu gênés pour les vêtements 
et les chaussures. 

Après deux heures d'ascension, nous atteignons le som- 
met de la colline, et nous redescendons aussitôt par un 
chemin non moins raide que celui que nous venons de 
quitter et qui nous mène sur un terrain vaseux, couvert 
de plantes marécageuses. 

Énfm, à onze heures quarante-cinq, nous sommes aiTétés 
sur la grève du Pacifique, éclairé pai* un beau soleil, qui 



DE MANILLE A LA CONTRAGOSTA 71 

nous a presque complètement fait défaut dans la traversée 
de la forêt. Devant nous, l'immensité de l'Océan, un peu 
brumeux; dans la direction du nord, un bois de palétuviers 
qui s'avance dans la mer, et, au large, File de Polillo, but 
extrême de notre voyage. 

D est une heure quand nous nous remettons en route, en 
suivant la plage. Je ramasse quelques mollusques, mais ils 
sont tous roulés, sur cette côte que le Pacifique vient 
frapper avec fureur en émiettant ses roches madréporiques. 
A la marée haute, la mer vient baigner le pied des grands 
arbres de la forêt. 

A trois heures, nous arrivons au Castel Real^ poste-vigie 
chargé de signaler l'approche et les descentes des Moros 
(pirates malais). Mais les razzias de ces pirates sont de plus 
en plus rares, surtout depuis la prise de possession des îles 
Soulou (Jolô) par l'Espagne, (les sortes de postes, élevés 
sur pilotis, servent d'abri aux voyageurs rumme les tribu- 
naux. 

Nous réquisitionnons, eu payant bien entendu, toutes les 
bancas, et, à quatre heures, nous nous dirigeons sur Rinan- 
gonan de Lampon par des canaux bordés de palétuviers. 

Deux heures plus tard, en débarquant, nous enfonçons 
jusqu'à mi-jambe dans le terrain vaseux qui borde la côte, 
et nous nous arrêtons dans une maison indigène pour 
attendre les chevaux qui doivent nous conduire en ville. 

Pendant cette halte, les hommes me montrent un pa- 
nique (grande chauve-souris du genre Roussette) ; je l'abats 
d'un coup de fusil. A leur grand élonnement, les indigènes, 
qui croyaient ramasser un animal à poil roux, en trouvent 
un blanc. L'albinisme est fréquent chez les animaux des 
Philippines : buffles, singes, oiseaux. 

A sept heures arrive le commandant Seco, suivi des auto- 
rités civiles de Rinangonan. 

Nous nous mettons en selle, et, pour abréger la route, 
nous coupons à travers des rizières, en marchant à la file 
indienne. 

La nuit est tout à fait noire, et trois ou quatre torches, 
portées par des cavaliers, nous aveuglent sans nous éclairer. 



72 VOYAGE AUX PHILÏPPINKS 

La pluie tombe fine et froide. Enfin, nous voilà sur la roule, 
où nous attendent tous les musiciens du village. Ils se 
mettent immédiatement à souffler dans leurs instruments, 
et, sans vouloir donner de leur talent une opinion trop 
élevée, je puis dire qu'ils valaient bien le fameux orphéon 
de Fouillv-les-Oies. Nous faisons donc notre entrée, mu- 
sique en tête, dans le pueblo. Toutes les maisons sont 
illuminées en Thonneur des visiteurs européens, apparition 
fort rare jusqu'à ce jour à Binangonan de Lampon. 



CHAPITRE V 



BINANGONAN DE LAMPON — PROVINCE DE LA LAGUNA 

RÉGION DES MINES 



Binangoiian de Lampon est la résidence d'un capitaine 
d'infanterie qui commande le district de l'Infanta. C'est 
par conséquent le chef-lieu et presque l'unique ville du 
district, car, à l'exception de l'île de Polillo, qui possède 
une population de pécheurs, tout ce littoral est presque 
désert; mais il se peuple maintenant quelque peu; des 
barrios, des villages et bourgades se fondent, à l'une des- 
quelles le commandant Seco a bien voulu donner le nom 
de Alfredo en souvenir de mon passage. 

Binangonan de Lampon est fait de cent cinquante à deux 
cents cases sur pilotis, disposées en cinq ou six rues. Parmi 
les cases s'élèvent quelques maisons en planches, et de 
celles-ci la plus belle de beaucoup, c'est la résidence de 
M. Seco, la Maison Royale (Casa Real), vaste demeure où 
nous hébergea le capitaine. Ai-je besoin de dire qu'en ce 
pays d'hospitalité franche nous fûmes reçus comme de 
vieux amis dans cette charmante famille? 

Ville et banlieue, la population est de 2500 tributo$, 
soit 40 000 à 12 000 personnes. Un tributo, c'est une 
famille, père, mère, enfants. 

La ville de Binangonan est située sur un terrain plat, 
entouré de belles rizières qui s'étendent du pied des mon- 
tagnes à la mer. 



74 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Tout le monde u'avait d'yeux que pour nous, les voya- 
geurs ; mais, dût ma gloire en souffrir, on admirait surtout 
Samy. 

Qu'est Samy? 

Un Hindou de Pondichéry, que j'ai engagé à Poulo- 
Penang et qui depuis est resté fidèlement attaché à mon 
service. Son teint est d'un bel ébène, ses traits sont régu- 
liers; il éclipse totalement son maître. On me nomme don 
Alfredo ; lui , c'est le senor Samy , et , par surcroît, la 
coqueluche du beau sexe. 

Rien de remarquable à Binangonan, à moins qu'on ne 
considère Comme tel une église à tour carrée, avec cloches 
qu'on sonne à la main, et un vaste couvent semblable aux 
autres conventos des Philippines. 

Le 25 janvier étant un dimanche, jour de messe offi- 
cielle et obligatoire, n'oublions pas que nous sommes eu 
pays espagnol, nous nous rendons en cortège à l'église, 
mes compagnons de voyage, le commandant Seco et moi. 

La musique de la ville ouvre la marche et joue les airs 
de son répertoire avec le plus grand entrain, et ces airs 
variés continuent tout le temps que dure la cérémonie 
religieuse. 

L'autel de l'éghse de Binangonan est fait pour sur- 
prendre au premier abord. Tout enjoHvé d'ornements nié- 
taUiques repoussés, on est porté à se demander si c'est de 
l'argent ou du fer-blanc. Le couvent est près de l'église, 
et devant cet ensemble de bâtiments s'étend une grande 
place où sont encore accunnilées les ruines du grand trem- 
blement de terre de 1868. 

(le mot € convento » revenant très souvent dans ce récit, 
je crois devoir donner une description de ces édifices, qui 
se ressemblent tous. Le convento n'est autre chose que le 
presbytère où habile le curé de la paroisse ; c'est générale- 
ment un grand bâtiment en pierre, et toujours le plus spa- 
cieux et le plus confortable du pays. Les chambres y sont 
vastes et nombreuses, et quelques-uns de ces conventos sont 
de véritables palais. La plupart des curés des PhiHppines 
reçoivent très bien les voyageurs, et les Espagnols n'hési- 



BiNAnGONAN m LAHPOK 



tent pas à descendre chez eux, même sens invitation. Celle 
manièrede s'imposer ne laisse pas que d'élre une charge oné- 




reuse pour les curés des villages. Le (ireshytère est toujours 
voisin de l'église el, à peu d'exception, jjiès, en commu- 
nication avec eLe. 



76 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

A la sortie de Téglise, nous rencontrons un groupe de 
Negritos, que le commandant Seco avait envoyé chercher à 
mon intention. Pendant tout mon séjour je n'ai pu en 
mesurer que dix, non sans de grandes difficultés. 

Ces individus, de race pure, sont de petite taille et 
trapus. Leurs lèvres sont rarement épaisses et déroulées, 
le nez est plat dans toute sa longueur, les yeux sont d'un 
brun jaune, et les oreilles, d'une grandeur moyenne, s'écar- 
tent très peu de la tête. 

Ils sont velus, et leurs cheveux crépus paraissent dis- 
posés par touffes. 

Ils sont tous affectés de maladies de peau, condition fort 
désagréable pour celui qui doit les manier pour prendre 
les mesures anthropologiques. 

Les Negritos sont monogames. Ils n'ont pour armes que 
l'arc et les flèches. L'arc est fabriqué avec la nervure de la 
feuille du palmier (Ganyota). La hampe de la flèche est 
faite d'un petit rotin; les pointes sont tantôt en bambou, 
tantôt en bois très dur, quelquefois en fer ; presque toutes 
sont recouvertes d'un poison qui, disent-ils, est très violent. 
Une feuille de palmier enroulée sur elle-même sert de 
carquois. 

Le vêtement des hommes se compose d'une ceinture faite 
avec l'écorce d'un Ficus {Ficus inostigona Sp,). Les 
femmes ont un petit jupon très court, mais je n'assurerais 
pas que dans la montagne elles en usent beaucoup, car 
les Negritos que l'on voit sont amenés par les Indiens, qui 
prennent la précaution de les vêtir plus que de coutume. 
Très pauvres, ils n'ont guère d'ornements, du moins ceux 
de cette partie de Luçon. Ils portent tous au bras un anneau 
fait en corne de buffle dans lequel ils enlacent des fleurs 
très odorantes. 

Les femmes se parfument, si on peut appeler cela ainsi, 
avec de l'huile de coco, qui ne tarde pas à sentir, rancit 
très vite et répand une odeur aussi mauvaise que l'huile de 
palme dont se servent les négresses d'Afrique. Elles portent 
toutes des faux cheveux et les coupent courts sur le front, 
mode qui s'est récemment introduite chez nous (coiffure à 



BINANGONAN DE UMPON 77 

la chien). Je demandais à l'une d'elles pourquoi elle se 
mettait de faux cheveux : < Mais, me dit-elle, ils sont à 
moi; ce sont les miens qui sont tombés et que j'ai réunis. » 
Combien de mes lectrices n'en pourraient dire autant? 

£n dehors des Negritos montagnards, les habitants de 
cette partie de Luçon sont des Tagals ou des métis chi- 
nois. Ils cultivent le riz, le maïs et le cacao; ils vont aussi 
clans les forêts, où abondent les abeilles, récolter le miel et 
la cire ; mais leur plus grand commerce est l'exportation de 
l'huile de noix de coco. On trouve aussi auprès des habi- 
tations des caféiers qui donnent de très bons fruits. Au 
moins une fois par semaine, ils vont à Siniloan en caravane 
vendre leur huile, qu'ils emportent dans des bambous. Au 
retour, ils reviennent avec des marmites en fonte, des 
étoffes et d'autres menus objets. 

Quelques Chinois viennent par mer acheter le riz et le 
cacao. 

Les Tagals fabriquent eux-mêmes leurs bougies avec la 
cire récoltée dans les forêts : pour les blanchir, ils les 
exposent au soleil et les arrosent de temps en temps. 

Depuis notre arrivée, la pluie n'a pas cessé de tomber, 
la pluie, et quelle pluie!! Les chemins sont impraticables, 
tous les ruisseaux débordés, et la mer si mauvaise que le 
commandant Seco refuse absolument de nous laisser 
embarquer; du reste, pas un pêcheur du pays n'aurait 
essayé de nous conduire à l'île de Polillo. 

Ainsi contraint, je bus jusqu'à la lie les plaisirs de la 
capitale de l'Infanta. Cependant notre aimable hôte s'efforça 
de nous rendre tolérable le séjour à Binangonan. Entre 
autres distractions j'assistai à une noce. 

La cérémonie du mariage n'a lieu qu'à l'église ; c'est la 
seule consécration : le mariage civil n'est pas encore connu. 
Le great attraction consiste principalement dans le fes- 
tin ou plutôt dans les festins, car il y a toujours trois et 
même quatre tables. 

Il y avait d'abord la table des Castillas (nom donné à tous 
les Européens en général), la table d'honneur des autorités, 
puis celle des capitanes anciens et actuels (gobernador- 



78 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

cillos) avec leurs femmes, puis la table des jeunes gens, 
quelquefois les filles seules d'abord et les garçons après, 
enfin celle des domestiques et du menu fretin de la noce. 

A notre table, les Castillas, le commandant Seco, sa 
femme et ses trois enfants, dont deux charmantes jeunes 
filles, Vidal, Garcia, le curé, flanqué de son coadjutor, 
Indien de pure race, et enfin votre serviteur. 

Dérogeant aux coutumes, nous obligeâmes le marié et la 
mariée à dîner à notre table pour leur faire honneur, mais 
les malheureux, tout interdits, n'ont osé manger ni m^me 
lever les yeux jjendant toute la durée du repas. 

J'étais placé entre les deux curés; l'Indien, les deux 
coudes sur la table, entourait son assiette de ses deux bras, 
f^t, pour ne pas perdre de temps, raccourcissait encore la 
distance de sa bouche à son assiette en se couchant dessus. 
Ce qu'il a ainsi dévoré est prodigieux ; il a mangé de tout et 
plutôt deux fois qu'une ; il y avait au moins vingt plats de 
viande et une trentaine de desserts. Aussi, quand il s'est 
levé de table, j'ai cru qu'il allait éclater. Je n'hésite pas à 
reconnaître mon impuissance en face de cette énorme pro- 
fusion de victuailles. 

Après comme avant et pendant le repas, on a dansé avec 
le plus grand entrain. Celte noce a duré trois jours; je 
n'ai pas besoin de dire que nous l'avons quittée dès les 
premières heures. 

Devant l'impossibihté reconnue de mettre le cap sur l'île 
(le Polillo, Vidal et moi nous nous décidons (à contre-cœur) 
à prendre le chemin du retour. Le 31 janvier 1880,- nous 
remontons en hamac, et, musique en tôte, comme au jour 
(le l'arrivée, nous quittons Binangonan, par une pluie bal- 
lante, indiscontinue, et ici tous les adjectifs qui conviennent 
aux averses tropicales. 

Nous quittons la famille Seco avec regret : tous ont été 
si prévenants et si aimables pour nous qu'il nous semble 
laisser de vieux amis. Je ne parlerai pas du retour, qui 
s'est opéré à peu de chose près dans les mAmes conditions 
(fue l'aller : la pluie, toujours la pluie. 

Le 2 février, à six heures du soir, j'étais seul en arrière 



BINANGONÀN DE LAMPON 79 

avec mes hamaqueros sur le plateau de Palipasan, qu'il 
faUait descendre pour aiTiver à la plaine de Siniloan ; lais- 
sant mon hamac, je prends un homme, et me voilà dégrin- 
golant la montagne. La nuit arrive, et, après une heure de 
marche, mon guide avoue qu'il a perdif le chemin ; nous 
continuons toutefois à descendre ; la pluie ne cesse de 
tomber : tout d'un coup nous sommes entourés de champi- 
gnons phosphorescents : ici, une vaste et puissante traînée; 
là, des plaques grandes ou petites; ailleurs, c'est comme 
une liane de plusieurs mètres de long qui parait en feu ; 
tout cela est magnifique, mais n'éclaire pas la route; au 
contraire, cela forme des ombres qui occasionnent plus 
d'une chu le. 

Tout d'un coup et de la façon la plus imprévue, je lombe 
le nez dans le dos de mon ami Vidal, qui a de même perdu 
sa route; et il est enchanté de notre rencontre, bien qu'elle 
mt été un peu. brusque. Deux hommes le soutiennent dans 
sa marche ou, pour mieux dire, l'accompagnent dans ses 
chutes fréquentes. Nous ignorons absolument où nous 
sommes, mais, au dire de nos hommes, dans une demi- 
heure nous serons rendus ; nous marchons encore pendant 
«juatre heures avant d'arriver à notre halte. 

A onze heures trente nous sommes enfin dans la plaine ; 
quelques-uns de nos porteurs nous ont rejoints ; ils sont 
épuisés de fatigue : ils se couchent insouciants. Nous cô- 
toyons la rivière et prenons un bain plus ou moins complet 
en traversant des fondrières; enfin nous rencontrons une 
case dans laquelle Garcia et ses hommes se sont mis à l'abri. 
Ce n'est pas sans besoin que nous demandons à boire, à man- 
•<er, et des vêtements pour nous changer. Il n'y a rien, nous 
dit-on; nous mourons de faim, et nous sommes trempés. 

Garcia parvient à faire bouillir une poule ; nous buvons 
le bouillon, les hommes mangent la poule, et, après avoir 
quitté nos vêtements décidément trop humides, nous nous 
étendons tels quels sur une natte. 

Enfin, le soleil du 3 février se lève et vient nous lé- 
rhauffer et sécher nos vêtements. 

Nos hommes arrivent un à un, Samv en tête, mais 



80 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Foreille basse. Il était tombé d'une roche dans la rivière, 
à 300 mètres de la case, et n'avait pas eu le courage de 
continuer : il avait passé la nuit mourant de peur et gre- 
lottant de froid. Nos hommes rassemblés et nos caisses 
réunies, nous réparons le désordre de notre toilette, puis 
nous repartons en hamac au pas de course. Une heure 
après, nous étions de nouveau près de notre ami, l'alferez 
Ibas, qui rit beaucoup de notre mésaventure, mais qui, ce 
qui valait mieux, se hâta de nous faire préparer un déjeuner 
solide et copieux. Le soir, à sept heures, nous étions à Santa- 
Cruz de la Laguna. Nous allons directement à la maison 
de l'alcade, dont les fenêtres resplendissaient de lumière. 
Il y avait réception. Vu mon costume par trop fantaisiste, 
je me retirai chez un métis, parent de Garcia, et M. Vidal 
se présenta seul. 

Une demi-heure après, l'alcade don Francisco Yriarte 
m'envoyait sa voiture; Vidal était chargé de me ramener. 

L'alcade s'empressa de mettre à ma disposition les objets 
les plus nécessaires ; ma toilette terminée, il me présenta à 
sa femme et à ses invités ; on se mit gaiement à table, où 
nous attendait un festin de Balthazar. Repas en musique 
et contraste complet avec la journée de la veille, où, comme 
musique, nous n'avions eu que le coassement des gre- 
nouilles et le chant des moustiques, comme festin, qu'une 
gorgée de bouillon de poulet sans sel, et comme lit, le 
mauvais plancher à claire-voie d'une case indienne. 

Le 4 au matin, je pris congé de Vidal, qui retournait à 
Manille par le petit vapeur de la Laguna. M. Yriarte me 
prêta son canot pour me reconduire à Jala-Jala. 

Pendant ce nouveau séjour à l'hacienda de Jala-Jala, je 
profitai des dispositions bienveillantes de mon hôte et ami, 
M. Dailliard, pour parcourir les régions voisines. 

Le 9 février, dès quatre heures du matin, nous partions 
en banca pour Boso-Boso. 

La partie du lac que nous parcourons est comprise entre 
la presqu'île de Jala-Jala à l'est, l'île de Talim et la pointe 
de Binangonan à l'ouest. Nous piquons droit au nord, et 
après une courte navigation nous prenons terre h Pililla. 



H1NAN60NAN DE LAMPON 81 

Après un repas sommaire et rapide, nous partons vers 
l'ouest pour Moroug, chef-lieu du district, en suivant les 
bords du lac et en passant au milieu de superbes rizières. 
La récolte est faite, et les troupeaux de bœufs, de chevaux 
et de carabaos y paissent en attendant les nouvelles se- 
mailles. 

A Morong, nous prenons des chevaux pour gagner Boso- 
Hoso. 

Nous traversons d'abord des rizières étendues au pied 
des montagnes, qui offrent en cette saison un terrain solide^ 
puis nous gravissons de petits mamelons et nous nous éle- 
vons peu à peu jusqu'à près de 300 mètres d'altitude. 
Toutes ces montagnes sont à peu près complètement dénu- 
liées : la seule végétation qui les couvre est le cogon, 
graminée de grande taille, qui n'est bonne pour les bestiaux 
c(ue lorsqu'elle est jeune. Le cogon est utilisé pour con^ 
feclionner les toitures des cases : très inflammable, il de- 
vient une cause d'extension facile des incendies. Quand 
une case brûle, la moindre flammèche (|ui tombe sur un 
autre toit l'embrase immédiatement, cela fait traînée de 
poudre, et, en peu de temps, tout un village est détruit. 

Nous sommes surpris par la nuit, près d'une hacienda 
appartenant à un Américain naturalisé espagnol ; nous nous 
dirigeons vers sa demeure; en nous approchant, nous 
voyons une maison trois fois plus haute que les cases du 
pays. Son élévation donnerait trop de prise au vent et com- 
promettrait sa stabiUté, aussi le Yankee, homme pratique, l'a- 
t-il amarrée aux quatre angles par des chaînes de navire 
fixées à des ancres profondément enfoncées dans le sol. 

M. Wilson est perché tout au haut, de peur qu'on ne 
vienne le voler ou l'assassiner la nuit. Crainte qui nous 
parut ridicule, et qui fut malheureusement justifiée. Quel- 
ques mois plus tard il fut tué, et son fils presque assommé 
par un Indien qui lui avait volé du bois et qu'il voulait 
arrêter. 

Nous sommes reçus d'abord par les chiens, puis par 
M. Wilson lui-même, qui commence par s'enquérir de nos 
projets d'excursion. Il nous déclare qu'il n'a rien à nous 

6 



82 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

offrir et que, du reste, le village est proche de chez lui. 
Nous lui répondons que nous venons simplement lui de- 
mander un guide pour nous conduire jusqu'à Boso-Boso. 
Il appelle immédiatement des hommes et nous fait préparer 
des torches de hambou. Pendant les préparatifs du départ, 
il a reconnu Dailliard, et, apprenant que le médecin de 
Morong nous accompagne, il nous fait entrer chez lui. 

Le bas de sa demeure sert de grange où s'entassent les 
charrues et les machines agricoles perfectionnées dont il 
avait voulu doter les PhiUppines. Mais les « Indios » ne 
sont pas près d'abandonné]' la charrue de leurs pères ; en 
un tour de main, ils brisent ou faussent les instruments 
dont ils dédaignent de se servir. 

M. Wilson nous conte ses malheurs et ses projets; il 
regrette que nous ne restions pas jusqu'au matin, parce 
qu'il nous ferait boire du lait comme jamais nous n'eu 
avons bu ; lui et sa famille ne vivent que de cela. Il appelle 
sa femme et ses enfants, qu'il nous présente et qu'il ren- 
voie aussitôt, puis il nous fait apporter une collation pour 
nous faire prendre patience. 

Nous ne partons pas toutefois sans qu'il nous ait montré 
ses taureaux et ses vaches, qui sont, il faut l'avouer, les 
plus beaux de la contrée, et qui font, avec juste raison, l'or- 
gueil de notre amphitryon. 

A 8 heures enfin, nous parlons avec nos guides, porteurs 
de torches de 3 à 4 mètres de long, formées d'un paquet de 
bambou sec ; cela donne une grande ttanmie et éclaire fort 
bien nos chevaux, qui, sans cela, trébucheraient à chaque 
pas. 

A 9 heures, nous arrivons à Boso-Boso, nous descendons 
au Guartel, et tous, sauf un, nous nous couchons par terre 
sur des nattes. Celui-ci, plus heureux, peut s'étendre sur 
le seul ht de bambou qui se trouve dans le poste. Nous 
avons joué en cent points secs au domino pour savoir quel 
serait le favorisé; M. Dailhard nous a battus, mais pour 
son malheur : le froid ne l'a pas épargné. Notre sommeil 
fut court; le froid très vif de la nuit nous réveilla. Aussitôt 
le jour, nous nous mêlions à courir dans les rues du vil- 



BINANfiONAN DE LAHPON 83 

lage, pour nous réchauffer. Mon tljermomèlrH esl cassé, ce 
qui nous empêche de connaître la température exacte : 
elle n'est certainement pas rie plus de 8 oii 10 degrés centi- 
grades. 

Nous avions. dèK le mutin, reniln visite au curé de Boso- 
Boso, un Indieu, tout ce qu'il y a de plus Indien. Je lui 
avais demandé de faire venir des Négritos. « Rien n'est plus 
facile, m'avail-il ilit, demain vous en aurez plusieurs fa- 
milles. > 




Le lendemain et les jours suivants, nous ne vîmes i-ien 
venir, bien que, d'heure en heuie. on nous annonçât leui' 
arrivée prochaine. Connaissant par expérience ce que va- 
laient pareilles promesses, je ne restai pas oisif, J'oi-gauisai 
plusieurs parties de chasse qui furent assez fructueuses. 

Je dus rentrer à Jala-Jata sans avoir vu un seul Négrito, 
et je quittai peu de temps après M. Dailliard. avec pro- 
messe de lui faire une nouvelle visite. 

Le 3 avi'il, je rejoignais M. Vidal pour aller visiter les 
montagnes d'Angat, riches en mines de fer, situées beau- 
coup plus au noi'd du lac de Bay. 



84 \0\KÙE AUX PHlUPPlNt!^ 

Nous partons en carromata el en calesa^ instruments de 
supplice dont j'ai donné plus haut la description. 

L4 route, assez belle en cette saison, se dirige au nord 
jusqu'à Bocage, bordée de ci de là de nombreuses mai-. 
ïK)ns d'Européens et de métis ; — elle passe ensuite par 
San-José et, s'iuclinant au uord-uord-est, conduit à Angat, 
à travers un pays surabondamment peuplé et qui n'est guère 
qu'une immense rizière. 

A Angat, nous prenons des chevaux et des porteurs pour 
les bagages. Nos chevaux sont pourvus de selles du pays 
assez semblables aux selles mexicaines, mais excessivement 
étroites et tout en bois. Les Indiens, généralement très 
maigres, s'en servent avec avantage ; mais, quand le cava- 
lier est un peu fort, il est certain d'avoir les cuisses litté- 
ralement coupées. 

Après la traversée de la rivière d'Angat, affluent du Rio 
Grande, nous marchons directement à l'est, sur Bayabas, 
ftitué sur les bords de la rivière d'Angat, à quatre lieues 
environ et en amont de la ville* 

Le 4 au matin, nous allons avec M. Centeno, ingénieur 
des mines, arrivé à Bayabas depuis deux jours, visiter une 
grotte peu éloignée de la rivière et que traverse un petit 
cours d'eau ; la lumière des torches de bambou sec se reflète 
sur les stalactites; la grotte, assez vaste, possède plusieurs 
couloirs adjacents, entièrement formés de roches calcaires 
très blanches. On ne peut y pénétrer qu'à la saison sèche, 
envahie qu'elle est à la saison des pluies par les crues du 
ruisseau qui la traverse ; nous avons pu reconnaître que le 
courant doit y être très fort, car le sol y est recouvert par 
Une couche d'un sable très fin. 

Le 5, pour explorer les montagnes voisines autrefois en- 
tièrement boisées, nous abandonnons nos chevaux; la plus 
grande partie des arbres a été abattue pour faire le charbon 
nécessaire aux fonderies de fer. 

L'exploitation du minerai est faite d'une façon très rudi- 
menlaife ; pour son extraction, on ne pratique pas de larges 
et profondes excavations ; on se contente de fouiller, pen- 
dant la saison sèche, les petits cours d'eau qui descendent 



BINAN60NAN UE LAMPON 88 

(le la montagne, où on trome quelquefois du minerai très 
riche. 

A 8 heures du soir, nous arrivons aux hauts fourneaux, 
propriété d'une compagnie espagnole. 

Cette fonderie, la plus considérahle de la contrée, possède 
trois fourneaux, d'assez petite dimension, deux construits 
à l'européenne, le troisième à la mode chinoise : ce dernier 
affecte la forme d'une cloche renversée. 

Le soufflet qui sert à alimenter le fourneau est formé 
d'un gros tronc d'arbre creusé et légèrement incliné; il a 
deux soupapes qui permettent de lancer l'air à jet continu. 
L'homme chargé de manœuvrer cette tuyère tient la tige 
avec ses mains, marche en avant, puis en arrière, et cela 
pendant des heures entières. 

Ces fonderies à la mode indienne, extrêmement simples, 
presque rudimentaires, ne fabriquent que des fers de char- 
rue, mais ces fers sont d'un grain fort beau, qui prend à 
l'usage le poli et le brillant de l'acier, et on les préfère à 
ceux qui viennent d'Angleterre et de Chine. Dans les grands 
fourneaux, on fabrique à chaque coulée huit ou dix paires 
de fers de charrue, et dans les petits de trois à cinq, selon la 
qualité du minerai. Ces fers se vendent de 2 fr. 50 à 3 fr. 50 
la pièce, mais le bénéfice est peu élevé, à cause des frais de 
transport relativement coûteux dans des chemins difficiles 
on tout temps, principalement à la saison des pluies. 

La fonte du minerai se fait au charbon de bois, confec- 
tionné de deux façons différentes : la mode indienne ou 
chinoise, qui consiste à placer le bois de manière h former 
un cône et à le recouvrir de terre quand la transformation 
du bois en charbon paraît assez avancée, et la mode an- 
glaise, qui permet de transformer de très grosses pièces. 
On forme au moyen de poteaux plantés en terre un carré 
long, que l'on remplit de pièces de bois de toutes grosseurs 
et d'une longueur d'environ 1 m. 40, disposées à côté les 
unes des autres et superposées ; on remplit les interstices 
avec de menus branchages et des morceaux à moitié car- 
})onisés provenant d'une autre charbonnière; le tout est 
entouré de bambous verts, et recouvert de terre. On met 



86 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

ensuite le feu à la charbonnière et il dure environ un mois. 
Pour l'éteindre, on prépare une mare d'eau dans laquelle 
on jette le charbon incandescent à mesure qu'on le découvre. 
Une fois éteint, le charbon est transporté à dos d'homme 
jusqu'au camarin ou hangar, où est installée la fonderie. 

Le transport des produits de la fonderie se fait à dos de 
carabaos ; chacun de ces animaux ne peut pas porter plus 
de dix paires de fers, et, pour aller seulement à Angat, 
il faut payer 5 francs par homme et par bête, nourriture 
comprise. 

J'ai fait dans ces régions d'assez bonnes chasses ; mais, 
comme dans toutes les grandes forêts tropicales, les oiseaux 
perchent à des hauteurs telles (jue j'étais obligé de tirer les 
calaos à balles. 

Le 8, nous continuons d'avancer vers le nord-est, pour 
nous rapprocher des Négritos si difficiles à atteindre et que 
je voudrais observer et mesurer de nouveau. 

Nous visitons en passant une autre fonderie dirigée par 
un Chinois et qui ne possède que deux fourneaux. C'est le 
minimum que l'on puisse avoir, car on doit fondre jour 
et nuit, tantôt dans un fourneau, tantôt dans l'autre. 

A 4 heures du soir, nous nous arrêtons à la fonderie du 
seîior Anchuelo, le premier Européen qui soit venu exploiter 
les mines de fer de ces régions. Il n'en est pas plus riche 
pour cela. La fortune ne lui a pas encore donné un sourire 
favorable. C'est en son genre un véritable type : il vit com- 
plètement à l'indienne, faisant des marches insensées nu- 
tête et nu-pieds, vêtu ni plus ni moins que ses hommes, et 
n'étaient ses traits, qui le distinguent des habitants de la 
région, on le prendrait tout au plus pour un métis ; garçon 
très aimable et très hospitalier du reste. A notre retour à 
Angat, où est sa maison de ville, il a voulu à tout prix 
nous retenir chez lui. Je dois ajouter qu'en ville il s'habille 
à peu près comme tout le monde. 

Le lendemain j'allai à la chasse, et je tirai un haleti de 
grande taille, un fort beau pigeon qui n'avait pas encore 
été décrit. M. Oustalet, aide-naturahste au Muséum, l'a 
décrit et a bien voulu lui donner mon nom. Les pigeons et 



BmÂNGONAN DE LAMPON 87 

tourterelles sont très nombreux et très variés aux Philip- 
pines. J'en ai tué pour ma part pendant mes deux cam- 
pagnes de nombreuses espèces, et parfois ils sont venus fort 
à propos sur ma table pour faire un peu diversion au pou- 
let traditionnel, pièce de résistance de mes repas journa- 
liers. Un autre oiseau qui venait aussi varier le menu, c'est 
un grand calao. 

Je rentrai à Manille juste à temps pour assister à l'entrée 
triomphale du nouveau gouverneur, le capitaine général 
Primo de Rivero, marquis d'Estrella. Les rues étaient 
pavoisées, toutes les musiques étaient allées le recevoir. Le 
soir, illumination et réception officielle chez le gouverneur. 



CHAPITRE VI 



LE MAHAIJAY — LA PROVINCE DE TAYABAS 
UN PAPE INDIGÈNE 



Après un repos de quelques jours, je repartais le 20 avril 
avec M. Vidal, qui devait m'accompagner jusqu'à Lugban. 

J'avais, pour cette excursion, engagé un nouveau chas- 
seur, qui eut le soin de faire brûler de l'encens sous son 
fusil avant de partir, et qui me demanda si le fusil que je 
lui confiais était chaud, c'est-à-dire s'il avait déjà servi à 
Iner du gibier. 

Sur l'un des petits vapeui's qui font un service régulier 
entre Manille et Santa-Gruz de la Laguna, nous remontâmes 
le Pasig, bordé jusqu'à Santa-Ana par les villas des riches 
négociants manillans. A Santa-Ana, dont nous pouvons 
apercevoir le clocher, vit un de nos compatriotes, M. l'Hé- 
ritier, chez qui je me suis plus d'une fois reposé de mes 
fatigues. 

Puis le fleuve fait un grand coude et nous passons devant 
divers pueblos. Le pays est fertile et très peuplé. Nous 
croisons bancas et cascos en route pour Manille : les unes 
portent de l'eau potable, soit dans de grandes jarres en 
terre, soit tout simplement à même l'embarcation ; les autres 
emmènent à la ville blanchisseurs'ou promeneurs, et celles-ci 
sont surmontées de petits toits pour protéger les voyageurs 
contre l'ardeur du soleil; d'autres enfin, celles des saca- 
leros, sont chargées de sacate. paquets d'herbe. Presque 



LE NAHAÏJAY 94 

toutes ont leur coq à l'avant : du reste, l'Indien tagal ne se 
sépare qu'avec difficulté de son coq de combat. Les cascos 
sont de grands chalands plats affectés au transport des 
grosses marchandises ; ils ont une grande voile, mais mar- 
chent très doucement ; en rivière ils ne naviguent qu'à la 
perche. 

De temps à autre, une case s'avance dans l'eau, avec 
deux marches formées d'un seul bambou et allant d'un bout 
à l'autre de la case : c'est un restaurant tagal à l'usage des 
marins du fleuve. Là, le piroguier aime à s'arrêter. Accroupi 
sur une des marches, il y passe des heures entières à mâcher 
son buyo (bétel), buvant peu, car le Tagal s'enivre rare- 
ment, et mangeant sa morisqueta (riz cuit à l'eau) et son 
poisson sec. C'est là tout son repas, qu'il prolonge le plus 
possible, tout en caressant son coq. Ici le Tagal déroge à 
l'usage ordinaire. Chez lui, en effet, il a vile fait de prendre 
sa nourriture. 

Continuant notre route, nous rencontrons une petite cha- 
pelle bâtie par un Chinois reconnaissant. Nous rencontrons 
ici un miracle nouveau, de valeur égale à tous ceux qui 
sont sans cesse signalés. Ce Chinois se baignait dans le Pasig 
lorsqu'il aperçut un crocodile se dirigeant vers lui ; on juge 
de son effroi, il n'était pas possible à notre Chinois de se 
sauver. Se voyant sur le point d'être inévitablement dévoré 
par le terrible saurien, il fit vœu, s'il en réchappait, d'édifier 
à l'endroit même une chapelle à san lago (saint Jacques) . 
Il n'eût pas plus tôt fait son vœu que l'animal était subite- 
ment changé en pierre. Chaque fois que passe un nouveau 
venu dans le pays, on ne manque pas de lui faire voir le 
crocodile pétrifié. Malgré toute ma bonne volonté, je n'ai 
jamais su voir qu'une pierre qui, bien que d'une forme 
allongée, demandait plus qu'un effort d'imagination pour 
être comparée à la forme d'un crocodile. 

Sur le vapeur qui nous porte il y a des classes différentes. 
Nous, Européens, nous payons 4 piastres (20 francs) pour 
notre voyage, tandis que les métis chinois et les Indiens 
ne payent que 4 reaies (2 fr. 50) ; il est vrai que ces der- 
niers ne sont pas nourris. 



92 VOYAGE Al*\ PHILIPPINES 

Nous avons «Irnit à un déjeuner, passablement mauvais 
et pas toujours proprement servi ; on ne lésine pas sur les 
rafraîcliissemenls , qui sont à discrétion, mais on n'en 
abuse pas. 

A 10 heures, nous arrivons au seuil du lac, devant la 
barre qu'a formée et qu'entretient l'accumulation des sables 
à l'endroit où le Pasig sort de la lagune de Bay. Force nous 
est de débarquer, suivant Tusage, et de passer en pirogue 
sur l'eau sans profondeur de la barre ; de l'autre côté de 
l'obstacle, nous montons sur un vapeur qui nous attend. 

Cette barre et le peu de fond du haut Pasig empochent 
les bateaux calant plus d'une brasse de remonter dans le 
lac, surtout pendant la saison sèche. 

A 5 heures et demie nous arrivons au débarcadère de 
Santa-Cruz, ville qui a succédé à Pagsanjan dans le rang, 
les honneurs et les avantages de capitale de la province de 
la Laguna. Nous ne nous attardâmes point dans la nouvelle 
capitale, d'où nous partîmes aussitôt, et nous passâmes la 
nuit à Pagsanjan, que nous quittâmes le lendemain matin, 
en route pour le sud, par Magdalena, où nous assistâmes 
à un enterrement, cérémonie peu lugubre en pays tagal, 
surtout quand il s'agit d'un enfant. On le porte à l'église, 
puis au cimetière, fardé, dans ses plus beaux vêtements, 
entouré rie fleurs, entre des flambeaux argentés ou dorés, 
au son d'une fanfare qui joue ses airs les plus joyeux : j'ai 
entendu jouer durant la cérémonie la Fille de madame 
Angot, des polkas et des valses. Le corps du défunt, prin- 
cipalement quand c'est un adulte, est porté sur un bran- 
card [)ar (juatre hommes; quand le village n'en possède 
pas, on prend la première table venue. Généralement, il n'} 
a pas de bière. Je parle, bien entendu, de la province, car 
à Manille il en est autrement, et le corps est placé sur un 
char traîné par quatre ou six chevaux, suivant la richesse 
du défunt. Les Métis et les Chinois font de très grands frais 
pour cette cérémonie. Les voitures sont recouvertes d'orne- 
ments et d'inscriptions en lettres d'or ; sur le haut de la 
voiture figurent une tête de mort et d'autres attributs qui 
ne manquent pas de grotesque. 



LE MAUAUAY 



95 



Après avoir changé de chevaux à Magdaleua, nous conti- 
nuons vers Mahaijay par une roule partout bordée de plan- 
tations de cocotiers dont on extrait surtout de Thuile et de 
l'alcool. 

Deux ou trois Européens sont venus récemment créer 
des plantations de cannes à sucre, dans ces terrains vierges 
et très riches où cette culture prospère admirablement et 
donne d'excellents produits. 

L'hôtel dans lequel nous sommes descendus est de mé- 
diocre apparence et donne encore moins qu'il ne représente ; 
ajoutons que les prix sont ici moins élevés que dans les 
établissements similaires de Manille et qu'on n'y est pas 
sensiblement plus mal. 

Le pueblo de Mahaijay se gi'oupe autour d'une très vaste 
église en pierre, couverte de briques, bâtie dans un beau 
site : elle relève de l'ordre des franciscains. 

Nous sommes au pied du Mahaijay, la plus haute mon- 
lagne de la région (12233 mètres). 

Le lendemain, nous entreprenons l'ascension, mais une 
maudite pluie nous empêcha d'arriver jusqu'à la cime : à 
llâ8 mètres, à moitié hauteur, nous battîmes en retraite, 
mais avec la ferme résolution de recommencer la tentative 
du côté de Lugban, ville de la province de Tayabas. 

Une partie de la montagne avait été mise en culture ; nous 
avons retrouvé à 1800 pieds une ancienne plantation de café 
créée par un Suisse, M. Tobler, mais elle a été entièrement 
abandonnée depuis sa mort. 

Dans cette excursion, j'ai pu tuer quelques oiseaux de 
l'ordre des rapaces, dont un d'une grande rareté. Le len- 
demain, nous partons pour Lugban, à l'est-sud-est de 
Mahaijay. La route, jusqu'aux confins de la province de 
Tayabas, est dans un état abominable ; elle descend presque 
continuellement et n'est, par le fait, qu'un torrent desséché 
et encombré de rochers. Je ne sais vraiment pas comment 
nos chevaux peuvent marcher^ et pourtant, malgré quelques 
chutes, nous arrivons sans avoir éprouvé de trop graves 
avaries 4 

Nous rencontrons en roule des caravanes de clievaux 



96 VOYAGE AUX PUiLlPPiNES 

porteurs <le petits touueau.v remplis d'huile de coco. Us ont 
l'air de véritables chèvres : petits de taille, ils sautent d'un 
rocher sur l'autre, tout en arrachant un brin d'herbe par-ci 
par-là ; ils gÛssent, tombent, se relèvent d'eux-mêmes géné- 
ralement. Quand la chute a été trop malheureuse, le con- 
ducteur vient détacher les barils, et l'animal se relève, puis 
se remet à brouter l'herbe pendant que son maitre le re- 
charge. Ces vaillantes petites bAtes sont très mal entreteiuues, 
pleines de blessures causées par le bât en bois sur lequel 
on attache la charge, et très maigres. 

Après avoir passé un petit cours d'eau encaissé entre deux 
montagnes, nous nous trouvons en face d'une belle route el 
dans la province de Tayabas. A 11 heures, nous sommes 
arrivés. A Lughan, installation chez une Indienne, la signora 
Vicenta, qui a pour spécialité de recevoir les étrangers el 
de vendre des orchidées; elle s'occupe aussi d'histoire natu- 
relle, une collègue par conséquent. 

Notre arrivée est bientôt signalée, et nous recevons une 
invitation à dhier de la part des officiers de la province et 
du curé. Le dîner a lieu au tribunal, lequel est très beau 
et très confortable : il a trois ou quatre chambres séparées 
et un grand salon commun. C'est le plus beau que j'aie 
rencontré aux Philippines. 

Le soir, pendant le dîner, la nmsique vient nous jouer 
quelques airs : nous sommes vraiment étonnés de son exécu- 
tion; c'est, du reste, le Padre, un fort bon vivant et un 
musicien en môme temps, qui l'a formée; il en est très fier, 
et avec raison. 

Petite ville fort remarquable, que Lughan. Elle est sur 
le versant nord-est du Mahaijay, par 240 mètres d'altitude; 
l'air y est frais ; l'eau coule en abondance dans toutes les 
rues, et les Indiens y sont beaucoup plus travailleurs (|Ue 
dans les autres parties de Luçon. Il est rare de les voir 
passer la journée à leurs fenêtres ou assis dans les rues à 
caresser leurs coqs; ici, tous travaillent ou font le com- 
merce. Les femmes s'occupent tout le jour à faire des cha- 
peaux ou des porte-cigarettes en leuri (espèce de palmier) 
qui sont très recherchés* 



LE MAHAÏJAY 99 

Le curé me fait remarquer qu'il n'y a pas ici un s^ul 
Chinois, que les Indiens font tout eux-mêmes, commerce et 
cultures ; aussi est-ce une des meilleures cures de ces con- 
trées : elle doit rapporter de 8 à 10000 piastres par an. 

Je vais voir un forgeron indien qui confectionne une 
grille pour Téglise ; il coule les ornements de la grille dans 
des moules en bambou et les rattache au marteau sur les 
barreaux ; le tout est fait proprement et avec assez de goût. Il 
fait aussi des àolos ^ ou couteaux de chasse qu'il incruste 
d'or ou de cuivre, d'un dessin original. Je n'ai pas pu m'en 
procurer, car il les vend très cher. 

Les Indiens sont, comme les Chinois, très adroits pour 
reproduire d'après un modèle, et ils poussent le talent 
d'imitation à l'extrême. 

Nous allons voir aussi un peintre indigène, et j'achète 
une de ses oeuvres, une scène champêtre peinte sur une 
plaque de fer-blanc provenant d'une caisse d'emballage. 

Le lendemain, nouvelle attaque du Mahaijay, et nouvel 
échec : nous sommes battus honteusement. Le curé nous 
console. < Dans deux mois, les pluies passées, le terrain 
sera meilleur, dit-il, et je ferai tracer par mes Indiens un 
sentier jusqu'au sommet. » Le bon Pare, comme disent les 
indigènes, au lieu de Padre, a tenu parole, et, deux mois 
après, M. Vidal a gravi la montagne, dont d'ailleurs plu- 
sieurs Européens avaient déjà foulé le sommet. 

Le 25, le curé nous invite à un grand déjeuner qu'il 
donne à l'occasion d'une fête. Aux Philippines, les fêtes sont 
très nombreuses, et il y en a à propos de tout et à propos 
de rien, et monsieur le curé de quelque nouveau saint 
charge toujours son prône. D'ailleurs, tout est prétexte à 
réunion, diner et bal. 

Le matin, un peu avant le déjeuner, nous allons visiter 
l'église, très vaste et ornée d'un très grand nombre de 
statues qui sont l'objet de la vénération des fidèles le jour 

1. Le bolo est à la fois un couteau de chasse, un sabre 
d'abatis, assez analogue au machette des Mexicains. Bolo et 
machette sont indispensables pour se tailler une route dans la 
forêt envahie de lianes. 



100 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

de la fête du saint qu'elles représentent. Presque toutes 
sont en bois, faites par des artistes indigènes; les autres 
sont en plâtre ou en pierre et de fabrication européenne. 
Pendant les offices les hommes et les femmes sont séparés 
par l'allée du milieu, qui, de chaque côté, possède un banc 
où vient s'asseoir le monde officiel du pueblo. 

C'est jour de fête, aussi chacun a revêtu son costume de 
cérémonie, des souliers vernis, mais sans bas ni chaussettes 
à de très rares exceptions près, un pantalon de drap noir ou 
quelquefois de toile blanche, une chemise de toile ou de 
pmfl, dont les pans écoùrtés passent par-dessus le pantalon, 
et une petite veste de garçon de café. 

La coiffure varie beaucoup : il y a vingt ou trente ans, les 
gobernadorcillos portaient le chapeau haute forme, mais 
maintenant celui-ci n'est plus de mode, et il est remplacé 
par le petit chapeau rond. La coiffure ordinaire du pays est 
le salakot; les jours de fête, il est orné d'or ou d'argent et 
d'un prix plus ou moins élevé selon les ornements qui le 
décorent. On se sert aussi de chapeaux en paille de buri^ 
dont quelques-uns sont excessivement fins et se payent fort 
cher. 

Toutes les autorités se promènent une badine à la main : 
le maire a un jonc à pomme d'or sur laquelle sont gravées 
les armes d'Espagne ; le bâton est un emblème [d'autorité 
chez les Espagnols. 

Une course bien plus facile que l'ascension du Mahaijay, 
c'est la visite à la cascade de Butocan, très célèbre aux Phi- 
lippines, et, d'après moi, beaucoup trop vantée au préjudice 
d'autres accidents de la nature, plus beaux et plus rares, 
dont l'archipel abonde. La chute est formée par une petite 
rivière dont le cours est coupé tout d'un cx)up par un pré- 
cipice d'environ 60 mètres de profondeur, encaissé entre 
deux hautes montagnes; les eaux tombent en une seule 
nappe et vont se briser avec bruit au fond du précipice. 

Un autre jour je fis une excursion à Sampaloc, dans la 
direction de la Contracosta, en compagnie de mo:i hôtesse 
la senora Vicenta, laquelle portait le costume équestre du 
pays : il ne diffère du costume ordinaire que par le petit 



LE MAHAÏJAY lOl 

chapeau ovale dont Téouyère est coiffée. Les femmes ici 
montent aussi bien à califourchon qu'en amazone; elles 
mettent les jambes aussi bien à gauche qu'à droite ; elles 
se tiennent aussi assises sur la selle, les jambes croisées sur 
le cou du cheval. 

AfiFreuse était la route et mon coursier s'abattait de temps 
en temps ; mais il était si petit, si petit que, lui par terre, 
je me trouvais debout, sans accident, avec la bête entre les 
jambes. 

Le culmen de la route est à 400 mètres ou un peu 
plus d'altitude, sur le faîte entre le bassin du lac de Bay et 
le versant de la mer Orientale. Nous y arrivons tant bien 
que mal et descendons (kJà jusqu'à Sampaloc, dont la hau- 
teur au-dessus des océans n'est que de 27 mètres, dans une 
vallée très belle où viennent se réunir les torrents qui for- 
ment le rio Mapon, dont l'embouchure est près de Mauban. 

Mes chasses furent loin d'être fructueuses à Sampaloc, et 
je reviens à Lugban, sans pousser jusqu'à Mauban, ainsi 
que je l'avais projeté d'abord. 

Cependant, dans les environs de Lugban, les mollusques 
terrestres sont plus nombreux et plus variés que dans les 
parties de l'île de Luçon que j'ai déjà visitées ; il y a, entre 
autres espèces, une grande hélix, qui, au dire des habi- 
tants, siffle très fort. Un soir, à Lugban, j'ai entendu siffler 
dans le jardin du tribunal, mais je n'ai pu savoir si ce 
sifflement devait être attribué audit mollusque ou si quelque 
gamin s'amusait de cette façon. 

Rentrant un jour de la chasse par un temps de pluie, je 
marchais en avant, suivi de mwi boy; j'étais pieds nus, ne 
faisant aucun bruit sur la terre détrempée, quand, à un 
appel de mon homme, je m'arrête. Il me montra alors, à 
environ 2 mètres de moi, un dagum-palay, serpent des 
rizières très dangereux, qui, dressé sur la route, était à la 
chasse des grenouilles. 

Prenant une baguette, j'en donnai un coup léger à 
l'animal, et, le prenant par le cou, je me retournai pour le 
passer à mon chasseur, qui s'était sauvé en toute hâte et 
de loin me criait de jeter cette vilaine bêle ; je lui intimai 



102 VOYAGE AUX PHIUPPINBS 

l'ordre de me suivre, et, ayant fendu la baguette qui 
m'avait servi à le frapper, je pinçai le cou du reptile, qui 
s'enroula autour du bâton, ce qui me permit de le porter 
sans aucun risque jusqu'à mon flacon d'alcool. Tout le 
monde, en me voyant, de se sauver ou de me suivre de loin, 
se demandant ce que j'allais faire de l'animal. Samy ayant 
expliqué aux curieux que la bête était renfermée dans une 
bouteille, ca fut à qui envahirait ma case pour voir ce pri- 
sonnier d'un nouveau genre. Ennuyé de ce voisinage, je 
donnai tout d'un coup l'ordre à Samy de retirer le bou- 
chon; sur ce, mes gens, pris de peur, de s'enfuir au plus 
vite par toutes les issues. Alors on me laissa tranquille. 

Je quittais Lugban le 11 mai , pour continuer mes 
chasses, en contournant le groupe de montagnes qui do- 
mine le Mahaijay, et j'arrivais à 10 heures du matin à 
Tayabas, fort beau pays < à taille de guêpe > qui est 
comme un isthme de Panama entre un golfe de la mer de 
l'Est et la mer du Midi. C'était la ville la plus considé- 
rable de ces régions; mais, il y a quatre ou cinq ans, un 
incendie a tout anéanti, à l'exception de l'église en pierres; 
on commence à rebâtir les maisons, et, en attendant, les 
habitants sont campés provisoirement. Aux Philippines, le 
provisoire, c'est le définitif. 

Le gobernadorcillo m'offrit l'hospitalité, me retint de force, 
et, après un déjeuner fort gai, je poursuivis au sud-ouest 
vers Sariaya, par une route peu sûre naguère, et infestée 
de voleurs. 

Au sortir de la ville, nous traversons sur un pont de 
pierre un cours d'eau assez large, encombré de rochers 
contre lesquels l'eau se précipite en bouillonnant. La route, 
bien entretenue, est bordée de ci de là de fermes placées 
parfois dans des sites très pittoresques. 

Avant d'arriver à Sariaya, nous rencontrons un poste de 
cuadrilleros, veilleurs de nuit ; près de la porte est pendu 
un trône d'arbre creusé qui sert de cloche d'alarme, et, dans 
l'intérieur, nous voyons une forte planche percée de trous, un 
vaste carcan destiné à conserver les suspects en attendanl 
que la justice les réclame. 



LE MAHAÛAY 103 

Le peu de succès de mes dernières expéditions comme 
naturaliste m'était on ne peut plus désagréable, un véritable 
marasme zoologique ! Je ne voulais pas rentrer bredouille à 
Manille. 

Je choisis alors pour centre d'excursions de chasse le 
pueblo de Sariaya, situé à petite distance de la mer du Sud, 
au versant méridional du Mahaijay. 

J'arrivai le 11 mai, à 5 heures du soir, et, comme il n'y 
avait pas de tribunal pour m'installer provisoirement, je 
devins l'hôte momentané du gobernadorcillo, qui mit gra- 
cieusement à ma disposition l'une des chambres de sa 
maison. 

Sariaya devant être mon quartier général, j'y louai 
une case à raison de 1 fr. ^5 par jour, et, dès le premier 
soir, j'eus la bonne fortune d'assister de mon balcon à un 
commencement de représentation. C'était une gracieuseté 
faite au pueblo par un riche particulier. Quand je dis 
commencement de la pièce, cela nécessite une explica- 
tion. Gomme durée, une pièce aux Philippines dure sou- 
vent trois jours et trois nuits. Celle-ci dura trois nuits 
pleines. Le théâtre, tout de circonstance, sur la grande 
place, est en bambous; ni rampe, ni couUsses; seulement 
deux portes au fond. 

Le directorcillo de Sariaya a l'obligeance de me traduire 
la pièce, qui est jouée en tagal. Acteurs, actrices sont pris 
parmi les jeunes gens du village. Le principal rôle de femme 
est très recherché : il est rare que celle qui le rempht ne 
trouve pas à se marier aussitôt la fête terminée ; c'est du 
moins ce que me dit mon traducteur. 

Voici le sujet de la pièce. Une jeune vierge africaine est 
aimée de deux princes, l'un bon, l'autre mauvais. Chacun 
d'eux a son serviteur amoureux de la suivante, et, après 
chaque scène entre les maîtres, scène identique entre les 
valets qui font le rôle de comiques. 

Les artistes sont couverts de baudriers d'or, et les 
costumes, ornés de plumes et de paillettes, sont d'un 
rouge écarlate. Je ne dirai pas : le rideau se lève, puisqu'il 
n'y en a pas, mais la musique joue une marche, et, par 



i04 



VOYAGE AUX PHILIPPINES 



les deux portes du fond, s'avancent, à la queue leu-leu, 
emboîtant le pas, les femmes d'abord, les hommes ensuite; 
arrivés à la rampe, ils font demi-tour et s'en retournent 
en silence, du m(}me pas cadencé. Puis vient le régis- 
seur, qui déclame en vers l'analyse de la pièce. Il dit 
tout sur le même ton, sans aucune nuance, sans rien 
scander, la colère, la joie, la douleur. Il porte un habit 
noir, et, à l'encontre de la mode philippinienne , sa che- 
mise est rentrée dans le pantalon, ce qui amuse énorme - 
ment l'auditoire. 

Après la sortie du réfçisseur, les deux premiers rôles 
s'avancent, toujours du même pas cadencé, et, tournant sur 
leurs talons, vont s'asseoir en face l'un de l'autre. 

Le prince fait sa cour à la princesse, qui se lève chaque 
fois qu'elle répond à son adorateur, puis se rassied ; alors 
se lève le prince à son tour, d'un mouvement automatique. 

Même scène a lieu entre la princesse et le mauvais prince, 
jïuis entre messieurs les comiques. 

De discours en discours, à la fin des fins, les princes 
metlent flamberge au vent; les valets vont, eux aussi, « se 
l)rendre au poil », mais, après réflexion, ils font battre leurs 
coqs à leur place : le vaincu sera celui dont le coq aura suc- 
combé. La princesse réconcilie les deux princes et meurt. 

Pendant la représentation la fanfare du pueblo joue tous 
les airs de son répertoire avec un réel entrain. 
~ Le 12 mai, mon installation dans la case indigène que 
j'avais louée était faite, et je prenais mes dispositions pour 
la chasse. J'avais bon espoir, car depuis Mahaïjay on me 
vante sans cesse les régions qui entourent Sariaya comme 
d'excellents terrains de chasse. Je suis plus heureux qu'à 
Sampaloc et qu'à Lugban, mais ce n'est pas encore l'Eldo- 
rado du collectionneur naturaliste. Peut-être aussi mes 
chasseurs ont-ils peur des bandits qui fréquentent ces pa- 
rages. La contrée regorge de bestiaux que les voleurs déro- 
bent, marquent et contremarquent , puis vont vendre à 
Manille, la distance entre cette partie de Luçon et la capi- 
tale étant facile à franchir. 

C'est principalement entre Sariaya et Tiaonque les bestiaux 



LE NAHAÏJAY 105 

sont nombreux, el c'est là que les voleurs, chassés des pro- 
vinces voisines, se sont rabattus. 

Pour obvier aux réclamations sans cesse renouvelées des 
propriétaires de bestiaux volés, l'administration a publié un 
arrêté qui enjoint à tout Indien conduisant des bestiaux d'être 
porteurd'un certificat d'origine; mais les voleurs ne manquent 
pas de complices, (jui leur permettront d'éluder l'arrêté. 

Quand ils rencontrent quelque Indien bon à dévaliser, 
ils s'empressent de le débarrasser de tout ce qu'il porte. 
11 est très rare que les voleurs s'attaquent à un Européen, 
par crainte soit de ses armes, soit des conséquences. Il faut 
dire aussi qu'à l'exception de quelques naturalistes égarés 
dans ces régions, il n'y a guère d'autres Européens que le 
curé, les officiers de la guardia civil et des carabineros. 

A peine installé, j'eus la visite du directorcillo, qui parle 
très bien l'espagnol et est en même temps l'individu le 
plus lettré de la localité. 

Il me demanda de lui expliquer ce cju'est la France, si 
c'est loin de l'Espagne et si l'on peut y aller par terre. 

Je lui fis sur le plancher un tracé de l'ancien monde, et 
je lâchai de lui faire comprendre la place qu'occupe chaque 
nation en Europe. 11 fut très étonné, et peut-être ne me 
crut-il pas quand il vit que la France était si voisine de 
l'Espagne, et surtout quand je lui expliquai que de la 
Chine on pouvait aller par terre en Europe. Il avait la 
ferme croyance que toutes les nations se trouvent sur des 
îles plus ou moins grandes. 

Le nouveau gouverneur a renouvelé l'ordre de ne choisir, 
parmi les candidats à l'emploi de maire, (jue celui qui sait 
le castillan; assez rares sont les Indiens, en dehors de 
Manille, sachant d'autre idiome que le leur ; non pas qu'ils 
ne soient pas aptes à apprendre, ils ont, au contraire, beau- 
coup de facilité pour les langues ; mais les écoles étant sous 
la haute direction des curés, ces messieurs, pour des rai- 
sons que je n'ai pas à approfondir, mais aisées à com- 
prendre, ne veulent pas que les Indiens parlent d'autre 
langage que le leur. 
Plus tard, au cours d'une excursion, j'ai entendu un curé 



106 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

interpeller vivement un gobernadorcillo qui nous disait 
bonjour en espagnol, et lui dire : < Espèce d'animal, parle 
donc dans la langue. » Le plus souvent, les indigènes, ne 
sachant pas l'espagnol, ont constamment besoin du curé 
pour défendre leurs intérêts auprès des autorités; de là 
vient, en grande partie, l'influence du clergé aux Philip- 
pines, influence qui commence cependant à décroître, les 
Indiens cherchant de plus en plus à s'instruire. 

Comme entomologiste, j'eus quelque succès et mis la 
main sur quelques centaines d'insectes intéressants. À ce 
propos, je note un fait assez comique. 

Un jour, je descendais de la forêt, vers H heures du 
matin, rentrant de la chasse un peu fatigué ; le fusil sur 
l'épaule, et le soleil tombant d'aplomb sur ma tête, j'aperçus 
un superbe papillon. Prenant mon filet des mains d'un de 
mes hommes, je m'avance avec précaution et je manque 
mon lépidoptère. En même temps, je reçois de partout de 
l'eau sur la figure. Je cherche d'où vient cette averse. Rien. 
Second coup de filet, pluie fine qui m'arrose le visage. 
Troisième coup de filet, nouvelle averse, dégouttant des 
branches des arbres. C'étaient des cigales, qui, à chacun de 
mes mouvements, me lançaient par l'anus cette pluie mi- 
nuscule. Je m'amusai quelque temps à ce jeu, qui se ter- 
mina par r « intégration » de quelques-unes de ces cigales 
en un flacon d'alcool. 

Le 18 mai, suivi de mes chasseurs, je pars en course jus- 
({u'à la plage de la mer du Sud, vers l'embouchure du rio 
de Canga, qui se jette dans une grande baie limite sud de la 
province de Tayabas. La route court directement au sud à 
travers des champs cultivés et des forêts de goyaviers odo- 
rants et en pleine période de maturité à cette époque de 
l'année. 

On m'a bien recommandé d'avoir l'œil aux toulisins 
(brigands) ; je ne négligerai pas cet avertissement, mais je 
ne rencontre pendant mon trajet que quelques Indiens, qui 
n'ont pas l'air plus féroce que les autres, et dont les cases 
bordent la route. Je ne nie pas qu'ils ne soient un peu 
voleurs à l'occasion, mais rien ne le prouve, et tous, en 



LE MAHAÏJAY 107 

passant, me disent fort poliment : Magandan arâopo (bon- 
jour, maître). 

La partie de la baie où je me trouve est sablonneuse ; on 
y rencontre très peu de mollusques, mais en revanche on 
y pêche de très beaux poissons. Une partie est consommée 
sur place à Félat frais ; le reste est séché et conservé pour 
l'usage local ou expédié à Manille et dans l'intérieur. 

Durant cette excursion, j'ai pu observer le manège d'un 
petit oiseau qui poursuivait un corbeau, lequel paraissait 
assez ennuyé de ce voisinage, mais ne se défendait pas. Cet 
oiseau a le vol gracieux comme l'hirondelle, avec laquelle, 
à distance, on pourrait le confondre : il vit aux dépens du 
corbeau ; que celui-ci poursuive une proie, qu'il soit en traiu 
de la dévorer, le petit tyran voleur survient et s'empare de 
la proie sans que le corbeau fasse la moindre résistance. 

Le 20 mai, je rentre à Sariaya ; je rassemble ce que j'ai 
réuni de collections dans mes dernières excursions et je 
pars le 24 mai, toujours à la recherche du pays de mes rêves, 
là où, comme les Indiens me le disaient, je tuerais plus d'oi- 
seaux que je ne voudrais. 

Je me dirige vers l'ouest et, par le nouveau pueblo de 
Candelaria, j'arrive à de vastes plaines pierreuses, légère- 
ment inclinées vers la mer. Les pluies fréquentes conser- 
vent l'humidité du sol, sur lequel poussent des goyaviers 
et, de ci de là, quelques touffes d'une plante très goûtée par 
les animaux. 

Des troupeaux fort nombreux de bœufs et de chevaux 
vivent en pleine liberté; chaque année on pratique une 
traque pour marquer les jeunes, et on opère de la même 
façon quand il s'agit de prendre les animaux destinés à la 
vente. Des cavaliers armés du lazzo entourent le troupeau, 
et, avec l'aide de chiens dressés à cet exercice, on le pousse 
vers un corral, vaste enceinte dont on ferme aussitôt les 
portes. Après avoir fait le choix des animaux qu'on veut 
garder, ou quand on a marqué les jeunes, on ouvre les 
portes du corral et les animaux retournent à la file vers les 
pâturages très abondants sur le versant sud des contreforts 
du Mahaïjay. 



108 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Je m'arréle pour déjeuner au tribunal de Candelaria. Le 
gobernadorcillo me demande si je veux lui vendre de la 
poudre, parce que sa situation est assez difficile, qu'il a 
de nombreux ennemis, que, dans le pays, il ne peut se 
procurer ce produit, et que monsieur l'alcade ne le voit pas 
de fort bon œil. Il est vrai que l'alcade n'a pas tous les torts 
en lui refusant ce produit, car les gens de l'endroit sont 
d'anciens toulisins ramenés à de meilleurs sentiments, 
mais depuis fort peu de temps. Je lui réponds que je ne 
vends rien, mais que. je veux bien lui donner quelques 
charges de poudre, à la condition qu'il ne s'en servira que 
contre les brigands. : 

Après déjeuner, je continue ma route en remontant au 
nord-ouest jusqu'à Tiaon. L'aspect du pays change à me- 
sure que j'avance; le terrain est plus ferme et plus boisé; 
on traverse encore, comme entre Sariaya et Candelaria, des 
rivières actuellement à sec, qui, dans la saison des pluies, 
courent sur les pentes des montagnes, roulant avec leurs 
eaux torrentueuses des masses énormes de roches et de 
galets. 

A 4 heures du soir nous arrivons à Tiapn, et nous y pas- 
sons la nuit. 

C'est encore la maison du gobernadorcillo qui, comme h 
Sariaya, sert de tribunal et de refuge à toute la marmaille 
du pays. 

Tiaon possède une église et un couvent bâtis en pieiTe el 
recouverts en tuiles, mais en très mauvais étal ; il y a aussi 
un cuartel de guardia civil, commandé par un teniente 
(Heulenant). 

Le 25 mai au matin, par une route ombragée de grands 
arbres et bordée de plantations de café, j'arrive en une 
chevauchée à Dolorès, le vrai paradis du naturaliste, assuré 
qu'il est de ne jamais revenir bredouille. 

J'y loue une maison, je m'y installe au plus vite, 
et je tente avec le curé l'ascension du San-Cristobal, le 
4" juin 1880. 

A 4 heures du matin nous partons, le curé, le ca- 
poral de la guardia civil, quelques porteurs, un guide el 



LE MAHAÏJAl i09 

moi ; au lever du soleil, nous entrons sous bois, puis, la 
forêt qui entoure le pied de la montagne une fois franchie, 
nous arrivons à la région du cogon, dont les feuilles raides 
nous tranchent les mains et la figure. £n passant sur une 
crête de 1 mètre à peine de largeur, et où la chute serait 
au moins de 200 à 250 mètres, tandis que je regarde autour 
de moi, afin de voir si je n'apercevrais pas quelque gibier, 
je fais un faux pas et je dégringole ; heureusement, l'épais- 
seur du cogon me permet de me raccrocher en route : sans 
quoi, plus de chasses, et surtout plus de chasseur! 

A 8 heures, le soleil nous importune déjà ; la pente est 
rude, nous nous cramponnons au cogon, et, à 11 h. 40, on 
arrive aux fameux lacs du San-Cristobal : trois mares, 
purement et simplement ; encore deux sont-elles desséchées ; 
la troisième, mieux abritée du soleil, n'a pas deux pieds 
d'extrême profondeur. Hourrah pour les trois lacs, anciens 
cratères du volcan San-Cristobal î L'altitude du lieu est de 
1072 mètres au-dessus de Dolorès, de 1216 au-dessus du 
niveau de la mer. 

Il est décidé que je ne pourrai faire une ascension durant 
mon voyage sans subir quelque solide averse. Au moment où 
nous arrivons au cratère, une pluie diluvienne vient nous 
transpercer, et je n'ai que le temps de quitter mes vête- 
ments et de les rouler dans mon caoutchouc pour les con- 
server secs. 

Des sentiers tracés par les sangliers, montée presque à 
pic, nous conduisent au plateau supérieur de la montagne. 
Le cogon y a bien 3 mètres de haut et les brins en sont 
gros comme le doigt ; pour pouvoir regarder l'horizon, nous 
sommes obligés de l'incliner et de grimper dessus. Nous 
jouissons alors d'une vue superbe. Seule, la partie est, où 
se trouve Lugban, nous est cachée par le pic de Mahaïjay ; 
mais au nord-ouest nous découvrons en grande partie la 
nappe du lac de Bay; en nous tournant un peu plus à 
l'ouest, nous apercevons Manille et Cavité, le port militaire 
des Philippines et leur grand arsenal maritime; au sud- 
sud-ouest étincelle le lac de Bombon, au milieu duquel se 
dresse le Taal, l'un des volcans de Luçon encore en acli- 



110 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

vilé. Au sud el au sud-ouesl, c'est la mer, avec les îles de 
Mindoro et de Marinduque. Plus près de nous, vers Dolorès 
et San-Pablo, brillent sept petits lacs qui, sans doute, furent 
aussi des cratères. Le San-Cristobal a 1884 mètres d'élé- 
vation. 

Nous redescendons par une crête à pic, et, en dix minutes, 
nous arrivons au plateau où le campement a été établi pour 
passer la nuit. Nous nous couchons, les trois castillas sur 
la seule herbe qu'il y ait, et les hommes un peu partout, 
sans feu, car il a été impossible de nous procurer du bois 
sec pour l'alimenter. 

Le lendemain, dès l'aube, nous descendîmes par le che- 
min le plus court ; ce fut une dégringolade qui dura deux 
heures. Enfin, nous arrivâmes à la lisière du bois, tout en 
sang, déchirés que nous étions par les herbes ; nous atten- 
dîmes nos chevaux en déjeunant, et nous retournâmes 
ensuite à Dolorès. 

Un de mes amis, un Espagnol des Philippines, me rendit 
facile, agréable, le séjour de Dolorès. M. Guivelondo est un 
homme fort instruit, parlant également bien l'allemand, 
l'anglais, le français qu'il a appris à Ângouléme. Il a créé 
une plantation de café très vaste et de tout point magnifique ; 
elle donne des récoltes abondantes et un des meilleurs 
grains de tout l'archipel. Il serait parfaitement heureux 
sans l'animosité qu'on a, dans ces beaux pays, pour tout 
nouveau venu. 

Avec lui je chassai le tabun, avec lui je cherchai des nids 
d'hirondelles, avec lui je visitai le mont du Calvaire, la fon- 
taine du Jourdain, le Purgatoire, etc., noms assez inattendus 
sur une carte des Philippines î 

Le tabun est un gallinacé. Ces oiseaux, de mœurs très 
particulières, vivent par couple, toujours isolés, mâle et 
femelle ; dans les petites îles, on rencontre leurs œufs enfouis 
dans le sable de la plage, à une très grande profondeur; ici, 
dans les montagnes, ils les déposent entre les racines d'un 
gros arbre mort, toujours sur un point culminant du pays. 
Les œufs que nous découvrîmes étaient enterrés entre un 
mètre et un mètre et demi sous le sol. Il nous fut impos- 



LE MAHAÏJAY iil 

sible de rencontrer ce jour-là un seul de ces oiseaux. Nous 
avions fait tout pour les effrayer, ils avaient disparu. 

Un de mes chasseurs, indigène de Dolorès, nous avait fait 
découvrir le nid des tabuns au pied des grands arbres ; pour 
me procurer des spécimens de ces oiseaux, je dus m'adresser 
à un autre Indien, qui passe sa vie dans les forêts, sans 
cesse en chasse avec ses chiens, aussi maigres que lui. D est, 
malgré son genre de vie isolée, très gai. Il rompt quelquefois 
avec ses habitudes de sauvagerie pour venir faire de courtes 
apparitions au village, où il se remet de ses fatigues et re- 
nouvelle sa provision de riz. Il a pu me fournir un mâle et 
une femelle de tabun. 

Quelques jours plus tard, le 18 juin, Guivelondo me con- 
duit à Test de San-Cristobal, dans un massif calcaire creusé 
de nombreuses grottes et excavations dans lesquelles abon- 
dent les nids d'hirondelles. Les salanganes auxquelles on 
ravit les nids si goûtés des Chinois se tiennent dans les 
trous les plus étroits; nos hommes quittent jusqu'à leur 
pantalon pour pouvoir y passer, et encore sont-ils forcés de se 
tordre comme des serpents. Ces nids sont accrochés aux pa- 
rois des grottes ; quelques-uns sont très blancs, d'autres mé- 
langés avec des herbes et du cabo-negro (filament provenant 
d'un palmier). Quand ils sont blancs, ils se vendent aux Chi- 
nois de Manille jusqu'à 60 piastres (300 francs) les 22 onces. 
Mais le moment n'est pas favorable pour faire une récolte un 
peu convenable, et je ne puis avoir que deux ou trois nids. 
Après la chasse nous allons visiter la montagne, qui 
possède une véritable histoire. Dans cette montagne, cer- 
taines localités doivent leurs noms à un Indien du siècle 
dernier, le mont du Calvaire, la fontaine du Jourdain, le 
Purgatoire, etc., etc. Noms significatifs. 

Elle servit de refuge, au siècle dernier, à un nommé 
Apolinario, espèce de prophète ou plutôt d'illuminé qui 
voulut fonder une religion. 

Apolinario, élevé au séminaire de Manille, était destiné à 
être curé ou vicaire dans un village de l'intérieur. Un beau 
jour, chassé pour sa mauvaise conduite, il prit son parti en 
brave et se dirigea vers son village. 



H2 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Bientôt après, il se retira dans la montagne, annonça 
aux indigènes que les Espagnols avaient un pape blanc, 
mais que lui était pape et prophète des Indiens. Il imagina 
une religion dont les rites du catholicisme étaient la base. 
Elle s'étendit comme une traînée de poudre dans cette 
partie de Luçon, car le bon Apolinario, qu'entourait une 
bande aussi nombreuse que peu choisie, faisait succéder 
miracle à miracle. Après quelque temps, son influence 
grandissant toujours, les méfaits des bandits qui l'entou- 
raient se multipliant, la sécurité du pays étant compromise, 
il fallut prendre les armes contre lui; peu à peu réduit 
dans ses forces, un beau jour il fut tué, mais les Indiens 
croient qu'il n'est pas mort, et qu'à son heure il reviendra. 

Les lieux qu'il a sanctifiés sont toujours, bien qu'en 
cachette, très fréquentés. On y amène des malades, souvent 
de fort loin, pour se baigner dans l'eau du Jourdain ou aux 
sources miraculeuses, qui guérissent tous ceux qui ont la foi. 

Une de ces sources est assez difficile à atteindre ; pour y 
arriver, il faut se laisser glisser sur le dos entre les rochers. 

La fontaine du Jourdain est bien l'un des plus beaux sites 
que j'aie vus de ma vie ; elle sort du milieu d'une touffe de 
fougères plaquées contre la montagne à pic. On venait d'y 
découvrir le cadavre d'une femme venue de Mahaïjay, par 
les montagnes, pour y chercher la guérison, et qui, en effel, 
y avait trouvé le terme de ses maux. 

L'eau de la fontaine du Jourdain se déverse dans une 
rivière encaissée entre deux montagnes couvertes de forêts, 
parmi lesquelles quelques roches couvertes de mousse vien- 
nent mêler leurs tons sombres aux vives couleurs des arbres 
et des plantes qui tachent le sol de toutes parts. 

Le Purgatoire, grotte immense dans le mont du Cal- 
vaire, servit longtemps de refuge au prophète et à ses dis- 
ciples. 

Tous ces lieux sont encore l'objet de la vénération des 
indigènes, qui s'y réunissent encore en cachette. 

Il n'y a pas longtemps, le curé de Dolorès ayant appris, 
probablement par la vente extra-abondante qu'il avait 
laite (le cierges bénits, qu'il allait y avoir une grande 



LE MAHAÏJAV 113 

réuuion ilsns la montagoe, avertit la guardia civil; au jour 
(lit, les gendarmes tombèreat au milieu des fidèles, qui 
s' enfuirent en abandonnant tous leurs cierges, lesquels fu- 
rent ramassés par les soldats; le soir, tout le village était 
éclairé avec les bougies de cire fichées en terre le long de 
la route. 

L'Indien chez lequel j'ai loué une ctiambre est éleveur 
et dresseur de coqs de combat. Chaque coq a sa cage spé- 




ciale il est chaque malin lave el caie'<«e pat mjii iiiailie, 
à tour de rôle Le Tagal aime son i oi| par dessus tout ; il le 
porte partout avec lui le flatte sans fP"»* lui parle en lui 
Want les plumes jus^piaii jour ou \\ le fait tuer par un 
autre Si un village brûle les In liens c{mmeiicent par 
iiauver leurs coqs et s occupent ensuite des femmes et des 
enfants s il en est encore temps la béte colciique paye 
assez cher cet avanla(,e si elle est cliovee elle est aussi 
constamment attachée pai une patte el legaiiit. aicc fureur 



114 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

ses pareils coque 1er avec les poules, dout la compagnie lui 
est à jamais interdite. 

Le jour où l'ou donne une gallera est uu grand jour de 
fête; même il n'y a pas de bonne fête sans gallera. On se 
réunit autour de l'enceinte. Il faut payer pour entrer, car 
les galleras sont chose de gouvernement, et c'est l'autorilé 
qui désigne le juge chargé de prononcer en premier et en 
(lernier ressort sur les cas douteux. Les combats de coqs 
sont l'occasion de paris tout comme les courses de chevaux 
chez nous. Quand les paris sont réglés des deux parts, on 
attache à la patte droite de chaque combattant un éperon 
d'acier fait avec une lame mince légèrement recourbée. Les 
propriétaires tiennent chacun leur animal, l'un devant 
l'autre. Pour les exciter, chacun cache avec la main la tête 
de son coq et le présente à l'adversaire, qui lui donne un 
coup de bec et lui arrache une plumfe du cou. 

Bientôt l'ire des deux empennés ne connaît plus de 
bornes. Chaque Indien retipe le fourreau qui recouvre 
l'éperon et, d'un air de défi, le jette aux pieds de son 
adversaire ; on lâche les coqs, qui se précipitent. A chaque 
passe, le public pousse des cris d'enthousiasme pour son 
champion préféré. Quand le vaincu s'enfuit ou succombe, 
ce ne sont plus des cris, mais des hurlements. 

Mes chasses furent très belles dans le pays de Dolorès : 

nulle part il n'y a autant d'oiseaux dans les Philippines, et 

chaque jour j'ajoutai quelque espèce nouvelle à mes col- 

. lections. J'étais pour cela admirablement secondé ])ap 

■l'un de mes chasseurs, esclave, ou presque l'esclave, 

' fl'un des principaux propriétaires du pays. Je n'ai pas 

besoin de dire que l'esclavage est rigoureusement prohibé 

^par le gouvernement espagnol, mais il n'en existe pas 

moins sous une forme déguisée, au vu et au su de tout le 

monde. 

Un indigène emprunle-t-il quelques piastres à un pro- 
priétaire indien ou métis, il lui laisse, comme gage, son fils 
ou sa fille : l'enfant doit travailler jusqu'à ce que la somme 
soit remboursée : il va de soi qu'elle ne l'est presque 
jamais, el, si elle l'est, c'est l'exceplicm. Le maître profile 



LB MAHAJÛAY 115 

du Iravail el ne doil à l'esclave que la iioumluie, Thabil- 
lement et le tabac; s'il va travailler chez les voisins, le 
salaire appartient au maître; du reste, tout cela se passe 
en famille. 

Les individus laissés ainsi en gage font partie de la 
maison ; ils sont souvent très jeunes et élevés avec les 
enfants du maître, un peu plus jeunes qu'eux, auxquels ils 
sont spécialement attachés et qu'ils ne quittent plus. 

Un autre genre d'esclavage, celui-là volontaire, est celui 
du jeune homme qui veut se marier. Dans beaucoup d'en- / 
droits, il est tenu de travailler pendant deux ou trois ans 
comme un simple domestique dans la maison du père de 
sa fiancée; pendant ce temps, il est nouni, mais ne prend 
jamais place à la même table que la jeune fille ; il va se 
promener partout avec elle el a l'avantage de dormir sous le 
même toit que sa bien-aimée, quelquefois même assez près. 

Quand l'amoureux a terminé son stage, il doit, avant la 
cérémonie du mariage, bâtir une maison, puis faire les 
achats indispensables. A sa charge sont aussi les dépenses 
occasionnées par le mariage religieux. 

Mais tout ne se termine pas toujours aussi régulièrement 
qu'on pourrait le croire. Quelques pères de famille cher- 
chent parfois une mauvaise querelle à leur futur gendre 
au moment où il a fini son stage, et, à sa place, admettent 
un nouveau soupirant, qui travaille pour ce père peu scru- 
puleux. Dans ce cas, la case bâtie par le malheureux évincé 
lui reste comme fiche de consolation. 

Il y a encore, aux Philippines, nombre de malheureux 
vendus comme esclaves, particulièrement des enfants, soit 
qu'ils aient été enlevés à leur famille, soit que celle-ci les 
ait vendus à un autre individu qui les revend. 

Un dimanche matin , à Manille ^ j'étais à table chez 
M. Warlomonl, lorsque Samy vint me dire : 

< Monsieur, il y a des homiaes qui viennent vendre Un 
petit Negrilo. » 

Comme j'avais déjà acheté des squelettes de Negritos et 
que plusieurs individus s'étaient engagés à m'en rapporter 
d'autres, je dis à Samy : 



116 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

« Vois s'il est complet, et, s'il n'a rien de cassé, après 
déjeuner je le verrai. 

— Mais, monsieur, me répond Saniy, il est entier; c'est 
un tout jeune, il a à peine quatre ans. 

— Cela ne fait rien, regarde si la tête n'est pas cassée. 

— Mais, monsieur, il n'a rien de cassé, puisqu'il est 
vivant. 

— Comment, vivant? 

— Oui, monsieur. 

— Et ils veulent le vendre? 
*— Oui, monsieur. » 

Samy appelle les Indiens, qui arrivent à deux, conduisant 
un enfant de quatre ans à peine. 

Par curiosité, je lis semblant de vouloir l'acheter, et de- 
mandai combien ils en voulaient. « 40 piastres (200 francs) » , 
me dirent -ils. Je marchandai, et, par mes questions, je 
m'efforçai de savoir d'où venait ce petit malheureux et com- 
ment se l'étaient procuré les deux vendeurs. Mais, en gens 
prudents, ils dirent qu'il venait de Balaan, de l'endroit où 
j'ai récolté une grande partie de mes squelettes de Negrilos. 

Je les congédiai en les engageant à faire donner à téter a 
l'enfant, leur disant que, lorsqu'il serait plus grand et mort, 
ils pourraient m'en apporter le squelette. Il n*y a pas à 
craindre qu'ils fassent ici comme le Malais de la presqu'île 
de Malacca. 

Dans les environs de Dolorès se trouve un petit lac, aux 
bords à pic et très profond; auprès, une source sulfureuse 
sourd de dessous un rocher formant grotte. On pouvait 
naguère y pénétrer à la nage, mais un éboulement occa- 
sionné par un tremblement de terre a presque entièrement 
obstrué l'orifice. 

Il y a environ huit mois, un Indien avait tué par jalousie 
amoureuse un camarade, et, profitant de la circonstance, 
après l'avoir dépouillé de ce qu'il possédait, il s'était dé- 
barrassé du cadavre en le précipitant dans le lac, se croyant 
assuré de l'impunité, la profondeur en étant regardée 
comme insondable. A son retour au village, on lui demanda 
où était son ami ; il répondit qu'il n'en savait rien. Cepen- 



LE MAHAÙAY 117 

dant, quelques indices firent penser à un crime, et quelques 
traces amenèrent la police à faire des recherches sur les 
bords du lac, sans que l'on pût retrouver le corps. 

Mais le gobernadorcillo acheta au curé deux cierges bénits 
qu'il fixa sur deux bouts de planche qu'il lança sur l'eau ; 
on fît des prières, et les cierges allèrent s'arrêter au centre 
du lac; on attacha alors plusieurs bambous ensemble, et, 
en fouillant le fond, on parvint à retirer le cadavre. Devant 
ce miracle, le coupable fit des aveux complets et fut con- 
damné à mort. Je cherchai vainement à faire comprendre 
au gobernadorcillo, qui me le demandait du reste, ce qui 
«ï' était produit. Je lui lis remarquer la forme conique de la 
cuvette du lac et le léger remous que l'on aperçoit au centre 
quand le vent ne ride pas sa surface, remous qui devait 
attirer aussi bien le cadavre que les chandelles au milieu du 
lac ; mais je dois avouer que je perdis mon temps et que le 
miracle resta avéré. Le merveilleux a toujours plus de poids 
sur les intelligences faibles et ignorantes que le raisonne- 
ment et le fait observé. 

Dolorès, petite bourgade de quelques cases, possède une 
église et un couvent en bois. Le curé est très jeune et assez 
désagréable pour ses voisins, mais il a fait tout ce qu'il a 
pu pour m'ètre utile; il montrait parfois une fatuité par 
trop grande, qui nous donna plusieurs fois l'occasion de 
rire à ses dépens. 

M. Guivelondo possède une bibliothèque très bien fournie 
en auteurs espagnols, anglais, allemands et français; il 
l'avait complaisamment mise à ma disposition. J'étais un 
jour en train de lire une traduction française de Shake- 
speare, quand arrive le curé. 

< Que lisez- vous, me dit- il? 

— Les œuvres de Shakespeare, » lui dis-je, et j'ajoute : 
« un des meilleurs auteurs anglais. > 

Sur ce, il prend un des volumes, se met à lire quelques 
mots qui, par hasard, ressemblaient beaucoup à de l'espa- 
gnol, et me dit : 

« Telle chose veut dire telle chose? 

— Oui » , lui dis-je. 



118 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Alors, prenant un air superbe : « Oh ! voyez-vous, me, 
dit-il, j'ai appris l'anglais étant jeune ; je ne me le rappelle 
pas assez pour le parler, mais, en le lisant, c'est autre 
chose. » £t, posant le livre sur la table, il s'en alla enchanté, 
croyant m'avoir persuadé qu'il connaissait l'anglais. 

Depuis quelques années, la culture du café s'est dév^e- 
loppée avec succès à Dolorès et aux environs. La propriété 
de M. Guivelondo s'est étendue peu à peu par des acquisi- 
tions et elle forme aujourd'hui un vaste domaine facilement 
exploitable. 

Quelques gouverneurs ont cherché à propager cette cul- 
ture et n'ont pas toujours réussi, parce que les indigènes 
ne consomment pas de café et qu'il leur répugne toujours 
de faire quelque chose de nouveau. 

Les Indiens, n'usant pas de café, ignorent la manière de 
le préparer. Un jour M. Guivelondo, se trouvant chez un 
dé ses travailleurs, demanda une lasse de café; au bout de 
quelque temps, on lui apporta une décoction qui, à sa 
grande stupéfaction, ressemblait à de l'eau pure; ayant dit 
à la femme de rtiettre plus de café, elle lui répondit qu'elle 
en avait mis déjà beaucoup, mais qu'elle allait en ajouter 
encore une poignée. Il regarda alors ce que contenait le 
récipient qui avait servi à faire la décoction ; les grains de 
café étaient entiers et non torréfiés. 

Les Indiens connaissent mieux le thé et en font leur 
boisson ordinaire. 

Us cultivent aussi du riz de montagne et du riz de 
rizière. Le premier est une espèce qui se passe d'eau et 
vient très bien sur un terrain sec, tandis que l'autre doit 
constamment baigner dans l'eau jusqu'à ce qu'il soit près 
de sa maturité. 

Quand j'eus battu tout le pays, le moment vint de quitter 
Dolorès, et, le 8 juillet 1880, je dis adieu à M. Guivelondo 
et à son aimable famille. 

Je repris le chemin du nord et repassai à San-Pablo, 
dans la province de Batangas, à moitié détruit par les 
flammes deux mois auparavant. 

Le tribunal aurait été 1res beau, dit-on, mais il n'a 



LE MAHAÏJAY 119 

jamais été terminé. Depuis dix ans les murs sont cons- 
truits ; mais, faute d'avoir trouvé l'argent nécessaire, on n'a 
pu placer la toiture. Aussi de très beaux arbres ont poussé 
dans l'intérieur des salles et même sur les murs. 

Je dois signaler aussi, chose très rare, surtout en pro- 
vince, la maison à deux étages d'un riche Indien, proprié- 
taire d'une grande étendue de terrain qui ne lui a pas 
coûté grands débours. 

Le système usuraire est, dans ces pays, poussé 1res loin ; 
il est très compliqué et difficile à expliquer. Un proprié- 
taire de rizières, n'ayant pas d'argent pour acheter la se- 
mence, emprunte au premier venu, Indien ou métis, la 
somme nécessaire qu'il remboursera en riz à la récolte 
prochaine. Si le riz vaut au moment de l'emprunt 5 pias- 
tres le picul, par exemple, il devra rendre 6 piculs pour 
un. Cela fait donc un intérêt fort élevé. Mais comme le 
riz subit toujours une baisse considérable au momenl de 
la récolte et ne vaut plus que 2 piastres 1/2 le picul, 
l'Indien sera alors obligé de donner ii piculs de riz, puis- 
qu'il en devait 6 à 5 piastres. Si le débiteur ne peut en 
livrer que 8, il reste en devoir 4, qu'il payera l'année sui- 
vante à raison de 5 piastres le picul, indépendamment de 
l'intérêt; et tout s'accumule ainsi jusqu'à ce que le mal- 
heureux soit obhgé de vendre sa rizière pour rien à son 
créancier, chez lequel on le voit ensuite travailler, car il 
reste toujours son débiteur. C'est par une pratique sem- 
blable que le propriétaire de la maison à deux étages est 
devenu fort riche. 

Un curé m'a raconté qu'un jour deux hommes se présen- 
tèrent devant lui. L'un avait prêté 4 piastres à l'autre, 
deux ans auparavant, et la dette s'élevait alors à 60 pias- 
tres, par le fait de la capitaHsation à un taux très élevé des 
intérêts et de leurs intérêts. Le curé se fit expliquer com- 
ment 4 piastres avaient pu en produire 60 en deux ans. 
Voici l'explication donnée : 

« Je lui ai prêté 4 piastres et il devait m'en rendre 5 au 
bout de deux mois ; il ne me les a pas rendues au terme 
fixé, et comme, à cette époque, j'aurais acheté du riz à 



120 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

3 piastres le picul que j'aurais pu vendre le double, c'est 
donc 10 piastres qu'il me doit et avec ces piastres j'aurais 

pu acheter » Le curé l'arrêta et lui dit : « C'est très 

bien, tu as raison; mais toi-même, tu me dois 10 piastres 
depuis plus d'un an, et, en comptant comme toi, j'aurais 
pu gagner 1000 piastres, que tu vas me payer. » L'Indien 
créancier de se récrier aussitôt et de dire au curé : « Toi, 
tu es un Castilla, un Padre, et tu ne dois pas compter 
comme nous. » 

Pour ces indigènes il va, on le voit, deux manières de 
compter suivant que l'on est de race blanche ou indigène. 

Les chevaux reposés, je pris au nord, du côté de 
Galauan. La roule n'est pas directe; en sortant de San- 
Pablo, on descend d'abord une côte très raide, où ma car- 
romata a été brisée par une belle nuit du mois dernier. 

Galauan m'avait été recommandé par mon ami et col- 
lègue, Gustave Baër, commerçant de Manille, qui s'est 
toujours occupé d'histoire naturelle et même d'anthropo- 
logie. G'esl lui qui m'a offert le premier squelette de 
Negrito que j'ai rapporté. Je ne fis pas en cet endroit la 
récolte que je pouvais espérer, car les oiseaux, la saison 
aidant, avaient émigré. 

Ge village est au pied du Maquilin, antique volcan qui a 
conservé des solfatares. 

Nous sommes encore ici dans la province de la Laguna 
aux riches cultures de riz et de canne à sucre. A l'époque 
de la guerre de Sécession aux États-Unis, on y avait créé 
une vaste plantation de coton, élevé des constructions des- 
tinées à recevoir les machines et le matériel nécessaire 
pour une pareille exploitation. Mais il n'en reste actuelle- 
ment que des ruines. Get échec a été à la fois la consé- 
quence d'une direction insuffisamment réglée, d'une cul- 
ture improductive, et des entraves mises par les lois et les 
règlements à l'exploitation commerciale. 

Le 14 juillet, je quitte Galauan pour un barrio (fau- 
bourg) de la ville de Bay, au bord de la Laguna. Celle 
ville a donné son nom au lac dont elle borde la rive méri- 
dionale. Je m'installe dans la c^ase d'un Indien que son 



LE MAHAÙAY 121 

infirmité a fait appeler l'homme au beo-de-lièvre. C'est la 
plus belle du bourg, et, comme celles de tous les indigènes 
riches, elle est bâtie en planches. Les volets des fenêtres 
glissent dans des rainures, ce qui permet de ventiler le 
logis. C'est ce que Ton appelle ici une casa de tabla 
(maison de planches). 

Le soir, au moment de me coucher, je vois Samy mettre 
mon fusil sous mon lit et mon revolver à portée de ma 
main. 

« Que diable fais- tu là? lui dis-je. — Ah ! voyez-vous, 
Monsieur, le maître de la maison m'a dit qu'il y a ici beau- 
coup de brigands, et puis il vient aussi quelquefois des 
pirates du lac. — Pour des brigands, répondis-je à Sajny, 
nous n'en verrons pas, et quant aux pirates, nous som- 
mes logés chez eux, tout le monde ici l'est plus ou moins, 
et nous n'avons rien à craindre. » 

Là-dessus, je me couchai et m'endormis. 

Vers minuit, je fus réveillé par un bruit de porte et de 
volets qu'on avait fair de vouloir forcer; j'écoutai, puis 
eorame cela continuait, je demandai : « Qui va là? » 

Pas de réponse, et le bruit de continuer de plus en plus 
fort. Je m'assis sur mon lit et m'écriai : « Que l'on me 
réponde, ou que l'on décampe. » 

Même silence, mais, en revanche, on a l'air d'y mettre 
plus d'acharnement et d'essayer de forcer l'entrée. Alors, 
je me fâche et je prends le parti de me lever pour mettre 
lin au tapage : au même moment je sentis la case osciller 
de l'ouest à l'est. 

C'était tout simplement un tremblement de terre qui 
avait commencé par des trépidations et s'était terminé par 
des oscillations. En un instant tout le monde fut debout 
dans le village; quant à moi, voyant que je n'avais pas 
affaire aux brigands ou aux pirates du lac, je me recouchai 
et m'endormis profondément, rêvant de chasse au croco- 
dile pour le lendemain. 

La Gironnière parle souvent des nombreux caïmans qu'il 
y avait de son temps dans la Laguna. Maintenant, ils sont 
beaucoup plus rares. Il existe sur une pointe, près de los 



122 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Banos, un petit lac très encaissé et qui serait, dit-on, très 
profond; tous les crocodiles de la Laguna y auraient élu 
domicile, au dire des habitants. 

En quittant notre campement, nous dirigeâmes notre 
banca vers l'ouest pour doubler un cap qui s'avance assez 
loin dans le lac. Ayant mis pied à terre pour chasser un 
peu, je pus reconnaître une source dont l'eau, d'une tem- 
pérature très élevée, me parut sulfureuse; je me rembar- 
quai, et, faisant un peu roule au sud, nous alliimes lou- 
cher à los Banos. 

Là, nous prîmes un guide, et nous allons débarquer h 
1000 ou 1200 mètres, sur la pointe dont j'ai déjà parlé 
plu§ haut. On me conduisit d'abord à la case d'un Tagal, 
grand chasseur de crocodiles. Je n'y Irouvai que son fils. 
L'enfant me dit : « Il y a deux jours, nous avions un de 
ces animaux vivant, mais, comme il élail petit, mon père 
lui a donné la liberté. » 

Il me guida jusqu'au bord du lac, et, au bout d'un 
instant, il me montra un saurien qui nageait très douce- 
mnet à fleur d'eau. Je lui envoyai une balle, qui, vu la 
position élevée d'où j'avais été obligé de tirer, glissa sur 
son dos ; mais la secousse ou le bruit de la détonation le 
fit disparaître, et je n'en revis pas d'autres. 

Je dis au fils du pécheur (jue je payerais bien son père 
s'il m'en rapportait un. Ce dernier vint me voir le lende- 
main et m'assura qu'avant huit jours j'en aurais un très 
gros à Manille. Je l'attends encore. De là nous allâmes 
dans les marais environnants, mais nous ne fûmes pas 
plus heureux. 



CHAPITRE VII 



LES TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 

EN JUILLET 1880 



Le 17 juillel 1880 je me disposai à relourner à Manille. 
Parti en pirogue dès 6 heures du matin, le vent étani 
1res violent, il faut border la ooie |X)ur éviter les grosses 
lames; mais toutes nos manœuvres pour ne pas embar- 
quer sont infructueuses : il faut sans discontinuer épuiser 
l'eau qui emplit l'embarcation. Nous arrivons enfin exté- 
nués à Santa-Gruz à 5 heures du soir. Le soir même je 
m'embarquais sur le Lipa, 

A la date de ce jour je lis sur mon carnet de voyage : 
« Le temps menace, gare les tremblements de terre! » 
Telle était la réflexion que je faisais pendant le dîner à 
mon voisin de table, le capitaine Pascual, qui se rendait lui 
aussi à Manille. 

A 8 heures, nous faisons une visite à l'alcade, le.senor 
Yriarte : il nous raconte les malheurs arrivés dans la pro- 
vince lors du tremblement de terre qui avait eu lieu la 
nuit du io au 16 juillet 1874; il souhaitait n'en pas voir la 
répétition. Il était loin de notre pensée k tous que quel- 
ques heures plus tard un nouveau et terrible cataclysme 
allait se produire. 

Le 18 juillet 1880 est une date qui restera célèbre dans 
l'histoire des Philippines et qui en sera une des plus tristes 
pages. 



134 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

A midi quarante-sept minutes, comme nous venions de 
finir noire déjeuner, le bateau fut violemment secoué et 
jeté sur l'appontement de Santa-Gruz. 

C'était un tremblement de terre, l'un des plus terribles 
qu'aient subis les Philippines. Cet archipel ne connaît que 
trop ces convulsions subites et imprévues de la nature : té- 
moin les années 1625, 1795, 1827, 1828, 1863, 1874, 1880 
surtout, qui fit tant de victimes, qui entassa tant de ruines. 

Nous nous précipitons à Favant ; de chaque pueblo mon- 
tait une colonne de poussière, comme une fumée qui 
s'élève : c'était l'écroulement des couvents, des églises, de 
tout édifice en pierres. 

Nous sautons à terre et courons à Santa-Cruz, pour 
porter secours, s'il est possible. Par des rues où grondent 
les rumeurs de la foule, nous arrivons à l'église et au cou- 
vent. De l'église il ne reste qu'une partie des murs et la 
coupole au-dessus de l'autel, encore ce qui est debout 
menace- t-il de crouler : au moment de la secousse l'église 
était vide, heureusement. Le couvent n'avait plus de toit : 
nous y trouvons le curé fou de peur, par terre, cram- 
ponné à l'herbe du sol; il l'avait échappé belle. Au moment 
(le la secousse, il allait entrer dans sa salle à manger; il 
n'avait eu que le temps de descendre en courant dans la 
cour; ayant buté contre une pierre, il était resté anéanti 
quand il avait entendu le toit de sa maison s'effondrer dans 
les appartements. 

La Gasa Real était à moitié disloquée, mais l'alcade et sa 
famille étaient saufs. Entre la secousse et l'écroulement 
des édifices, il s'est écoulé assez de temps pour permettre 
à un homme de sang-froid de se mettre à l'abri. Ainsi le 
fils aîné de l'alcade a pu courir d'un bout de l'apparte- 
ment à l'autre, 100 mètres environ, chercher son plus 
jeune frère qui était au berceau, et avant la chute des murs 
il avait rejoint sa famille. 

Nous retrouvâmes tout le monde un peu pâle chez le 
senor Yriarte; mais tous, jusqu'aux petites filles, avaient 
conservé leur sang-froid, quoique le père eût dû les aban- 
donner pour s'occuper des habitants, ses administrés. 



TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 



it& 



Les nouvelles de Pagsangen sont mauvaises et coiilradic- 
loires ; M. Pascual, un aulre Espagnol et moi, nous parlons 
HUssitùt. 

A noire arrivée, nous constatons que les dégâts sont 
moindres qu'à Sanla-Cruz. Les maisons en pieiTes sont 




loules plus ou moins lézardées, mais pas ou peu de ruines ; 
ce sont les magasins du gouvernement et la maison de l'ad- 
ministration qui ont été le plus matirailés. 

L'administrateur a eu le temps de se sauver, mai», dans 
sa précipitation, il avait oublié sa femme et sa belle-mère, 
qui ont pu cependant le rejoindre saines et sauves. Nous 
les Irouvàmes dans une case indigène, loiii de loule cons- 
li'uclioii eu lûerres. 



136 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

A 9 heures, nous étious de retour à Sanla-Cruz et nous 
rendîmes compte de notre excursion. 

Pas de nouvelles de Manille î Et cependant les télégra- 
phistes sont à leur poste, sous la porté cochère de leur bu- 
reau. Souvent le courant est brusquement inteiTompu : 
cela veut dire que le pueblo dont nous recevons une dé- 
pêche vient de passer par une secousse suivie de la fuite 
immédiate du télégraphiste. Je constate que pas plus que 
le curé les fonctionnaires métis et indiens n'ont repris leur 
sang-froid. 

Enfin, a !2 heures du matin, télégramme effrayant. La 
capitale est en ruine. 

A 8 heures du matin, M. Pascual et moi, nous allons de- 
mander au sommeil le repos et le calme nécessaires ; nous 
devons lever l'ancre à 6 heures. 

Un peu avant notre départ, nous reçûmes la visite de 
M. Yriarte, qui venait nous remercier de l'aide que nous 
lui avions donnée ; il remit au capitaine les lettres et dé- 
[)éches pour le gouverneur et me fit promettre de ne plus 
passer à Santa-Gruz sans m'arrêter et descendre chez lui. 

A 4 heures du soir, nous arrivons à Manille; tous mes 
amis sont debout sains et saufs, mais tous diversement 
éprouvés. 

La secousse a été épouvantable ; tous les édifices ont 
subi des avaries graves et beaucoup sont complètement 
ruinés ; les maisons d'angle des diverses rues sont toutes 
effondrées ; quant aux maisons isolées, il y en a peu de 
renversées. Dans la rue du Rosario, une des plus grandes 
artères de Binondo, cin([ ou six maisons du centre sont 
en fort mauvais état, d'autres sont complètement écrou- 
lées; dans les premières, les Chinois qui les habitent ne 
veulent pas, malgré le danger, abandonner leurs marchan- 
dises, par crainte des voleurs. Dans l'EscoIta, la grande 
rue de Binondo, les façades ont relativement peu souffert, 
mais les intérieurs, sur les cours, sont ravagés. Dans l'ate- 
lier d'un photographe, les poutres sont mêlées comme les 
fils d'un embrouillis d'écheveau. Spectacle analogue dans 
une carrosserie et dans le bazar de Lucon. Toutes les mai- 



TREMBLEMENTS DB TERRE AUX PHILIPPINES Ki 

SOUS de la rue San-Roqiie sont «tiaioquées, la rut; tle Jolo 




È vaul f^uûre mùiix i|ii'elli; ne v.ilail ti\tvès le ilétiaslve du 
H63. <|ui n'y luissa ilelHJul ijiit; deux à IniU demeuies. 



128 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Dans la « ville murée > , presque tous les toits sont par 
terre, et presque toutes les églises veuves de leur tour ou 
menaçant de l'être, tant celles qui n'ont pas croulé sont 
lézardées. La vieille tour de la cathédrale s'est effondrée 
sur une maison dont elle a coupé un des angles ; on aper- 
cevait encore hier soir la table sur laquelle était dressé le 
couvert et autour de laquelle, cinq minutes plus tard, sept 
ou huit personnes allaient prendre place. 

Les habitants, contrairement à ce que l'on pourrait croire, 
ont l'air allègre et réjoui ; tous s'abordent en se félicitant 
d'avoir échappé à la catastrophe ; même les plus timorés 
plaisantent. On se raconte des histoires drôles. Ceux qui 
étaient au bain lors de la secousse, hommes et femmes, se 
sont sauvés impudemment dans les rues, en costume supé- 
rieurement simple. Des Européens du bord de l'eau ont 
sauté dans le Pasig, préférant l'élément perfide à la terre, 
pour le moment peu sûre ; et justement ceux-là étaient ha- 
billés de pied en cap. 

Dans beaucoup de maisons, cuisine et cuisinier avaient 
disparu, ces derniers en fuite, et l'on était obligé, dans ce 
cas, de recourir à l'hospitalité d'un ami, mais une fois à 
table impossible de manger ces plats saupoudrés de toute 
sorte de poussières. Ceux dont les maisons étaient détruites 
allèrent chercher un gîte chez un voisin, un ami moins 
éprouvé. 

Tous mes amis ont repris contenance, excepté le docteur 
Parmentier : il m'avoue avoir de plus en plus peur des 
tremblements de terre. C'est là un fait presque général : 
plus on éprouve de secousses, plus on redoute le phéno- 
mène. 

On ne connaît, me dit-on, qu'une seule victime euro- 
péenne, un jeune Anglais : il avait réussi à sortir avant 
l'écroulement de sa maison ; il se rappela que son perroquet 
était resté dans la salle qu'il venait de quitter, et il eut la 
malheureuse idée d'aller le chercher ; mal lui en prit, car 
au même instant il fut enseveli sous les décombres. Même 
cette victime n'en fut pas une ; deux mois après je le vis 
à cheval, avec un bras de moins* Mais si pas un Euro- 



TREMBLEMENTS DE TERKE AUX PHILIPPINES 131 

péeu u'a péri, plus de cent Chinois ou Indiens onl dit 
adieu à la vie et deux cents sont plus ou moins blessés. 

Dans la prison, le nombre des victimes a été assez con- 
sidérable; une partie des bâtiments s'étant écroulée, on 
parque les prisonniers dehors, et pas un ne profite du dé- 
sarroi pour prendre la clef des champs. 

Dans les casernes, quelques dégâts matériels ; celle du 
{çénie, qui ne comprenait qu'un rez-de-chaussée, a été la plus 
endommagée. 

Les villages environnants, où sont établies les maisons 
de plaisance, onl aussi beaucoup souffert. Le sol s'est cre- 
vassé en plusieurs endroits. 

La première secousse a duré 70 secondes, et les mouve- 
ments, d'après le relevé fait par le P. Faura, ont été d'os- 
cillation, de rotation et de trépidation ; les oscillations ont 
été très fortes, et la plus grande amplitude mesurée a été 
de 22« 11' à l'est et 11° à l'ouest. 

Les secousses continuent toute la journée, mais beaucoup 
moins fortes que la première, à des intervalles de près 
de 1 heure jusqu'à 6 heures du soir, puis de 8 heures du 
soir à 8 heures du matin, de plus en plus faibles, à des 
intervalles beaucoup plus courts. 

Pendant la journée du 19 quelques faibles secousses et 
tout le monde se couche tranquille. 

Le 20, a 7 heures du matin, nous prenions le café 
quand la terre oscilla fortement. 

« Sauvons-nous », cria quelqu'un, et tout le monde se 
sauva. Au moment de fuir comme les autres, je vois 
M. Warlomonl père disparaître. Croyant à un accident, je 
reviens sur mes pas. M. Warlomont est paisiblement blotti 
sous la table. « Quand on croit n'avoir pas le temps de 
s'élancer hors du logis, me dit-il, ou de descendre sous 
les voûtes du rez-de-chaussée, le plus sage est de se cacher 
sous une table (elles sont très solides ici) pour éviter les 
tuiles qui tombent du toit. » Ces courtes paroles à peine 
fmies, la terre avait repris son aplomb, et nous, notre place 
à table. 
Dans raprès-midi du uit^me jour, j'étais dans ma chambre 



133 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

au premier étage, avec deux de mes hommes el M. Paul 
Warlomonl, le fils aîné de mon hôte, en train d'arranger 
mes collections, lors([u'à 8 h. 45 nous ressentîmes une 
secousse encore plus forte que ciîlle du 18. 

Samy disparut eu courant et Pedro se mit immédiate- 
ment à l'abri, tandis que Paul me criait : « Fuyons! » et 
disparaissait au plus vite. Je courus vers l'escalier, mais, 
au moment de descendre, voyant les murs s'écrouler par 
morceaux sur les marches, je rétrogradai et, me souvenant 
de la leçon du matin, je me blottis sous la table pour 
attendre la Ihi (h la crise. 

• Elle ne dura que (fuarante-cin([ secondes, cette secousse, 
mais elle me parut éternelle. Je voyais droit devant moi un 
diable de mur que chaque mouvement crevassait, et qui 
avait l'air de me faire la grimace. Et une poutre qui, à 
chaque instant, semblait près de tomber. Profitant d'une 
accalmie, je me lançai dans l'escalier; arrivé dehors, la 
lerre ne bougeait plus. 

M. Warlomont et moi nous remontons alors pour exa- 
miner les dégâts nouveaux, (jui heureusement n'offraient 
aucune gravité. 

En redescendant, je retrouvai mes hommes ; Samy, î:^ffolc 
par la peur, avait descendu l'escalier en courant et s'était 
précipité dans la rue; malheureusement, au même mo- 
ment, une carromata qui passait au galop l'avait renversé, 
et je dus, quelques jours plus tard, l'envoyer h l'hôpital. 
(!le que cette secousse lui a procuré de repos est incalcu- 
lable ! 

Nous allons visiter la ville. Les ruines sont doublées, 
lotit ce que le 18 avait fendu est tombé; les maisons des 
Chinois de la rue du Rosario sont tombées sur leurs maîtres, 
qili) suivant l'usage de John ('hinaman, n'ont pas voulu 
(juitter leurs magasins, leurs marchandises, pas plus qu'ils 
ne les abandonnent en cas d'incendie (chose incroyable, 
([uand leurs boutiques brûlent, il faut souvent faire défoncer 
les portes pour les faire sortir 1) . 

(ictte fois tout le monde a perdu la tête; on fuit Id 
ville . (m va louer à des prix exorbitants des maisons 



TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHIUPPINES 135 

d'Indiens à la campagne. Des familles vont se réfugier à 
bord des bâtiments en rade et en rivière ; les dragues elles- 
mêmes, malgré leur malpropreté, servent de refuge et 
d*abri à autant de personnes qu'elles en peuvent contenir. 
Sur les places publiques, des villages de tentes abritent 
les Indiens. 

Le gouverneur Primo de Rivera se multiplie ; nous le 
rencontrons partout, s'efforçant de rassurer et de soulagei' 
les malheureux. Par bonheur aucun incendie ne s'est dé- 
claré, mais c'est fort à craindre. Aussi le général de Rivera 
fit-il publier un arrêté interdisant de la façon la plus absolue 
l'usage de l'essence de pétrole, particulièrement dans les 
n^aisons en paille et en bambou. Il prescrivait en outre les 
mesures à prendre pour que cbaque babitant s'efforçât d'ar- 
rêter les progrès du feu s'il se déclarait. 

A 10 heures, la ville et ses faubourgs sont déserts; il a 
été interdit aux voitures de circuler. 

Nous campons sous la porte cochère ; notre ami le doc- 
leur Parmentier ne veut môme plus manger au premier 
étage, et le cuisinier chinois déclare que, sa cuisine étant 
transformée en balcon par suite de la chute d'un pan de mur 
qui donne sur la rue, il ne s'y trouve plus suffisamment eu 
sûreté pour y faire son travail ; force est alors d'installer un 
fourneau provisoire dans l'écurie. 

A 10 h. 40 du soir, nos hôtes s'étaient glissés chacun sous 
sa moustiquaire, et, ma lumière éteinte, j'allais faire comme 
eux, quand le sol vibra de nouveau et d'une secousse aussi 
violente que celle de l'après-midi. En un clin d'oeil tout le 
monde fut debout sous les arceaux des voûtes. M. Garcia, un 
ami de la maison qui campait avec nous, s'arcbouta contre 
l'un des piliers comme s'il eût voulu le maintenir. 

Je regardais la maison, l'une des plus hautes de Manille, 
osciller sur sa base ; les deux côtés de la cour paraissaient 
vouloir se rejoindre ; les murs avaient des contorsions, et il 
semblait impossible qu'ils pussent jamais revenir ù leur 
aplomb. Quarante secondes après, tout avait repris son équi- 
hbre. 

A 2 heures du matin, nous nous endormons enfin, et les 






136 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

petiles secousses, qui se succèdent sans interruption, ne 
nous réveillent point. 

Hier, après la secousse de 3 h. 45, si les habitants ont 
conservé encore un peu de confiance, il n'en est pas de même 
aujourd'hui. L'effroi règne partout; on veut quitter ce sol 
maudit : s'il y avait en rade un, deux, trois navires en par- 
tance, le tiers des Européens s'en irait des Philippines, et, 
de fait, quelques Castillas persévérèrent dans cette idée el 
quittèrent Luçon par le premier vaisseau qui leva l'ancre. 

Et les bruits les plus étranges de courir : le volcan de 
Taal est en éruption ; un nouveau cratère s'ouvre dans les 
monts de l'intérieur ; une partie du district de l'Infanta dort 
maintenant sous la mer qui l'a submergée ; c'est le sort pro- 
chain de Manille, car le fond du lac de Bay s'élève et le 
Pasig va inonder la capitale.... 

Tous ces bruits fâcheux et acceptés trop facilement, sans 
contrôle, avaient surexcité les esprits; aussi, en présence de 
celte situation exagérée par la terreur, le gouverneur a-t-il 
publié une note très digne, pour relever le moral de certains 
fonctionnaires qui parlaient d'abandonner leur poste; son 
courage et son sang-froid ne lardèrent pas à ramener le 
calme dans les esprits. 

Les Chinois sont encore plus affolés que les blancs, el 
malgré cela toujours rivés à leurs boutiques bondées de 
marchandises. 

Les Indiens sont curieux à voir, surtout à entendre. Quand 
viennent les secousses, ils crient comme des possédés du 
démon; ils invoquent tous les saints et saintes du paradis; 
le calme revenu, ils reprennent leur apathie... et louent 
leurs cases à des prix fantastiques. Ils ont lieu d'être phi- 
losophes. Que sont leurs maisons? Du bois, du bambou, 
du cognon sur des pilotis : si par hasard la case s'incline 
et s'écroule, ils la relèvent un jour ou l'autre, sans se 
presser, car pourquoi se presser? 

Le 25 juillet, à 4 heures du matin, une cloche tinta; et 
comme, pour sonner, le sonneur doit monter au haut de son 
clocher, je disais à M. Warlomont : « Voilà un curé point 
prudent à l'égard de son « campanero » ; ce n'est pas le mo- 



TREMBLEMENTS DE TEARE AUX PHILIPPINES 137 

méat de le percher si haut, sur une tour qui menace ruine ! » 
Je n'ayais pas fini que le sol trembla ; la maison oscilla comme 
un navire secoué par la lame — comparaison rigoureusement 
exacte, puisque, dans certaines secousses de la terre, les 
personnes sujettes au mal de mer en éprouvent lous les 
symptômes. Quant au clocher, il résista. 

Jusqu'au 6 août, vibrations sur vibrations ; le sismomètre 
ne s'arrête pas. 

Pendant tout ce temps, les affaires marchèrent cahin-caha, 
mais enfin elles marchèrent. 

Dans chaque maison on avait descendu au rez-de-chaus- 
sée les meubles indispensables, et chacun campait dans son 
magasin ou sous sa porte cochère. Je travaillais le jour à 
mes collections au premier étage; mais, à l'heure des 
repas et du coucher, je rejoignais mes amis, et pas un de 
nous n'oubliera ces nuits que nous passions côte à côte, 
secoués sur nos nattes et inondés par les pluies torren- 
tielles qui accompagnèrent et complétèrent le cataclysme. 
Du 21 juillet au 18 août, ce fut un continuel déluge; les 
rios inondèrent tout le pays. Comme on dit : « Un mal- 
heur ne vient jamais seul. » 

De tous les tremblements de terre auxquels j'ai fait allu- 
sion plus haut, celui de 1863 fut le plus grave comme con- 
séquences. Il se produisit vers 8 heures du soir, alors que la 
cathédrale de Manille était littéralement envahie par les 
fidèles accourus pour assister à une cérémonie religieuse. 
L'édifice, secoué dans tous les sens, s'écroula, ensevelissant 
sous ses décombres des centaines de malheureux; leur 
nombre ne put être établi, et parmi ceux que l'on put sauver 
plusieurs restèrent temporairement aveugles. Quelques-uns 
de ces ensevelis purent vivre un certain temps sous les 
décombres, recevant leur nourriture par un tuyau. Enfin un 
enfant que l'on put délivrer après bien du travail ne fut pas 
plus tôt libre qu'il s'échappa complètement affolé. 

Le palais du gouverneur et plusieurs couvents s'abîmè- 
rent en ruines que l'on voit encore aujourd'hui, envahies 
qu'elles sont par la puissante végétation des tropiques, 
ensevelissant eux aussi de nombreuses victimes. 



138 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Il s'est produit au cours du dernier tremblement de terre 
auquel nous venons d'assister un soi-disant miracle, qu'il 
n'est pas inutile de rapporter, pour bien montrer les jon- 
gleries du clergé, la poltronnerie et la bOtise humaines. 

Une statue de la Vierge fut trouvée sur le bord de la 
mer après la secousse du 20 juillet, et, personne n'ayant 
voulu ni osé dire comment elle pouvait être venue là, on 
s'empressa de criet au miracle. On la déposa immédiatement 
dans un coin quelconque de la caserne du génie militaire, où 
elle n'a pas tardé à être visitée par de nombreux fidèles qui 
faisaient brûler des cierges devant elle. Au bout de quelque 
temps, elle disparut, transportée probablement par quelqu'un 
dans une église du voisinage. 

L'archevêque de Manille prit texte des malheurs qui 
venaient d'arriver pour morigéner ses fidèles. Aussi con- 
voqua-t-il les chrétiens de Manille et des environs à une 
cérémonie religieuse expiatoire, qui s'accomplit sur le champ 
de manœuvres au bord de la mer. Gouverneur, officiers, 
fonctionnaires y assistèrent par ordre, et, à la fin de la mess(». 
sermon de l'archevt^que, très beau, au dire des Espagnols, 
mais d'une extrême violence et quelque peu ridicule dans 
ses conclusions. 

Ces terribles catastrophes étaient, disait-il, un juste cliâ- 
liment des péchés et des crimes des hommes. Il va de soi 
qu'il exhorta son auditoire à la pratique de toutes les verlus 
et particulièrement à la soumission envers l'Eglise. Mais les 
naturels me parurent, quoique très catholicisés, fort peu 
convaincus par le sermon de l'archevêque, et j'en ai entendu 
bon nombre dire au sortir de cette grand'messe : « Après 
tout, c'est bien possible; mais les plus punis, ce n'est pas 
nous; nos cases ont peu souffert, tandis que les maisons dos 
Européens ont été démolies ainsi que les couvents et les 
églises. » 

Le bon sens populaire faisait justice du fanatisme à sa 
façon. Plus philosophe que religieux, le bas peuple manillan 
voyait la situation sous son véritable jour. 

Dans les provinces, les pertes provoquées par les secousses 
successives du tremblement de terre étaient considérables. 



TREMBLEMENTS DE TERRE AUX PHILIPPINES 139 

Nous avons pu constater au cours de nos excursions dans 
l'île de Luçon que Ton pouvait diviser les traces laissées 
par ce cataclysme en groupes distincts suivant leur nature. 

En premier lieii, les effets généraux sur les édifices cons- 
truits à Feuropéenne, églises, couvents, maisons diverses, 
qui ont tous été presque partout plus ou moins disloqués. 
Secondement, les effets généraux sur le sol lui-môme, soit 
dans les plaines, soit dans les montagnes, tels que formation 
de crevasses très nombreuses et profondes dans certaines 
régions, affaissements ou exhaussements du sol, apparition 
ou disparition des sources. 

Enfin, sur plusieurs points de l'île, il y eut de nombreuses 
victimes. Des femmes, des enfants furent ensevelis sous les 
ruines des habitations; d'autres furent noyés ou engloutis 
dans des crevasses. L'effroi, excitant les esprits, paralysait la 
raison, et on croyait avoir vu ou entendu les choses les plus 
diverses et les plus étranges. 

Tout cela était pour nous, voyageurs, touristes, un sujet 
incessant de conversations et d'observations, et nos hôtes 
d'un jour ne se lassaient pas de nous redire les péripéties 
de ces journées fécondes en désastres. 



CHAPITRE VIII 



PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON — PANGASINAN 
LA UNION — ILOCOS — CHEZ LES IGORROTES 



Le 16 août je pris la mer, en compagnie d'un homme fori 
distingué avec lequel j'allais voyager pendant plusieurs mois, 
M. Centeno. Il emmenait avec lui un jeune Espagnol 
M. Enrique d'Almonte, et partait en qualité d'ingénieur en 
chef des mines pour étudier danç le nord les effets du trem- 
blement de terre! Avec un personnage aussi important et, 
j'ajoute, aussi aimable, toute espèce de voyage est bien plus 
facile et bien plus agréable que lorsqu'on patauge dans les 
boues avec le titre et les honneurs de collectionneur natu- 
raliste. 

Notre premier arrêt, en quittant Manille, fut dans la baie 
d'Olonapo, pour prendre quelques passagers à Subig, ville 
de la province de Zambales ; le soir, nous doublâmes la pohite 
de Sampaloc, et le lendemain, à midi, le cap de Bolinao, au 
delà duquel nous entrâmes dans le très vaste et beau golfe 
de Lingayen, qui reçoit le rio Agno-Grande, l'un des plus 
longs et des plus abondants cours d'eau de Luçon. A Suai, 
nous quittons le bateau, petit vapeur espagnol qui fait le 
service bi-mensuel de la cote ; en m(>me temps que le ser- 
vice des passagers, il fait celui de la poste, et pour cela 
reçoit une assez forte subvention du gouvernement. 

Trois lignes bi-mensuelles desservent l'archipel : la ligne 
du Nord relâche dans cinq ou six ports et s'an^ête à Apari, 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 141 

à l'embouchure du fleuve le plus important de Luçon, le Rio 
Grande de Cagayan ; la ligne du Sud a pour point extrême 
Tabaco, port du Pacifique, sur la cote sud-est de Luçon, 
dans l'ample golfe de Lagonoy; la troisième ligne fait le 
lour des îles du Sud par la mer de Soulou. A tous les points 
de vue, prix, nourriture, commodités, on est fort mal sur 
les trois lignes. Espérons que la Compagnie qui vient de 
succéder à celle qui m'a transporté dans tant de ports de 
l'archipel sera plus indulgente aux voyageurs. 

A 3 heures, M. Alonzo, parent de M. Ceuteno, nous 
reçoit au débarcadère. Il nous emmène en voiture à Lin- 
gayen, capitale de la province de Pangasinan, dont il est 
l'alcade et le gouverneur. Des cuadrilleros à cheval et armés 
d'une lance au bout de laquelle flotte le guidon de la ville 
aux couleurs d'Espagne nous escortent. 

La route côtoie le golfe par San-Isidro, à travers de superbes 
rizières : cette province est l'une des plus fertiles en riz de 
Luçon et celle de toutes qui en exporte le plus vers la 
Chine. Suai est port franc pour cette denrée. On traverse 
en bac l'Agno-Grande, puis une autre rivière de moindre 
importance sur un pont de bambou. 

Rien à voir à Lingayen, sinon l'église et le couvent, qui 
est immense. La Casa Real, ou palais du Gouvernement, est 
vaste aussi, mais couverte eu cognon. 

Le 49 août, première excursion dans les environs; demi- 
heure de voiture par une belle route de Lingayen à Bimalay, 
petite ville au bord d'une rivière, ce qui permet d'embarquer 
directement les produits pour l'exportation. C'est justement 
jour de marché : on y voit un peu de tout^ principalement 
une pâte formée de très petites crevettes ^ qui se vend assez 
cher et sent plus mauvais encore. 

De là à Dagupan, une heure de route. Le principal pro- 
duit est le riz, dont le commerce est fait par dëiix Euro- 
péens, dont un jeune Allemand, marié à une méiisse du 
pays, et par des Chinois. Le soir, rentrée à Lingayen. 
^ Le lendemain, par la même route, nous gagnons Magal- 
dau. Notre petite caravane §e compose de deux carretones, 
traînés par des bœufs et des buffles. Le caiTetoue est une 



14!2 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

petite carriole basse montée sur un essieu eu bois aux 
extrémités duquel se trouvent deux roues pleines, égale- 
ment en bois et fabriquées à coups de hache, mais qui 
cependant sont assez rondes. Outre nos deux carretones, 
nous avons pour notre usage spécial deux calesas traî- 
nées par des chevaux. La route devient bientôt mauvaise 
et difficile, et nous traversons successivement plusieurs 
petits affluents de la rivière Angat, qui, plus au nord, se jette 
dans le golfe de Lingayen. De Magaldan, par San-Jacinto, 
nous allons toujours à Test, jusqu'à Mauanag, où nous devons 
coucher. 

Dans celte partie de l'île, les villages sont très rapprochés 
les uns des autres. 

 Mananag, vu le mauvais état du tribunal, on nous loge 
dans une case devenue libre par la mort de son propriétaire ; 
les héritiers étant mineurs, la propriété est entre les mains 
des autorités locales. 

Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce pueblo, c'est la 
cloche de l'église, qui pèse 40 000 bonnes livres; le clocher 
menaçant ruine, le curé est fort inquiet, car il tient beau- 
coup à sa cloche. 

Le 21 août, ayant expédié hommes et bagages d'assez 
bonne heure, nous partons vers 4 heures de l'après-midi et, 
remontant un peu vers le nord, nous arrivons par un pays 
presque toujours plat, bien qu'au voisinage des montagnes, 
à Binalanan, après une course rapide d'une heure. 

Au delà de ce pueblo est un village fondé en 1860 avec 
ties Ilocanos et des Igorrotes insoumis de la montagne. 

Le sol de cette région est formé d'alluvions englobant de 
nombreux cailloux roulés venus des contreforts les plus pro^ 
ches. On y cultive le riz, le maïs et quelque peu de tabac. 

Pendant que nous nous rafraîchissons, le curé nous débite 
tous les cancans du pays, nous parle des nombreux caïmans 
et des ruisseaux qui charrient de l'or. Puis il nous fait assister 
à une répétition théâtrale qui a lieu sur une estrade élevée 
devant ses fenêtres. On donnera des représentations pendant 
la fête du village, qui aura lieu incessamment. 

Nous passons ensuite à Urdaneta (c'est là un nom bas* 



LES PROVINGES DU NORD-OUEST DE LUÇON 148 

que). Les pluies reprennent, et si fortes que, après deux 
tentatives pour aller plus loin, il nous faut reculer devant 
Tétat des routes, qui sont devenues Tabomination de la 
désolation. Nous revenons à Bimalay, d'où nous nous lan- 
çons vers le sud. 

Le 25, à 7 heures du soir, nous sommes arrêtés au 
milieu de la route : notre voiture vient de s'embourber jus- 
qu'au-dessus de Tessieu et ne peut plus avancer ni reculer. 
Je réquisitionne un buffle que Ton attelle à la voiture, et, 
après bien des efforts, nous pouvons continuer notre route. 

A 9 heures, nous arrivons au tribunal de San-Garlos, 
mais nos bagages sont en arrière et ne nous parviennent 
que le lendemain à 4 heures du matin. 

N'ayant rien sous la main pour réparer nos forces, d'Al- 
monte et moi, nous mettons tout le village en réquisition 
pour trouver une poule et des œufs et pour préparer ce 
repas improvisé. L'omelette à l'huile de coco rance fut pres- 
que mangeable, mais le poulet à peine cuit sentait telle- 
ment la fumée et l'huile de coco, qu'il nous fut impos- 
sible d'y goûter. Heureusement, je trouvai dans mon sac 
une boîte de sardines, qui, avec un peu de morisqueta 
(riz cuit à l'eau) que l'on nous donna et un verre d'eau 
fraîche, nous permit d'attendre l'arrivée de nos bagages. 

L'itinéraire que nous avons suivi passe au milieu d'im- 
menses rizières traversées par plusieurs cours d'eau; la 
pluie aidant, tous ces terrains sont complètement inondés, 
et le chemin, déjà mauvais par un temps sec, devient 
alors complètement impraticable. 

Le 26, de San-Garlos jusqu'au Malasique, les chemins 
sont un peu moins mauvais, mais nous avons dû atteler les 
voitures avec des bœufs qui nous mènent au petit trot quand 
la route le permet. Nous sommes très bien accueillis ; le 
curé nous invite à déjeuner. En me rendant à son invita- 
lion, je remarque à la porte de son vaste couvent, le long 
du mur, une jolie petite boite longue, toute doublée en 
étoffe blanche, bleue et rose, et renfermant une espèce de 
grande poupée coiffée, fardée et habillée de vêtements de 
toutes couleurs. C'était le cadavre d'une petite fille que les 

10 



146 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

parents avaient déposé là en attendant que le vicaire fût 
prêt à lui donner la bénédiction. D le fit tout de suite, et 
les parents partirent, musique en tête, pour le cimetière. 

Le 27, nous sommes à Bayambang, et le lendemain, 
malgré la pluie, nous traversons l'Agno-Grande pour arri- 
ver à Alcala, pueblo de fondation récente, situé à Test et 
en amont de la rivière. Sur la rive gauche, à peu de dis- 
tance du bourg, nous voyons quatre grandes crevasses, se 
dirigeant en sens divers, ouvertes sur la berge formée de 
terrains mouvants. Le soir, nous rentrons à Bayambang. 

Pendant la nuit, une crue subite de plus de 1 mètre a 
fait déborder l'Agno-Grande et nous coupe la route du 
sud-est; nous nous rabattons sur celle du nord-est pour 
l'entrer à Lingayen. 

Ce furent nos deux dernières visites pour le centre de la 
province de Pangasinan, un des principaux centres de fabri- 
cation des porte-cigares et des chapeaux dits de Manille, 
qu'on tresse de l'écorce d'un petit bambou très commun 
par ici. 

A Lingayen , les no?Hadas nous retinrent jusqu'au 
^ septembre. On appelle ainsi aux Philippines des oura- 
gans du nord qui ravagent la terre et démontent la mer. 

Profitant enfin d'une accalmie, nous partons pour aller, 
par des rouies exécrables, coucher à Mangaldan. 

Le 3 septembre, en route pour le nord, et d'abord vers 
San-Fabian, le long de la mer; il faut traverser de nom- 
breux rios au-dessus de leur embouchure. Les ponts ont 
été coupés par les récentes inondations ; le passage s'opère 
sur des radeaux de bambou et, quand ils sont trop larges, 
sur un plancher que portent deux pirogues. Ce service des 
embarcations, destiné à remplacer pour un temps les 
ponts enlevés, est fait par les corvéables qui n'ont pas ac- 
quitté le tribut annuel dû à l'État. Lorsque les radeaux 
sont provisoires, le passage est gratuit; il faut payer s'ils 
sont permanents : dans ce cas, ils sont concédés par le 
gouvernement à des adjudicataires moyennant une redevance 
annuelle. Il va de soi que, durant tout notre voyage, on 
nous a fait payer tous nos passages le plus cher possible. 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 147 

Entre San-Fabian et Sanlo-Tomas, on pïisse de la pro- 
vince de Pangasinan dans celle de la Union, district c po- 
litico-militar ». Elle n'est pas gouvernée par un civil, par 
un alcade ; elle obéit à un officier supérieur de Tarméo. 

Le pays a été très éprouvé par la dernière inondation ; 
beaucoup de bestiaux ont été emportés, ainsi que nombre 
d'habitations. 

En passant la rivière Mabatao, excessivement rapide, le 
radeau manque plusieurs fois de chavirer; nous arrivons 
toutefois à bon port. La route devient de plus en plus 
mauvaise, et parfois nous l'abandonnons pour suivre le 
bord de la mer. 

Dans un de ces détours, la carromata de mon ami Cen- 
leno fut renversée ; les voyageurs étaient prudemment des- 
cendus; seul un jeune domestique alla rouler péle-mele 
avec les chevaux sur la grève. 

A il h. 15, traversée en radeau de la petite rivière 
fiabana, limite de la province de Pangasinan ; après une 
légère et rapide collation, car le temps menace, nous con- 
tinuons notre route vers l'ouest en contournant les bords 
(lu golfe pour nous arrêter à Santo-Tomas, premier village 
de la province de la Union, où nous arrivons vers 1 h. 45. 

Point de curiosités dans ce village; cependant, contre 
l'usage commun des Philippines, la tour de l'église est au 
milieu de la façade et repose sur le cintre de la porte. 

Santo-Tomas possède un petit port sur le golfe. 

Un Indien nous offre l'hospitalité pour la nuit. 

Le 4 septembre, nous arrivons, par un pays accidenté, 
à Agoo, fi 3 milles environ de Santo-Tomas. Tout ce pays 
à pied de flot est fort joli. 

Nous continuons notre route jusqu'à Aringay, où je 
trouve des descendants de Français. Ils ne portent plus le 
nom de leur père, mais seulement son sobriquet. Ce sont 
les messieurs Balthazar. Ils sont ici deux frères, d'autres , 
sont dispersés un peu partout. Ceux de ce village sont les 
plus riches gens du pays. Pour être nommés gobernador- 
cillos, ils ont renoncé à leur qualité de métis et ils ont pris 
rang parmi les Indiens. Ils ne savent même pas le nom de 



148 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

famille de leur père et ne connaissent pas un traître mot 
de la belle langue française. L'aîné fait le commerce de 
For avec les Igorrotes de l'intérieur et en expédie à Manille 
environ pour vingt mille piastres par an. 

Nous trouvâmes chez M. Balthazar trois Igorrotes venus 
pour lui vendre quelques lingots ; saisissant aux cheveux 
l'occasion, j'essayai de tirer de ces sauvages des renseigne- 
ments de toute sorte concernant leur vie, leurs idées mo- 
rales et religieuses, leurs mœurs et coutumes, puis, la 
séance fmie, je donnai six cuartos au principal des trois. 
Il fit la grimace, et peu s'en fallut que je ne visse se renou- 
veler, à trois mille lieues de distance, la scène qui s'était 
passée en compagnie de mon ami Victor de Gompiègne, 
lorsque le premier Pahouin que nous avions rencontré chez 
les Apingi nous avait dédaigneusement rendu notre sel. 

Ce n'est pas du reste le seul fait qui m'ait rappelé mes 
précédentes explorations en Afrique; j'ai pu, dans maintes 
circonstances, observer que l'indigène des Philippines a, au 
point de vue moral, de grandes affinités avec le nègre. 

Aringay était un excellent lieu de départ pour monter 
chez les Igorrotes du district de Benguet. Nous y organi- 
sâmes une caravane, et, le 6 décembre, nous primes le che- 
min de l'est avec des porteurs pris les uns dans le village, 
les autres parmi les naturels de la sierra que nous allions 
explorer. 

Je pris les devants avec les porteurs. Nous marchons 
d'abord dans une direction est; puis mes hommes pren- 
nent les bords de la rivière, mais mon cheval ne peut 
suivre un pareil chemin ; ils m'indiquent la route qui me 
permettra de les rejoindre; je remonte vers le nord par 
un sentier qui passe au-dessus des collines bordant la 
rivière, et me voilà à patauger dans la boue; je m'en 
tire tant bien que mal, quand tout à coup mon cheval 
enfonce à couvrir la selle, que je réussis à détacher et à 
jeter au loin; alors, debout sur l'animal, je saute à mon 
tour sur un terrain plus solide, où j'enfonce encore jus- 
qu'à mi-jambe; la pauvre béte soulagée parvient à sortir 
du bourbier, et je continue ma route jusqu'à une petite 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 149 

rivière où je retrouve mes hommes tranquillement assis 
sur Fherbe et m'attendant en fumant leur pipe. 

Ayant de Teau en abondance, je fais laver ma monture 
et son harnachement ; quant à moi, je prends un bain et je 
change de vêtements; j'étais couvert de boue des pieds à 
la tête. Une heure après, mes compagnons, qui avaient, à 
peu de chose près, passé par les mêmes péripéties, me 
rejoignaient. 

Après le déjeuner nous continuons d'avancer à travers 
un pays de plus en plus accidenté. 

Premier arrêt à Bonga, où l'on est déjà dans le district 
de Benguet; ce bourg couronne une colline conique de 
400 mètres d'altitude. Je dis bourg, mais, de fait, il n'y 
a ici que quatre à cinq cases de tisserands ilocanos, dont 
les étoffes de coton, très solides, sont justement renommées. 

Second arrêt à Galiano : on y couche dans le tribunal, 
et l'on y trouve trois chaises à porteurs que le commandant 
du district a la gracieuseté de nous envoyer. Ces chaises à 
porteurs sont tout simplement des fauteuils ordinaires aux- 
quels on adapte, à la hauteur des bras, deux longs bam- 
bous, dépassant d'environ 1 m. 50 devant et derrière. 
Ces bambous servent de brancards aux hommes pour 
transporter ce véhicule improvisé. Chacune de nos chaises 
avait à son service huit hommes qui se relevaient à tour de 
rôle; quand la route n'était pas tro.p dure, ils mettaient les 
brancards sur leur tête et partaient au petit trot. 

Le lendemain, après avoir traversé à gué la petite rivière 
Lipay qui coule au pied du village, nous nous dirigeons 
vers l'est; il s'agit de gravir les montagnes, dont les plus 
hautes atteignent 1500 à 1800 mètres, à travers des bois 
de chênes, et au-dessus de ces chênes, des sapins, d'abord 
clairsemés, puis pressés en forêt ; dans les ravins, la flore 
des pays tempérés se mêle à la flore tropicale. Ce sont à 
la fois des sapins et des fougères arborescentes. Nous fai- 
sons la halte du milieu du jour dans un vantay construit 
par le gouvernement comme lieu de repos et de refuge. 
Il est à mi-chemin de Galiano à la Trinidad et a 934 mè- 
tres au-dessus du niveau de la mer. 



480 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Les piliers de ce vaiilav sont de superbes pieds de fou- 
gères arborescentes couverts de très jolis dessins naturels ; 
à rinsertion de chaque feuille, il y en a un dont les dimen- 
sions diminuent à mesure qu'on se rapproche du bouquet, 
tout en conservant une régularité parfaite; ce dessin se 
rapproche de ceux que l'on remarque sur les cachemires 
des Indes. 

Splendide y est le panorama : on aperçoit au loin, par 
delà des montagnes en amphithéâtre, la mer, la grande 
mer, et, se détachant en blanc, les tours des églises de 
Bunan et de Gava. 

Ces montagnes sont composées en partie de roches plu- 
toniennes ; on y voit aussi des grès et des conglomérats ; 
plus haut , ce sont des calcaires presque entièrement 
composés de madré[)ores assez bien conservés. Cependant, 
vers 1670 mètres, nous avons trouvé un échantillon de 
pecten et deux ou trois autres bivalves qui paraissent 
appartenir à là période tertiaire. 

A 5 h. 45 nous sommes à 4720 mètres d'altitude et 
nous pouvons apercevoir la Trinidad, chef-lieu du district 
de Benguet, où nous arrivons le soir. Une église, un tri- 
bunal, la maison du commandant, celle de la guardia civil, 
une vingtaine de cases d'indigènes habitées par des natu- 
rels de la province de la Union et par quelques rares Igor- 
rotes convertis au christianisme, voilà toute cette capitale 
située au bord d'un lac, à près de 1700 mètres au-dessus 
des océans, sous un climat frais : la température s'y abaisse 
jusqu'à 6 degrés et ne dépasse jamais 28 ou 30 ; les plantes 
européennes, telles que la pomme de terre et les haricots, 
y croissent à côté du cacao et du café. Ces cultures, impor- 
tées et propagées par les gouverneurs du district, sont 
faites par les Igorrotes, (jui vendent à la côte l'excédent de 
leurs produits. Le soir, dans le tribunal, tout battant 
neuf, construit en sapin, la fraîcheur est vive, et nous met- 
tons les Européens à contribution pour doubler nos cou- 
vertures. 

Parmi les blancs, c'est à qui nous fera fête en ce pays 
perdu. Ils ne sont (jue cinq : le commandant-gouverneur 



LBS PROVINCES DU NOHO-OUEST DE LlllWN 151 

el sa femme, Espagnole des Philippines, le capilaine de la 
guardia civil, le curé el un missiûnnatre. Nous y serions 
resié des mois entiers ai nous eussions voulu. 

Le district de Benguet confronte au nord à celui de 
Lepanto; à l'est, la grande Cordillère centrale le sépare de 
la NuevB-Viscaya ; au sud. il est limité par la province de 




Un viatiy (lieu de npos) dam U montiigiie. 

Pangasinan, au sud-ouest et à l'ouest par celle de la Union. 
au nord-ouest par celle d'Ilocos-Sud. 

Le salon de réception est orné {le roses cueillies dans le 
jardin : elles répandent leur parfum dans la salle, dont on a 
fermé les fenêtres à cause du froid. Le thermomètre marque 
18 degrés centigrades. Nous avons renconlré à plus de 
1830 mètres d'altitude des rosiers à l'état sauvage. 

J'ai eu tout le lempa nécessaire pour étudier les Igorrotes, 



153 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

chez lesquels, dès le lendemain matin, nous allons de com- 
pagnie faire une excursion. Les montagnes environnantes 
présentent un aspect plus ou moins calciné. - 

Nous visitons quelques cases dlgorrotes disséminées un 
peu partout, principalement dans la vallée du lac. 

Elles ne sont pas élevées sur pilotis; le feu, placé au 
centre, soigneusement entretenu, ne s'éteint presque jamais, 
et les habitants se couchent autour du foyer, enveloppés 
dans leurs couvertures ; il y avait cependant dans' une case 
où j'ai pénétré quatre couchettes en planches, sur lesquelles 
se trouvait une espèce de petit matelas. 

Les Igorrotes sont regardés par les indigènes de la côte 
comme des frères qui n'ont pas voulu autrefois se sou- 
mettre aux Espagnols, ni accepter leur religion ; du reste, 
le mot IgoîTote voudrait dire habitant de la montagne. 
Remontado. 

Ils ont au premier aspect assez de ressemblance avec les 
naturels de la cote, mais chez eux le type est beaucoup plus 
pur, quoiqu'il varie beaucoup : les uns ressemblent aux 
Chinois, les autres aux Malais, le plus grand nombre aux 
Japonais. En un mot, ils se rattachent au groupe des popu- 
lations indonésiennes. 

En général ils ne sont pas très beaux. Les hommes cepen- 
dant ont des figures qui ne sont pas désagréables, quand 
ils n'ont pas pourtant l'air farouche ou craintif; des femmes, 
toute courtoisie à part, je dirai qu'elles sont horribles. 

Le nez chez quelques-uns est très droit et légèrement 
recourbé; chez d'autres, le lobule en est aplati. 

Les femmes l'ont presque toutes très petit et relevé à son 
extrémité. La bouche varie aussi beaucoup; mais les lèvres 
sont rarement pendantes, bien qu'elles soient toujours assez 
grosses. Les yeux sont presque bruns, et quelques individus 
les ont légèrement fendus à la chinoise. Les oreilles ne sont 
pas très grandes. Le front est bas, surtout chez les femmes. 
Les dents sont presque toujours droites, mais toutes en très 
mauvais état. Les pieds sont larges et épais, et les mains 
très fines. Les cheveux sont noirs, droits, fins, très fournis, 
mais coupés courts sur le front. Quelques-uns laissent 



LBS PROVIKCBS DU NORD-OUEST DE LUÇON lo3 

pousser leur bari>e ; ils sont assez généialement velus, con- 
trairemenl à ce que l'on observe chez les Tagals. 




II est bon <le i-appeler que [leu de lemps avaul la prise de 
possession des iles Philippines par les Espagnols, et même 
à ce moment, des pirates chinois et japonais, ayant eu 
leurs embarcaliiiiis prises ou perdues sur les côtes de 



1S4 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Luçon, se sauvèrent à terre et de là pénétrèrent dans Tin- 
térieur, où ils s'établirent. 

Quant aux Malais, ils vinrent de tout temps ravager les 
îles Philippines ; il n*y a que peu d'années que Ton est par- 
venu à les repousser chez eux, grâce à la navigation à 
vapeur, qui a permis aux Espagnols d'établir une croisière 
efficace. 

J'ai, pendant cette excursion, mis souvent à contribution 
mon jeune ami, M. Enrique d'Almonte, très habile dessi- 
nateur, pour me faire quelques croquis de ces indigènes ; 
mais malheureusement, il n'a pu prendre ceux que j'aurais 
désirés, ces modèles refusant absolument de poser. 

Les Igorrotes sont petits et trapus, aux jambes fortes et 
aux bras grêles ; les femmes sont de très petite taille ; je 
n'ai pu mesurer, et encore imparfaitement, qu'une seule 
femme et quelques hommes, grâce aux ordres du comman- 
dant et avec l'aide du curé. Chez les hommes, la taille 
moyenne est de 1 m. 570 ; celle de la femme, qui est à très 
peu près celle de toutes ses compagnes, atteint 1 m. 460. 

Les Igorrotes, hommes et femmes, font de très bons por- 
teurs; on les emploie non seulement pour les hamacs, mais 
encore pour le transport de tous les produits de leur pays, 
car les chemins dans leurs montagnes sont impraticables 
pour les animaux. Pour transporter leurs fardeaux, ils 
confectionnent une espèce de crochet assez semblable à 
ceux de nos commissionnaires, seulement très court, le 
sommet dépassant un peu la tête; il est muni de trois 
bretelles, dont deux viennent s'assujettir aux épaules et la 
troisième vient passer sur le sommet du front, qui sup- 
porte ainsi une grande partie de la charge. Les femmes 
portent leurs enfants sur le dos, retenus par une bande 
d'étoffe. 

Hommes et femmes sotit très sales, surtout ces dernières, 
qui, descendant rarement dans la plaine, n'ont pas l'occa- 
sion de passer un cours d'eau et de prendre malgré elles 
un bain. A cette altitude, d'ailleurs, l'eau est glacée et 
provoque très vivement la sensation de froid, même à nous 
Européens. Ayant demandé de l'eau pour me laver, un de 



LES PROVINCES DU NORO-OUEST DE LUÇON 185 

mes hommes, qui n'avait jamais quitté la plaine, alla en 
puiser à la rivière. Quand il me l'apporta, je lui dis de net- 
toyer la cuvette : l'Indien, sans défiance, plongea les mains 
dans Teau, mais il les retira aussitôt, prétendant qu'il s'était 
brûlé. 

L'eau n'avait certes pas plus de 4 à 5 degrés centigrades ; 
il est vrai de dire qu'il était 6 heures du matin et que 
nous avions presque l'onglée. 

Le costume des hommes se compose d'une bande d'écorce 
ou d'étoffe qui leur passe entre les jambes et s'enroule 
autour des reins, à l'instar des Negritos ; seulement ils ont 
en plus une espèce de couverture de coton qu'ils drapent à 
l'espagnole. 

Les femmes portent une espèce de petit jupon et, en pré- 
sence des Européens, une petite chemisette. 

La coiffure est la même pour les deux sexes ; pourtant les 
hommes portent leurs cheveux plus longs que les femmes. Ds 
les graissent avec de l'huile de coco qui ne tarde pas à rancir, 
ce qui leur donne une odeur passablement désagréable. 

Hommes et femmes ont des boucles d'oreilles en cuivre, 
(ju'ils fabriquent eux-mêmes, ainsi que des bracelets en 
cuir et en cuivre aux bras et aux jambes. 

Les maladies de peau ne sont pas aussi fréquentes que 
dans d'autres régions, mais sont cependant loin d'être 
rares. 

Chez eux le tatouage est presque une œuvre d'art ; il est 
fait avec beaucoup de précision et représente parfois des 
serpents ou des fleurs, mais le plus souvent des dessins 
d'ornement exécutés avec grand soin et méthode ; à mesure 
que l'on devient plus riche et plus puissant, les dessins 
augmentent; quelques Igorrotes n'en ont qu'autour des 
poignets, tandis que d'autres ont les bras, les jambes et le 
buste tout tatoués. 

Ils recueillent ingénieusement l'or, répandu un peu par- 
tout dans ces montagnes. Avant l'époque des pluies, ils 
creusent un grand trou au pied d'un talus, dont ils prépa- 
rent l'éboulement ; les pluies arrivent, le talus s'écroule et 
l'eau entraîne les terres dans le trou, avec le métal qu'elles 



186 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

contiennent et qu'ils < lavent » à la saison sèche. C'est 
ainsi qu'ils récoltent annuellement de 100000 à 120000 
francs d'or qu'ils vont vendre à notre compatriote dénatio- 
nalisé, M. Balthazar d'Aringay. 

Non seulement ils savent fondre l'or, mais ils le mêlent 
aussi fort habilement avec de l'argent ou du cuivre : on a donc 
raison (par crainte de tricherie) de leur payer l'or en pail- 
lettes 80 francs l'once , et 40 seulement sous forme de lingot. 

Us font des ornements en cuivre et des pipes qu'ils nom- 
ment guyos avec le minerai qu'ils ont extrait et réduit. Ces 
pipes, dont nous reproduisons des spécimens, sont de plu- 
sieurs formes et de divers dessins ; quelques-unes repré- 
sentent une femme ou un homme assis, les coudes sur les 
genoux et le menton sur les mains : c'est aussi la posture 
favorite de leurs fétiches. 

Ils fabriquent aussi des petits paniers en rotin, qui, par- 
fois, sont en deux parties s'emboîtant exactement l'une dans 
l'autre. 

Us portent ces paniers eu sautoir et ne les quittent jamais ; 
ils mettent dedans leurs pipes, leur tabac et tout ce qu'ils 
ont de précieux. Pour fumer leur tabac, ils enroulent des 
feuilles en forme de cigares et les plantent ainsi dans leurs 
petites pipes ; ils mâchent peu de bétel, préférant de beau- 
coup le tabac qu'ils cultivent dans ces hautes régions. 

Leur alimentation, principalement végétale, se compose 
de camote {Convolvulus batatas)^ d'ignames, de maïs, et 
de très peu de riz, qui ne pousse que difficilement dans ces 
régions peu marécageuses. Us mangent peu de viande, à l'ex- 
ception des jours de grande cérémonie ; mais ils utilisent les 
animaux tués à la chasse avec leurs lances et leurs flèches, 
et quelques poissons qu'ils prennent dans les cours d'eau. 

Ils élèvent beaucoup de bestiaux, chevaux, bœufs, buf- 
fles, chèvres, et aussi beaucoup de chiens, dont ils sont 
excessivement friands. Leurs greniers sont bâtis sur pilotis. 

Quand un homme meurt, on rassemble le bétail qui lui 
appartenait, et tout le village festine jusqu'à ce que le der- 
nier animal soit consommé. On ne se quitte qu'après l'épui- 
sement complet du stock de vivre« 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 187 

Le langage des habitants iiû.i2e& jxumtagaes n'est pas com- 
pris des indigènes de la côte ; il y a trois dialectes igarreto: 
Vtmibalog^ le caman et le cataoan. 

Les Igorrotes sont monogames; un jeune homme qui 
veut se marier choisit une fille du pays, et, sans autre cé- 
rémonie, ils vivent ensemble; s'ils ont un enfant après un 
certain temps, le mariage est indissoluble. L'adultère est 
puni très sévèrement. 

Les secousses volcaniques sont ici assez fréquentes. 

La légende dit qu'autrefois, à la place du lac qui est au 
pied du village et de la vallée qui l'entoure, existait une 




Pipes des Igorrotes. 

haute montagne qui disparut à la suite d'un grand tremble- 
ment de terre. Ce fait aurait eu lieu vers la fin du xvi« siècle 
ou au commencement du xvu® siècle. 

L'histoire naturelle, dans cette contrée, ne m'a pas fourni 
un grand nombre de spécimens ; cependant le commandant 
du district m'a fait cadeau d'un petit rongeur, très voisin 
d'un autre animal que j'avais tué à l'Infanta. ~" 

Le 11 septembre nous laissâmes la Trinité endormie dans 
une paix profonde. Nul ne s'y doutait que la guerre était 
proche, que la Casa Real et la caserne de la guardia civil 
s'abîmeraient dans les flammes et que nos bons amis les 
Européens auraient à peine le temps de fuir. 

Cette guerre, d'ailleurs vite apaisée, ne fut qu'une de 



158 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

ces échauffourées comme il en arrive dans les Philippines 
toutes les fois que l'autorité veut réduire à la soumission et 
forcer au tribut les peuplades monticoles jusque-là libres 
de tout joug. Ces indigènes, comme tous ceux, du reste, 
de rintérieur, ne se reconnaissent pas comme sujets espa- 
gnols et ne payent aucun tribut. 

Le nouveau gouverneur, trouvant cet état de choses 
préjudiciable aux intérêts de la colonie , a décidé que 
tous devaient être soumis et réunis en villages; publié 
partout, comme on le put, cet ordre enjoignait aux natu- 
rels de faire leur soumission au mois de janvier ou de fé- 
vrier 1881. 

Quelques-uns ont accepté et sont venus au-devant des 
conquérants, qui leur apportaient des cadeaux de toutes 
sortes^ fNTOvenant de dons faits par les habitants de Manille 
pour faciliter la soumission des infidèles. 

Le gouverneur général alla en personne dans certaines 
parties de Luçon recevoir ceux qui voulurent bien des- 
cendre de leurs montagnes. 

Après les cadeaux, ce furent les coups de fusil pour ceux 
qui préféraient la liberté et la vie vagabonde des bois à 
Texistence plus sédentaire qu'on leur offrait. Il y eut des 
combats un peu partout, quelques assassinats commis sur 
des Espagnols et sur des soldats indiens isolés ; en peu de 
temps, la montagne fut en feu, et le soumis de la veille 
devint souvent l'ennemi le plus acharné. 

Il y eut aussi quelques défections dans les rangs indiens ; 
ainsi un groupe, profitant de l'absence des chefs invités à 
un bal donné en leur honneur, disparut dans la montagne 
avec armes et bagages. 

Je rapporte ici les renseignements que quelques amis 
ont bien voulu me communiquer, car il est assez difficile 
de savoir exactement la vérité ; les trois journaux de 
Manille, soumis à une censure rigoureuse, ne font que 
chanter les louanges de l'armée et annoncent sans cesse 
de nouveaux succès. Mais ces nouvelles se ressemblent 
toutes et l'œuvre de civilisation n'avance pas plus vite. 

On prend quelques malheureux indigènes qui promet- 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 159 

tent, par crainte, de devenir sédentaires; mais quelques 
jours après, Fexpédition n'étant plus à redouter, les Igor- 
rotes ont regagné la montagne. 

Le 16 septembre, nous quittons Aringay pour continuer 
notre route vers le nord ; nous côtoyons toujours le bord du 
golfe, de Lingayen jusqu'à Bauang en passant par le petit 
\illage de Gava. 

£n sortant de Bauang, le dernier village bordant le golfe, 
nous marchons au nord, et, en 30 minutes, nous arrivons 
à San-Fernando, chef-lieu de la province de la Union el 
résidence de Tofficier supérieur de l'armée espagnole. 

La ville n'a rien de remarquable, si ce n'est la grande 
place, autour de laquelle sont bâtis la maison du gouver- 
neur, l'église, le couvent et le tribunal. 

San-Fernando est à peu de distance de l'endroit où vieni 
aborder le courrier qui remonte au nord après avoir louché 
à Suai. 

Pendant que nous sommes à table chez le commandant, 
arrivent deux dépêches, l'une annonçant un nouveau trem- 
blement de terre à Manille, mais peu important, et l'autre 
la délivrance de la reine et l'ordre de donner des réjouis- 
sances au peuple : Panem et cir censés. 

Le gouverneur octroie aux Indiens deux jours de gallera. 

Le lecteur sait que les combats de coqs sont une des 
grandes récréations des Indiens ; ils ne sont peut-être pas 
autant en honneur dans cette partie de l'île, mais, comme 
ils ne sont permis que le dimanche et les jours de fête, cela 
vaut pour eux tous les feux d'artifice tirés en Europe. 

On cultive le tabac dans cette province, culture encore 
obligatoire à ce moment dans la région. 

C'est chose de gouvernement, el chaque chef de famille, 
chaque « tributo*» est tenu de fournir annuellement un 
certain nombre de feuilles à l'État. La récolle faite, on la 
porte au village et là le gobernadorcillo compte les fardeaux, 
qu'on dépose dans les magasins; puis les employés de la 
régie séparent les feuilles, non pas suivant leur qualité, 
mais suivant leur longueur : il y avait quatre dimensions 
distinctes, suivant lesquelles les feuilles étaient payées au 



160 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

prix fixé par le gouvernement; quant aux feuilles trop 
courtes, elles étaient refusées, mais non rendues au cul- 
livateur, l'administration les brûlant sans aucune indem- 
nité. 

Depuis juillet 1882, la culture du tabac est dégagée de 
toute entrave; qui veut, la pratique, et l'État n'a plus le 
monopole de l'achat et de la vente. 

Le tabac étant facile à cultiver, ce travail convenait par- 
faitement aux indigènes ; mais, il y a quelques années, des 
difficultés financières obligèrent l'administration à payer les 
producteurs avec des bons qui plus tard seraient échangés 
contre de l'argent monnayé. Mais mal accueillis, au début, 
par les Indiens, ces bons tombèrent bientôt dans le discrédit, 
et ce fut là le point de départ d'une exploitation générale 
des indigènes par les individus avec lesquels ils faisaient 
leurs échanges habituels. Le discrédit des bons du trésor 
ne fit qu'augmenter. Ce fui, on le comprend, une occasion 
d'agiotage. Cette situation s'est prolongée pendant plusieurs 
années, et quelques maisons de banque de Manille, dirigées 
par des métis ou des Chinois, ont accaparé à vil prix ces 
bons, qu'ils savaient devoir être intégralement payés tôt ou 
tard. 

On a vu des Indiens donner 5 piastres de papier pour une 
d'argent ou pour la môme valeur de riz. 

Le général Moriones, vieux soldat intègre, ayant eu con- 
naissance de ces faits, et pour empêcher la ruine des 
Indiens au profit de quelques individus, publia une ordon- 
nance annonçant que les bons allaient être remboursés. 
Mais, sachant que le payement des bons au pair n'aurait pas 
favorisé les cultivateurs, le général ordonnait que l'on rem- 
bourserait ù une certaine époque pour t^nt de milliers de 
bons à tant la piastre, et que le reste serait payé à échéances. 

Le tabac des Philippines est très bon et serait encore 
meilleur s'il était mieux soigné. 

Celui qui a la plus grande renommée est le tabac de 
Cagayan, vaste pays situé entre les deux grandes Cordillères 
du Nord et arrosé par de nombreux cours d'eau se jetant 
dans le fleuve qui donne son nom à la province. 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 163 

Le tabac cultivé dans les montagnes a les feuilles petites, 
mais possède un très bon parfum. 

La contrebande du tabac était très active aux Philippines 
avant la nouvelle réforme. Le gouvernement vendait en 
effet le tabac assez cher au détail, et, dans nos courses, il 
nous est arrivé souvent de voir des individus se sauver à 
travers les rizières ou dans les bois, prenant les Européens 
qu'ils rencontraient pour des inspecteurs de la régie. 

Le 17 septembre, à 4 heures du matin, nous nous met- 
tons en route avec le commandant, qui nous accompagne 
jusqu'à la limite de son territoire. 

Nous passons rapidement San-Juan et, montant toujours 
vers le nord, nous arrivons à Bagnotan. 

Les routes de celte partie de Luçon sont, sans contredit, 
les meilleures des Philippines, même et y compris Manille. 

Le commandant n'a pas, comme les alcades, à s'occuper 
des innombrables procès publics et privés, et il peut accorder 
tout son temps à l'administration et au bon entretien des 
routes de sa province. 

En sortant de Bagnotan, le chemin s'incline au N.-N.-O. 
pendant environ 2 kilomètres, puis tourne brusquement 
àl'E. 

Nous laissons reposer nos clievaux dans ce village, puis 
nous nous dirigeons au S.-S.-E., pour gagner le village de 
Balaoang, situé au pied d'une chaîne de montagnes, dépen- 
dance d'un des contreforts de la chaîne centrale. 

A Balaoang nous sommes reçus, comme dans les autres 
villages, par la musique réunie à l'occasion de l'heureux 
accouchement de la reine et de l'arrivée du nouveau gou- 
verneur; elle nous paraît moins mauvaise que celles que 
nous avons déjà entendues. 

Retournant sur nos pas jusqu'à Bagnotan, nous conti- 
nuons notre route vers le N.-E. jusqu'au village de Bangar, 
le dernier de la province de la Union. 

Nous arrivons en grande compagnie au couvent, car lous 
les curés des villages que nous avons traversés nous onl 
suivis dans leurs voitures et viennent prendre part à la fêle 
que nous donne le curé de Bangar. 



464 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Je laisso ces messieurs jouant aux cartes ou aux dominos 
en attendant le dîner; prenant mon fusil, je profite de la 
tombée de la nuit, moment du réveil des paniques, pour 
en abattre quelques-uns. Ce sont de grandes chauves-souris 
qui vivent par bandes. Pendant le jour, ils restent suspendus 
par un de leurs crochets à un arbre qu'ils choisissent et 
qu'ils ne tardent pas à dépouiller de toutes ses feuilles. Le 
jour, on peut les approcher facilement et les tuer à coups de 
bâton. Quand une pierre vient les réveiller, ils se contentent 
de changer de place en poussant de légers cris. Ceux que 
j'ai tués ici sont très beaux; les mâles ont le plastron et le 
col d'un jaune d'or brillant d'un très bel effet, et le poil du 
corps roux et soyeux. 

Les indigènes trouvent la chair de ces animaux très 
bonne; quant à moi, la forte odeur qu'ils exhalent m'a tou- 
jours inspiré beaucoup de répugnance, et je n'en ai mangé 
qu'en cas de disette. 

Le pays que nous avons parcouru aujourd'hui n'est qu'une 
vaste plaine d'alluvion s'étendant de la mer au pied des 
montagnes et mesurant plus d'une lieue de largeur. Les 
principales cultures sont le tabac et le riz. 

Le lendemain, laissant nos compagnons endormis, nous 
continuons à remonter vers le nord, et nous traversons le 
grand fleuve Ambunayam, dont le delta a près d'une lieue 
d'étendue. 

Au milieu se trouve une grande île qui est un sujet con- 
tinuel de contestations entre les villages des deux rives; 
parfois de véritables batailles ont lieu entre les pécheurs do 
l'une et l'autre province. 

Après la traversée du fleuve, nous arrivons à Tagudin, 
premier village de la province d'Ilocos sud. 

Puis viennent successivement Sevilla, Santa-Cruz, Sanla- 
Lucia, et nous entrons à Candon, ville où nous avons pro- 
jeté de tenter une longue excursion dans les sierras de l'in- 
térieur. 

Le P. Canon, curé du lieu, ne veut pas que nous logions 
au tribunal ou autre part ailleurs ; il nous installe de force 
chez lui ; tous ses amis viennent nous voir; l'un des direc- 



LES t^ROYlNCËS DU MORD-OUEST DE LUÇON itô 

leurs des mines de cuivre des environs offre de nous y servir 
de guide et met ses hommes et ses chevaux à notre dispo- 
sition. 

C'est une belle chose que l'hospitalité aux Philippines. 
Tout le monde ici m'affirme que ce n'est pourtant pas l'hos- 
pitalité d'autrefois. 

Depuis les dernières révolutions d'Espagne, il s'est pro- 
duit ceci. Chaque parti arrivé au pouvoir épure à sa façon 
le personnel gouvernemental des Philippines; il remplace 
toutes les créatures du ministère précédent par ses créa- 
tures à lui. On a vu jusqu'à trois fonctionnaires à la fois 
dans un seul poste : le premier était resté en lieu et place 
faute d'argent pour partir, et le second, n'ayant pas fait 
diligence, avait été gagijé de vitesse par son remplaçant. 
Sur cette foule de fonctionnaires passagers, beaucoup ont 
abusé de l'hospitalité, et les Philippiniens sont devenus 
prudents. 

Autre raison : jadis on allait aux Philippines par le cap 
de Bonne-Espérance, et en bien petit nombre ; maintenant 
Tarchipel reçoit par Suez autant d'Européens en un mois 
qu'autrefois en toute une année. 

Mais si nous, voyageurs étrangers, nous sommes moins 
bien accueillis qu'autrefois, notamment par les curés des 
Philippines, il faut l'attribuer à la publication de l'ouvrage 
de M. Jagor connu aux Philippines par la traduction espa- 
gnole qu'en a publiée M. Sébastien Vidal. Dans son œuvre, 
Jagor décrit les mœurs des curés espagnols et plus particu- 
lièrement des curés indiens. Bien que ses appréciations 
soient très souvent justes, elles sont peu flatteuses. Depuis 
lors, on nous reçoit mal et on nous cache beaucoup de 
choses, dans la crainte que nous ne les fassions connaître. 

La journée du 20 se passe à régler les fardeaux et à faire 
les provisions; on nous prête des chaises à porteurs, dont 
deux sont très commodes ; elles sont en bambou et viennent 
de Hong-Kong ; on y est très bien assis ; chacune d'elles doit 
être portée par huit hommes. 

Le district que nous allons visiter est situé dans l'inlérieur 
et s'étend jusqu'à la grande Cordillère centrale. 



166 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Il est limité au nord par l'Abra * et le district de Bontoc, à 
Test par la grande chaîne centrale qui le sépare de C^gayan 
et qui va jusqu'aux confins de la province de la Nueva-Biscaya, 
au sud par le district de Benguet, et à l'ouest par la province 
d'Uocos sud, dont il dépend administrativement. 

Notre caravane se mit en marche le î21 septembre, avec la 
pluie sur le dos ; elle se dirigeait au sud-est vers le district 
de Lepanto et la grande Cordillère centrale. 

Salcedo, à 16 kilomètres de Candon, fut le premier pueblo 
rencontré. 

La route que nous suivons traverse des plaines et des 
teiTains marécageux; il existe, il est vrai, uûe autre roule 
que le général Moriones a fait construire l'année dernière ; 
mais, abandonnée depuis son départ, elle est en peu de temps 
devenue impraticable. 

En sortant de Salcedo, nous remontons un petit cours 
d'eau et nous marchons directement à l'est; bientôt, nous 
gravissons les premières montagnes, et, à 4 heures, nous 
arrivons à Lingay, petit village au pied du mont Tila 
(1072 mètres), peuplé par moitié d'Ilocanos et d'Igorrotes. 

Le pays est sagement cultivé; sur les terres, retenues en 
gradins par des murs de pierre sèche, croissent riz, igname 
et maïs; ces gens entendent parfaitement la pratique des 
irrigations. Nous eûmes tout le temps de jouir des plaisirs 
de Lingay; une affreuse nortada nous y retint toute la 
journée dans la case du maître d'école, où la pluie pénètre 
en toute liberté ; et c'est la meilleure du village ! 

A chaque rafale, les quelques touffes de bambous qui sont 
(levant nous plient jusqu'à terre, et il y eu a qui ne se relè- 
vent pas; les champs de riz ondulent comme une mer en 
furie; pendant trente heures, les cataractes du ciel sont 
ouvertes, et pas un être vivant n'ose s'aventurer dehors, de 

1. Abra, en espagnol, signifie gorqe de montagnes. On désigne 
sous le nom de territoire de l'Abra la partie du nord de l'île 
de Luçon limitée par la grande Cordillère centrale à TE. et la 
chaîne de montagnes parallèle à la côte 0. Dans la région qui 
s'étend entre les deux chaînes coule un cours d'eau important 
qui a nom Abî'a, 



LES PROVINCES Dtl NORD-OUEST DE LUÇON 167 

peur d*être enlevé par la tourmente et jeté dans un pré- 
cipice. 

Enfin, le 23, le temps s'étant éclairci, nous entreprenons 
Tascension du Tila, dont le pic s'élève à 1200 mètres d'alti- 
tude. De la passe, qui n'est qu'à 1100 mètres, je puis 
prendre un tour d'horizon, car nous apercevons parfaitement 
Santa-Lucia, Santa-Gruz, Candon et la pointe de Namag- 
pacan. 

De Lingay nous descendons à Ângaqui, hameau d'Igorrotes 
à 720 mètres d'altitude. Ces montagnes, bien qu'arides, soûl 
belles, et l'on se croirait presque en Suisse, mais le thermo- 
mètre nous détromperait : à 6 heures du soir, il marque 29**. 
Le pays est calcaire, plus qu'à moitié dénudé ; les pentes sont 
couvertes de cogon. De ci, de là, on rencontre quelques bou- 
quets d'arbres dans le fond des ravins. 

J'ai pu récolter pendant la marche quelques mollusques 
intéressants; c'est tout ce que le naturaliste pouvait re- 
cueillir sur ces pentes. Mon ami M. d'Almonte a bien voulu 
faire à mon intention un croquis exact de la vue du mont 
Tila et du pays voisin. 

Le 24, nous continuons notre route au sud-est, toujours 
à travers les montagnes ; nous nous arrêtons pour la halte 
du déjeuner à 691 mètres d'altitude, et le point culminant 
atteint ce jour- là est de 698 mètres. 

Nous continuons à marcher jusqu'au bord de la rivière 
Imalaya, qui court dans la direction du nord et qui se jette 
à peu de distance dans le fleuve Abra. Les eaux ayant 
emporté le pont deux jours avant notre arrivée, nous voilà 
obligés de chercher un gué qui nous permette de traverser 
la rivière. Nous arrivons ensuite au village de Cervantes, 
entre Cayon, chef-lieu du district, et Maugayen, où se 
trouvent des mines de cuivre. 

Le lendemain, une heure de course à cheval à travers 
des sentiers taillés sur les flancs des montagnes nous con- 
duit à Camillas, où nous recevons l'hospitalité chez les pro- 
priétaires des mines de cuivre. 

Dans les plaines dépendant de l'habitation, on a essayé 
d'établir des plantations de café, mais elles n'ont pu réussir 



i68 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

à cause de la sécheresse; en revanche, ces plaines sont 
excellentes pour l'élevage des bestiaux. 

Le 26 au matin, nous traversons avec assez de difficulté 
la petite rivière Suyo, qui, en ce moment, roule avec fracas 
ses eaux torrentielles; trois heures de marche par l'est- 
sud-esl à travers des sentiers semblables à ceux d'hier nous 
conduisent jusqu'à Maugayen. 

Il y a quelques années, un Espagnol établi à Candoii 
achetait le cuivre aux Igorrotes de l'intérieur; il eut l'idée 
de fonder une société pour l'exploitation des gisements; on 
fit venir des ingénieurs qui les reconnurent. Une fois le 
terrain acheté, on commença l'exploitation. 

Ces mines sont admirablement situées; d'immenses 
forets de sapins fournissent abondamment le charbon néces- 
saire à la fonte, mais le transport de la côte aux fonderies 
et des fonderies à la cote grève tellement l'entreprise qu'elle 
a succombé d'abord et que, une fois relevée, elle n'a plus 
<lonné que 16 000 à 24 000 francs de revenu par an. De 
l)lus, le travail d'extraction est contrarié par les infiltra- 
lions d'eau, et l'approvisionnement en combustible est 
devenu difficile : on a coupé les sapins inconsidérément, 
sans jamais replanter, et il faut maintenant aller chercher 
les bois très loin. On a dû, pour fabriquer le charbon, 
s'installer loin de la mine, au milieu des bosquets isolés 
de sapins, et il faut changer ainsi de résidence à mesure 
que la foret disparaît. 

Au cours de cette visite dans les galeries nous voyons 
quelques filons de cuivre assez riches; j'ai pu réunir une 
série comï)lète des roches et minerais de cette région. 

Les ouvriers des mines sont ou des Chinois ou des Igor- 
rotes. Parmi ces derniers , j'ai pu mesurer quelques 
hommes, d'ailleurs eu petit nombre, mais aucune femme 
n'a voulu s'y prêter. Il en est un presque noir, très diffé- 
rent de tous les autres gens du pays, qui en font eux- 
mêmes la remarque : on dirait d'un Cahfornien noir. 

Les hommes sont, en général, plus grands et d'un type 
un peu différent de ceux que j'avais observés à Benguet. 
Ici on croirait voir des Japonais ; ils gardent plus volontiei"» 



LES PROVINCES Dtl NORD-OUEST DE LUÇON 169 

leur barbe ; leurs cheveux sont lisses et ils les portent 
longs. — 

Les Igorrotes sont encore peu sociables ; on a établi un 
village auprès des mines ; jusqu'à présent ils ne s'y sont pas 
établis, préférant vivre isolément dans les montagnes. 

A peu de distance des mines de cuivre, les Igorrotes 
récollent de l'or, comme ceux du district de Benguet. 

Les naturels fabriquent non seulement des pipes et des 
ornements en cuivre, mais encore des marmites et autres 
ustensiles de ménage, qu'ils fondent d'abord et qu'ils mar- 
tèlent légèrement ensuite. 

J'ai pu rapporter une de ces marmites, grâce à l'obli- 
geance des propriétaires des mines, car les indigènes n'ai- 
ment pas à s'en dessaisir. 

Après les mines, on fit visite à la montagne Data. D'après 
les nouvelles reçues à Manille, un volcan y aurait surgi 
durant les récents tremblements de terre ; nous n'y voyons 
qu'un effondrement de 120 mètres de longueur, de 60 de 
largeur, près d'un terrain de 1400 mètres carrés boule- 
versé et crevassé en tous sens. 

Le 28 septembre, retour à Cervantes, et de là on se 
rend à Cajan, bourg situé à 670 mètres d'altitude. C'est 
une longue rue en pente faite de maisons en planches de 
sapin et élevées sur pilotis. Malgré son humble apparence 
et sa petitesse, Cajan est le chef-lieu du district de Lépanto. 
Comme dans le district de l'Abra, il n'y a qu'iin centre 
un peu important, le chef-lieu, les autres agglomérations 
sont de petites bourgades. 

On y cultive, comme dans les régions inférieures, du 
riz, des ignames et du maïs ; le terrain de culture est éga- 
lement en amphithéâtre sur le flanc des vallons ; tout le 
reste est inculte. — 

Les indigènes récoltent aussi un peu de tabac et ramas- 
sent de l'or ; le commandant nous a montré une série de 
fétiches faits de ce métal et quelques pépites assez grosses. 
Les Européens sont représentés ici par le commandant 
du district et par le capitaine de la guardia civil ; il n'y a pas 
de curé; un missionnaire y passe deux ou trois fois par an. 



170 VOYAGB AUX PHIUPPINES 

On fait tout ce que Ton peut pour attirer les Igorroles 
des montagnes ; quelques-uns se sont décidés à venir, mais 
la plupart retournent bientôt dans les bois, et, dernière- 
ment, un groupe tout entier a disparu brusquement, Tuu 
d'eux ayant coupé la tête d'un de leurs ennemis. 

Leurs mœurs sont à peu de chose près les mômes que 
celles de tous les Indiens de ces contrées ; seulement, il est 
à remarquer que les dialectes varient beaucoup et qu'un 
très petit nombre d'individus parlent le môme. 

J'aurais bien voulu m'y procurer des squelettes d'Igor- 
rotes, mais ils cachent soigneusement leurs morts ; ils les 
enterrent au pied d'un rocher incliné, de manière que le 
corps soit à l'abri. 

Plus -heureux en fait de curiosités, j'emportai de Cajau 
quelques objets, entre autres un plat double en bois et 
une cuillère, en bois également : le grand plat est pour le 
riz, le petit plat pour le ragoût et la sauce ; la cuillère repré- 
sente une femme nue avec une espèce de bonnet de police 
recourbé en avant. On ne rencontre ces ustensiles que dans 
un seul village, et ils se rapprochent beaucoup des objets 
de même espèce rapportés des îles de l'Océanie. 

J'y fis aussi l'acquisition de deux idoles, homme et 
femme, sculptées en plein bois. L'homme est assis les coudes 
sur ses genoux et la femme est debout, les deux mains 
appuyées sur le ventre ; les yeux sont faits de deux cauris, 
et sur une troisième coquille introduite dans la bouche on 
a sculpté les dents. 

Je désirais aussi beaucoup quelques-unes de leurs armes, 
lances, sabres et flèches, qui sont assez belles, mais j'al- 
tends toujours avec impatience celles qu'avait bien voulu 
me promettre le gouverneur du district de Lépanto. D de- 
vient de plus en plus difficile aux Philippines de se pro- 
curer des armes; depuis quelques années, le gouvernement 
a mis la main sur toutes celles qu'il a pu atteindre et il ne 
permet plus aux Indiens d'en avoir. Quelques alcades en 
possèdent de très belles collections, mais ils les gardent 
pour eux. 

Je n'ai pu me procurer un ancien tibor, en porcelaine 



LES PROVinCBS Ut NOHD-OUEST UE LU{,Oli 



171 

de Chine assez commune, et pas très anaen probablement, 
mais cependant mteressani 

L Indien qui le possède na \oulu le \eudie i aucun 
prux G est un objet de famille auquel il lient beaucoup, 
comme un louvemr de ses ancttreh 

J ai pu mesurer cinq hommes, non sans peiue el grâce 
au\ ordres exprès du ^ou\erneur Je donne plus haul 
(page 133) leur l^pe, hoiume» et femmes, et un specimeii 
de leur tatouage en tout semblable i ceux des autres 
Igorrotps qne ] ai rencontre'' jusqu ici 




les ttpcb sont toujouis lies \aiies, les Jiiila(]ie>< de 
l>eaii aui ces hauteurs sont moins communes qu a une 
dllitude infei leure , chez quelques indigènes le nez eut tout 
n fait droit a\ec le bout légèrement recourbe Chez d au- 
tres au coiitriire surtout chez les femmes il est large el 
epHle 

Les hommes ont le» inembies inferieuis velus la barbe 
est souvent sbondaule el quelques uns la portent coupée 
court, ils ont les cbe\eu\ longs en gênerai, et quelques 
chevelures atteignent 90 centimètres de longueur 

Ils les divisent en deux bandeaux qu ils tortillent autour 
de leur tête presque tous portent en outie un morceau 
iletoffe denvnon 1 m ^0 dt louguoui Miioiili m foimu 



17â VOYAGE AUX PHILIPPINES 

de turban et dans lequel ils plantent leur pipe et serrent 
le tabac. 

Comme les Igorrotes de Benguet, ils ont les mains 
petites, les pieds grands et larges, les bras grêles et les 
jambes fortes. Les oreilles sont généralement grandes, les 
yeux bruns et, chez quelques sujets, un peu obliques, ce 
qui accuserait chez eux une infusion très manifeste de sang 
chinois. 

Les dents, généralement droites, sont en très mauvais 
état. Chez les femmes Fusage du bétel leur donne une 
couleur brune vernissée d'un aspect sale et assez laid ; 
mais c'est la mode, comme il est de mode aussi de porter 
les cheveux courts sur le front, ce qu'on appelle à la chien 
dans nos modes de coiffures européennes. Les femmes por- 
tent les cheveux beaucoup plus courts que les hommes, 
et les élégantes les retiennent sur la tête avec une espèce 
de diadème en perles. 

Lel®' octobre, nous rebroussons chemin jusqu'à Angaqui ; 
les eaux des rivières ont encore monté ; le passage ne peut 
s'effectuer qu'eu radeau et à l'aide d'un grand nombre 
d'hommes. 

Le lendemain, nous prenons la direction nord-nord-ouesl, 
en contournant les montagnes ; les chemins sont très mau- 
vais et, dans une gorge appelée Tabalina, nous avons toutes 
les peines du monde à passer sans nous embourber entiè- 
rement; nous sommes sur un terrain calcaire qui semble 
délayé ; nous arrivons enfin à Triagau, village situé à 725 mè- 
tres d'altitude, où se trouve un entrepôt de tabac apï)ro- 
visionné par les Igorrotes des montagnes. Ce tabac est 
assez bon, mais les feuilles en sont petites. 

Malgré les instances du commandant et de sa femme, 
qui veulent nous retenir, nous continuons notre roule, car 
mon ami est pressé de rentrer, malade qu'il est d'une forte 
bronchite. 

Dans la descente, nos guides nous égarent; la nuit 
empoche qu'ils se reconnaissent ; nous passons et repassons 
dans le lit de la rivière Lilidon, qui sert de chemin; el, 
a[>rès avoir franchi des clôtures el [)ataugé dans la vase, 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 173 

nous arrivons enfin à 8 heures du soir dans un village, d'où 
nous reparlons le malin au jour pour Nueva Carbela et 
Santa-Maria. Nous avons rejoint le bord de la mer. Le curé 
de Sanla-Maria, homme fort aimable, nous fait le meilleur 
accueil; il me montre sa collection de coquilles et nous 
donne sa voilure pour regagner Gandon, où, pendant notre 
absence, on a ressenti quelques secousses de tremblement 
de terre. 

Santa -Maria possède l'église la plus pitloresquement 
située que j'aie vue dans les Philippines, sur le front d'un 
rocher de plus de cent mètres de hauteur, au-dessus de la 
plaine ; de là on domine tout le pays. 

Le couvent sert souvent de refuge aux habitants pendant 
les inondations assez fréquentes qui envahissent la contrée. 
Après Santa-Maria, nous traversons Narvacan ; la route, 
après un brusque détour à l'ouest, se dirige de nouveau 
vers le nord jusqu'à Santa, où l'hospitalité ne nous paraît 
pas poussée à l'extrême, et où nous passons la nuit tant 
bien que mal dans un tribunal ouvert à tous les vents. 

Le lendemain nous entrons à Vigan, chef-lieu de la pro- 
vince d'Ilocos du sud, et en môme temps siège d'un évêché. 
Monseigneur est une ancienne connaissance de M. Cen- 
teno. Nous allons lui faire une visite, mais M. Cenleno 
s'aperçoit bien vile de la différence qu'il y a entre l'amitié 
d'un simple curé et celle d'un prélat mitre. 

Nous ne voulons pas rester dans celte capitale du nord, 
mais le gobernadorcillo, qui est ici un grand personnage, 
se soucie peu de secouer son apathie pour nous chercher 
chevaux et porteurs. Notre ingénieur en chef des mines 
perd patience, il en appelle à l'alcade, et celui-ci fait une 
verte semonce au gobernadorcillo, puis lui inflige quelque 
chose comme cinquante francs d'amende. Le gobernador- 
cillo ne sourcille pas. « Je les ferai payer, dil-il à M. Cen- 
leno, par mes adjoints, qui se rattraperont sur leurs subor- 
donnés, et ainsi de suite jusqu'aux contribuables, y va 
benef ■» 

Les Docanos passent pour être fiers, entiers, prompts 
à la révolte. 



174 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Ils cultivent le riz, l'indigo, beaucoup le tabac, le 
coton. 

C'est une population industrieuse, qui fait des étoffes de 
coton, notamment des couvertures très belles et solides, 
fort supérieures à celles que l'Angleterre et l'Allemagne 
vendent aux Philippines. 

Enfin, à 4 heures, nous avons enfin nos chevaux. 

De Vigan au point extrême atteint par nous dans le nord, 
notre course fut rapide ; elle nous fit connaître (bien super- 
ficiellement, s'entend) Masingal, Lapog, Sinay, dernier vil- 
lage de la province d'Uocos du sud, Badog dans la pro- 
vince d'Ilocos nord, et dont le padre, fort bon homme du 
reste, a une peur atroce des tremblements de terre. Il 
nous fait les honneurs de son couvent, qui menace ruine 
de toutes parts, et nous y montre dans sa chambre à cou- 
cher, auprès de son lit, une espèce de guérite en forts 
madriers : c'est là qu'il se blottit à la moindre secousse, 
([uand il ne croit pas avoir le temps de gagner l'escalier 
par lequel il peut se sauver dehors. 

Il nous prête sa voiture, grand omnibus à quatre che- 
vaux, et nous filons à grandes guides vers la métropole de 
l'Docos nord. 

Cette métropole a nom Loag; elle est bâtie au bord 
d'un fleuve large et rapide que nous franchissons sur un 
radeau porté par deux bancas, c'est-à-dire par deux canots 
faits chacun d'un tronc d'arbre. 

De Loag, nous mîmes le cap vers les mines que nous 
voulions visiter, dont une de ce rare produit qui se nomme 
ïasbeste ou amiante, mais à Pasuquin un tel coup de nor- 
tada survient que nous abandonnons toute idée de monter 
jusqu'à la pointe septentrionale de Luçon, dont pourtant 
nous ne sommes guère éloignés. Encore quelques heures 
(le marche et nous serions les prisonniers de l'inondation. 

Le chef-Heu a été brûlé plusieurs fois, et, en ce moment, 
on est en train d'élever de nouvelles constructions sur les 
anciennes ruines. 

Pendant la saison pluvieuse, ces contrées sont fréquem- 
ment inondées par des torrents descendus des montagnes 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 17& 

et entraînant tout sur leur passage; nombre de bestiaux 
sont ainsi enlevés tous les ans. 

Ici, les indigènes sont moins mêlés de sang chinois; les 
Igorrotes, qui descendent assez souvent de leurs montagnes, 
commettent de fréquents assassinats, puis regagnent leurs 
retraites sauvages, assurés de l'impunité. 

La principale culture est le tabac, dont le produit s'élève 
à 50000 piastres pour la province seulement, 250000 fr. 

La culture du riz est négligée pour celle du tabac, qui 
est obligatoire. C'est là une des conséquences de la paresse 
des indigènes, qui travaillent tout juste ce qu'il faut pour 
subvenir à leurs premiers besoins, mais qui, par crainte, 
travailleront pour l'administration ; le cultivateur a le droit 
de conserver deux charges de tabac pour sa consommation 
particulière et doit vendre le reste de sa récolte au gouver- 
nement. D est vrai que cela n'empêche aucunement d'en 
vendre et d'en acheter ailleurs que chez les marchands 
autorisés. 

A force de recherches ordonnées par notre ami don Juan 
Piqueras, l'alcade, je pus enfin me procurer deux tibors; 
l'un d'eux, orné de dessins au trait et d'un caractère spécial, 
est l'une des pièces les plus curieuses de la collection ethno- 
graphique que j'ai recueillie pendant ce voyage. Ces vases, 
trouvés enfouis dans la terre sur le rivage, sont très anciens. 

Dans les deux provinces d'Uocos nord et sud, les che- 
mins ne sont pas trop mauvais, à l'exception de ceux qui 
suivent les lits des rivières : celles-ci, toutes très larges, 
changent souvent de place. 

Les inondations étant fréquentes, les routes sont fort 
difficiles à entretenir. Elles courent à travers de vastes 
plaines sablonneuses ou couvertes de galets; les chariots 
n'y avancent qu'avec peine et restent souvent embourbés 
ou même ensablés. 

Le 16 octobre, le temps nous permet enfin de partir et 
nous battons honteusement en retraite jusqu'au port de 
Salomague, dans l'Uocos sud. De là un vapeur nous emporta, 
don Ënrique d'Âlmonte et moi, jusqu'à SuaU dans le golfe 
tle Lingayen. 



176 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le 33, nous quittons Suai pour aller visiter la pro- 
vince de Zambales. Le trajet par mer nous donna toute 
occasion d'admirer un archipel en miniature du golfe de 
Lingayen. Ce semis d'îles, d'ilôts plutôt, n'est pas nommé 
sur la grande carte des Philippines du colonel Coello ; il 
n'y est pas non plus exactement figuré, et il faudrait l'aug- 
menter de diverses îlettes au nord-nord-est. Mon ami 
Enrique en a pris plusieurs croquis. Une luxuriante végéta- 
tion les revêt ; des charbonniers chinois y vivent et expé- 
dient leur charbon à Manille. De l'aspect de plusieurs 
d'entre elles qui, vues de loin, semblent réellement mon- 
tées sur un pied, nous donnâmes familièrement, entre 
nous, à ces îles, le nom d'archipel des Champignons. 

A 8 heures, nous arrivons à l'île de Cabaluyan ou Anda, 
qui est la dernière du groupe à l'ouest. 

Nous descendons au tribunal, mais le gobernadorcillo ne 
l'entend pas ainsi, le curé lui ayant donné l'ordre d'amener 
chez lui tous les Européens. 

Nous nous résignons; nous aimerions mieux être chez 
nous au tribunal. Nous n'eûmes, il faut le reconnaître, qu'à 
nous louer de l'hospitalité du padre Andreo Romero, qui 
fut d'une amabilité parfaite. Il nous dit qu'il était toujours 
très heureux quand le hasard lui amenait des hôtes. 

Il nous montra sa ménagerie, un superbe cerf apprivoisé, 
qui nous suivait à la promenade comme un véritable chien, 
des singes, des chiens, des chats et une basse-cour aussi 
nombreuse que variée. 

Dans cette île est une des réserves des bestiaux destinés 
à la consommation de Manille ; il y a là d'immenses trou- 
peaux, qui constituent son seul commerce. 

Le lendemain, après avoir pris congé de notre aimable 
amphitryon, nous traversons l'île afin de nous embarquer 
et de passer sur la terre ferme. Notre débarquement s'opère 
dans les meilleures conditions, mais nous sommes obligés 
d'attendre que l'on nous amène des chevaux du village 
voisin. Très pénible et fatigant fut le voyage, et nous dû-^ 
mes à plusieurs reprises faire une partie de la route à pied, 
enfonçant parfois dans la vase jusqu'aux genoux. Enfin, 



LES l>KOVinCKS DU »UK0-0U8ST UE LOÇOIN 177 

;i 'i heures après midi, nous arrivoim i'i l.aniinosa, char- 
maat village situé à quelque distance des montegnes- 

Après avoir mis nos bagages au Iribunal, nous allons au 
couveol, prendre des renseignements sur les dégâts occa- 
sionnés par le tremblement de terre. En montant l'esca- 
lier, nous entendons les accords d'un harmonium. 

On prétend que la musique adoucit les mœurs, mais 
nous nous apercevons bien vite qu'il n'y a pas de règle 
sans exception. En arrivant dans la salle, nous voyons trois 




Arcb pel dea Champ gnoni 

tiotiime qu i leui ton ure nous reconnaissons poui des 
prêtres mais toui trois en caleçon et en chemine Holtante 
d la mode tagale 

Nous demandons a parler au padie ; celui qui a la che- 
mise la plus sale s'avance et nous demande d'un Ion assez 
rogue ce que nous voulons et qui nous sommes ; le jeune 
Enrique le lui explique, et il nous répond alors qu'il n'y a 
rien eu par ici, et qu'il ne comprend pas l'idée baroque 
que nous avons eue de nous déranger par un temps pareil 
et par des chemins comme ceux qu'il nous a fallu parcourir. 

Mon ami lui dit que, s'il est venu, c'est par ordre du 



178 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

gouverneur général ; puis, nous le saluons et partons sans 
même nous être assis. Pendant mes six années de voyages 
aux Philippines, c'est le seul curé qui ait été aussi peu 
gracieux; généralement on est plutôt trop' bien reçu. 

Nous nous installons au tribunal, où on a l'air de vouloir 
nous faire attendre, mais il nous suffit d'élever la voix pour 
être aussitôt servis et avoir dos vivres et de quoi nous 
coucher. 

Le lendemain, nous quittons ce village peu hospitalier el 
retournons rejoindre notre embarcation; le chemin est 
encore plus mauvais, et nous devons monter sur une es- 
pèce de traîneai* tiré par des carabaos qui, avec beaucoup 
de peine, nous font enfin franchir les bourbiers. Quand 
nous arrivons au bord do la mer, nous sommes complète- 
ment couverts de boue. 

Notre bateau équipé, nous mettons à la voile et tout va 
bien jusqu'au milieu de l'archipel des Champignons ; mais, 
quand il nous faut débouquer des îles pour doubler la 
l>ointe Calamition, la .brise de nord-est nous empêche 
d'avancer et nous rejette constamment sur les récifs ; enfin, 
à la nuit, force nous est de chercher un gîte chez les char- 
bonniers, qui, heureusement, ont de l'eau douce à nous 
donner. Le lendemain, dès le matin, nous essayons de re- 
partir; ayant encore eu un insuccès, nous prenons le 
parti de gagner la côte à l'abri des îles et de faire roule à 
l>ied. Après sept heures de marche, tantôt dans la vase, 
tantôt dans la mer, nous arrivons à Suai, d'où nous repar- 
tons immédiatement pour Lingayen. La pluie n'a pas cessé 
de tomber un seul instant durant cette journée. 

La province de Zambalès est renommée pour le travail de 
ses nattes ; elle exporte aussi beaucouj) de bestiaux. C'est 
à l'extrémité du cap Bolinao, au nord de Laminosa, que 
vient aboutir le câble télégrai)hique, dont on a récemment 
achevé la pose, qui relie les Philippines à l'Europe par 
Hong-Kong. 

De Suai à Manille la route traverse les trois i)rovinces de 
Pangasinan, de la Pampanga, de Bulacan et le district de 
Tarlac. 



LES PROVINCES DU ?iORIHOUEST DE LLÇOiN 179 

î^e 30 octobre, nous prenons congé pour la dernière fois 
de l'alcade, le senor Âlonzo, et de sa famille. Nous espé- 
rions arriver le soir même à Bayanbang, mais les chemins 
sont encore plus défoncés qu'à notre dernier passage ; en 
dépit des ordres de l'alcade, qui a pris toutes les mesures 
jK)ssibles pour nous faciliter le retour, nous sommes obligés 
de nous arrêter dans le bourg de San-Julian, où nous nous 
installons dans la case la plus propre, à la grande joie de 
ses propriétaires. 

Le lendemain matin, nous continuons notre route ; nous 
traversons Bayanbang et poussons jusqu'à San-Miguel de 
Camiliug, dans la province de Pangasinan, où nous tombons 
en pleine fête. 

Le soir, on nous apporte un enfant mort et deux blessés, 
victimes des Negritos et des Indiens Remontados *. 

Tous les ans, à la même époque, ces meurtres se renou- 
vellent ; au dire du curé, c'est surtout quand il y a fête 
dans la montagne que Negritos et Remontados commettent 
ces crimes. 

Le pays que nous avons traversé est légèrement accidente 
et bien arrosé. 

Le 1*' novembre, nous arrivons à Tarlac, où nous amène 
de San-Miguel une terrible chevauchée d'un jour, sous un 
soleil de plomb. Cette ville borde un rio fort large, très 
inconstant, qui change de cours à chaque inondation, et les 
crues brusques qui suivent les pluies de la nortada détrui- 
sent impitoyablement tous les ponts — c'est justement le 
cas en ce moment, et c'est à gué qu'il nous faut traverser 
torrents et torrenticules. 

Un autre fléau du pays, ce sont les coupeurs de route* 
On npus en avait menacés, mais nous n'en avons pas ren- 
contré un seul, soit hasard, soit parce que nous sommes 
Européens, et qu'ici l'on n'ose guère s'attaquer aux « Cas- 
tillas », — et d'ailleurs notre caravane est bien armée, 

1^ On donne le nom de Remontados (retournés dans les mon- 
tagnes) aussi bien aux indigènes qui ont établi leurs pénates 
dans les chaînes de montagnes qu'aux voleurs, assassins, mal- 
faiteurs qui s'y sont réfugiés pour avoir l'impunité. 



di^O Voyage aux puilipHnes 

uouibreuse el ne craint rien; — mais les pauvres Chiuols 
n'en pourraient dire autant : on en tue un par semaine et 
par village, me dit-on avec quelque exagération. Le dis- 
trict est pauvre, et justement il est voisin de deux des 
plus riches provinces de Luçon : grande tentation pour 
ceux qui n'ont ni sou ni maille, et la Cordillère est là 
pour servir de refuge. 

A 3 heures, nous étions au tribunal, où nous trouvons 
des Suisses colporteurs qui, en attendant l'arrivée de nos 
bagages, nous prêtent des vêlements de rechange et nous 
offrent des rafraîchissements, que nous acceptons de grand 
cœur. 

A 5 heures, visite au commandant du district, qui nous 
installe chez lui. 

Tarlac, chef-lieu du district de ce nom, est situé dans 
le nord de la province de la Pampanga, dont il dé[)end admi- 
nistrativement ; le district a pour limites, au sud la pro- 
vince de Pangasinan, à l'ouest celle de Zambalès, et à 
l'est la province de Nueva-Ecija. 

La tour de l'église, violemment secouée par le tremble- 
ment de terre du mois de juillet, est restée inclinée ; du reste, 
elle ne devait pas se maintenir ainsi ; cette nuit môme, au 
cours d'un violent orage, frappée par la foudre, elle a été 
écornée. 

Ici, contrairement à ce que nous avons vu dans les 
autres parties de Luçon, l'église et la tour sont en bois, 
ainsi (jue toutes les grandes constructions de la ville. 

Le 3 novembre, nous nous dirigeons vers le sud. De la 
capitale du cUslrict de Tarlac à celle de la province de la 
Pampanga, la route est d'abord presque déseVte jusqu'à la 
mission de Capas, et môme jusqu'à Mabalacat, puis les vil- 
lages se succèdent, rapprochés les uns des autres et presque 
reliés entre eux par des cases, par des fermes. 

On traverse successivement Coliat , San - Fernando , 
Angeles, etc., pour arriver à Bacolor, résidence des auto- 
rités pampangiennes. De riches plantations de cannes à 
sucre l'entourent, et aussi de magnifiques pâturages avec 
grands et gras troupeaux de bestiaux; les rizières sont 



LES PROVinCES DU NORD-OUEST DE l.tlÇO^ 



181 



superbes; l'aclivilé règne psrloul. (JVsl essentiellemenl )b 
province 0|iulente de Luçon, celle où se trouvent les plus > 
belles fortunes. Il y a des haciendas immenses : presque | 
aucune n'appartient à des Européens; des Indiens, des I 
métis en sont les pi-oiinétaires. 

Ce très riche pays est une plaine d'alluvion au centre de 
laquelle monte un ancien volcan, l'Araial, situé à quelques 
lieues au N.-E. de Bacolor. Une foule de rhs l'arrosent 




cl, poui hasarder un mot nouveau, la surairosent Ils si' 
(IpverBent presque tous dans le Rio Grande de la Pam 
panga, Inhulaire de la haie de Manille Le plus impoi 
tant de ces affluents e&t la nviere de Cabanatuan C est 
avec la plus grande difficulté que les propnelaires espa 
gnols se procurent des Iravailleure, \n la paresse exlrfme 
des indigènes 

De Bacoloi a Manille, nous ne suivîmes pas la route h 
plus directe, par le sud-est, mais le chemin des écolier!» 

Le 4 novembre nous remontons vers le non! en côlovant 



482 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

la petite rivière de Santa-Ana, voie rie transport des pro- 
duits venant du nord de la province. Nous passons ensuite 
à Mexico. 

Continuant notre route au nord-nord-est, nous traver- 
sons Arayat et Santa-Ana. Dans le premier de ces vil- 
lages nous recevons l'hospitalité dans une grande case 
dlndien. 

Le 8, nous faisons un circuit du nord-est à Test jusqu'à 
Cabiao, où nous descendons chez l'alcade, un ami de 
Genteno. Le senor alcade organise aussitôt en notre hon- 
neur une soirée qui fut assez nombreuse. Outre l'alcadessa, 
femme du monde dans toute l'acception du mot, parlant 
admirablement le français, il y avait sa jeune sœur et plu- 
sieurs jeunes métisses. M. Genteno et moi nous avons 
vivement regretté de ne pas danser, mais notre jeune com- 
pagne d'Almonte ne manqua pas une seule danse. 

Le bal fut coupé d'intermèdes musicaux et de chants, et 
nous entendîmes encore la Bella Filippina. 

(^abiao, chef-lieu de la province de Nueva-Ecija, esl 
situé au bord d'une rivière qui va se joindre au Rio 
Grande de la Pampanga. Je n'ai pas encore vu de ville qui 
ait jdus lien de maudire la catastrophe de juillet, dont on 
nous fait un récit fort détaillé. 

. Au dire des Indiens, les dégâts ont été épouvantables 
dans les montagnes voisines. La case d'un de le^irs compa- 
gnons, bâtie sur le haut d'une colline, aurait été engloutie 
avec ses habitants. 

Le pays est très fertile; le riz, la canne à sucre, le maïs, 
le tabac, y viennent admirablement. Ge dernier, comme 
celui des montagnes, est très odorant, mais il a les feuilles 
petites. 

Le 8 novembre, nous continuons notre route à l'est. 
Nous contournons ensuite le Pinag de Gandava, immense 
bas-fond à sec ou humide suivant la saison ; en temps plu- 
vieux, c'est un lac, et les cartes le désignent comme tel. 

Nos cochers sont inquiets et se demandent s'ils pourront 
passer tous les cours d'eau qui coupent notre route : la plu- 
part des ponts ont été emportés; enfin, grâce à des carabaos 



LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON 183 

qui aident nos chevaux dans les endroits où nous enfon- 
çons par trop, et après avoir traversé San - Miguel de 
Mayumo, nous gagnons Balinag, ville opulente, dans un 
pays plantureux ; mais plus nous approchons de la capitale, 
moins les gens sont obligeants : il semble même que l'hos- 
pitalité est inversement proportionnelle à la fortune. 

Balinag est dans la province de Bulacan, et son territoire 
appartient en grande partie à des congrégations religieuses. 
Continuant tant bien que mal notre route jusqu'à Bulacan, 
chef-lieu de la province, nous repartons le lendemain matin 
pour Manille ; nous aspirons après un repos bien mérité. 



CHAPITRE IX 



LE PASIG — LES VOLCANS DE LUÇON 
LA presqu'île des BICOLS 



Dès noire retour à Manille, nous constatons que l'on a 
mis le temps à prolit. On a réparé en partie les plus sérieux 
dégâts, la gaieté est sur tous les visages, et l'oubli commence 
à se faire. Mais après quelques jours employés à se re- 
mettre, à prendre connaissance de la correspondance d'Eu- 
rope et à y répondre, il faut de nouveau songer au départ. 

M. Genteno et moi nous désirions, d'après le plan d'étude 
convenu entre nous, constater de visu les dégâts faits par 
le tremblement de terre dans la région qui entoure la 
Laguna, et, au besoin, pousser jusque dans le district de 
l'Infanta, d'où étaient arrivées de sombres nouvelles. 

Le 11 décembre 1880, nous remontons le Pasig, décril 
avec plus ou moins d'entbousiasme par ceux qui l'ont vu. 
Ses bords offrent au voyageur une grande variété de con- 
structions; à côté d'une élégante maison moderne, avec sa 
véranda et ses jardins, on voit une case indigène s'avan- 
cant sur l'eau et souvent dans un état de délabrement 
complet. Nous avons bientôt laissé à notre gauche le 
palais du gouverneur et à notre droite Santa-Ana; nous 
arrivons à 11 h. 15 m. à Guadalupe. 

Dans tous les bourgs qui avoisinent le Pasig, les ruines 
sont nombreuses; — le couvent de Guadalupe, sorte de 
forteresse massive qui, fièrement campée sur la colline, 



j 



LES VOLCANS DE LUÇON 185 

avait jusqu'à ce jour bravé toutes les commotions du sol, 
n'est plus qu'un amas de décombres. 

Après avoir parcouru les ruines de Guadalupe, nous 
reprenons notre navigation et nous passons successivement 
à Santo-Tomas, Kaniogan, Rosario, Maibourg et Polo. 

Le moindre pueblo des bords du Pasig pratique en grand 
rélève du canard pour la consommation de Manille. 

Ce sont des Chinois qui se livrent à l'élève de 1' c har- 
monieux volatile ». Au bord des petits rios qui s'embouchent 
dans le fleuve, on voit partout des cases ; une pente entourée 
d'un grillage de bambou va jusqu'à l'eau : là, grouillent 
des légions de canards piaillant à qui mieux mieux. 

On les nourrit avec les mollusques provenant du fleuve. 
Ces mollusques sont l'objet d'une pêche constante à laquelle 
servent les innombrables bancas amarrées sur les bords du 
Pasig. Ces bancas sont montées par un seul homme armé 
d'un long râteau terminé par un filet avec lequel on racle 
le lit du fleuve pour ramener les précieux mollusques des- 
tinés à la nourriture des intéressants palmipèdes. 

A 5 heures du soir, nous arrivons à Taguig. Ici, c'est la 
journée du 20 juillet qui a laissé des traces terribles. 

Le 12 décembre, à 7 heures du matin, nous débouquons 
dans le lac ; puis, mettant le cap au sud, nous arrivons à 
midi à Tunasan, gros village de la rive occidentale; nous 
suivons le littoral, vers le sud-est, pour nous rapprocher 
du Maquiling. 

A partir de ce bourg, le rivage de la Laguna appartient 
presque entièrement aux dominicains, qui retirent du riz 
et de la canne de leurs magnifiques haciendas un produit 
double de cehii qu'obtiennent les autres habitants du pays. 
Santa-Rosa est une de ces superbes haciendas cultivées 
par ces colonos^ Indiens qui travaillent à la part. 

Binang succède à Tunasan. Les habitants de cette petite 
ville avaient été peu éprouvés par la secousse du 18 juillet. 
Aussi le plus grand nombre d'entre eux se mit-il en route 
le 19 pour aller porter secours aux Santa- Cruzenos (Santa- 
Cruz est la capitale de la province de la Laguna). 

Le 20, à leur retour, ils trouvèrent leur ville en ruine ; 



186 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

pas une construction en pierre ne restait intacte : église, 
couvent, tribunal et caserne, tout n'était plus qu'un tas de 
décombres; trois malheureux avaient été tués, et les autres 
forcés d'aller habiter des cases en bambou, où ils sont 
encore, j'imagine. 

Par Santa-Rosa, la grande ferme dominicaine, Cabuyao 
et Calamba, nous arrivons au i)ied du Maquiling. 

Celte montagne, fort élevée, est un ancien volcan qui, 
pendant toute la durée des tremblements de terre de juillet, 
fut la grande terreur des habitants et le sujet de toutes les 
conversations ; on en rêvait, on le voyait se réveiller, ense- 
velir Manille sous des fleuves enflammés, et les nouvel- 
listes annonçaient dix fois par jour que le volcan lançait 
des flammes, que la lave coulait de ses flancs, etc., etc.; 
cette fois-ci Gassandre eut tort : la montagne ne souffla 
mot. 

De l'antique activité du volcan, il n'y a maintenant de 
visible que des solfatares et des sources thermales sulfu- 
reuses, dont la principale a donné lieu à la création d'un 
hôpital européen. Le gouverneur général Moriones a fait 
élever de vastes bâtiments, dont une partie est réservée aux 
malades, et l'autre, formée de petites chambres, aux offi- 
ciers. Malheureusement , une fois le général Moriones 
[»arti, le nouveau gouverneur n'a pas jugé à propos de 
continuer à s'occuper de l'hôpital, qui, resté inachevé, ne 
tardera pas à tomber en ruine. 

Nous y sommes reçus par des Espagnols, négociants de 
Manille, qui se sont installés tant bien que mal dans les 
chambres réservées. 

La température des sources varie, à leur sortie de terre, 
entre 60° et 80*> centigrades. Elles jaillissent à une petite 
distance de la rive méridionale de la Laguna. L'établissement 
se nomme los Banos, c'est-à-dire les bains, les thermes. 

Nous voyons partout de grands préparatifs pour la fête, 
dont l'ouverture doit avoir lieu le lendemain. 

Entre temps nous allons visiter les différents bassins où 
viennent se déverser les sources. 

Ici, les habitants ne plument pas leurs poulets ; ils se con- 



LES VOLCANS DE LUfON 



187 



lentenf de les plonger dans l'eau dfs soiircps el les en sor- 
tent complèlemenl déplumés. 

Celte manière de procéder a coûté la vie à un malheureux 
indigène : ayant voulu user de ce procédé espédilif pour 
échauder un porc, il alla au bord de la grande piscine; mal- 
heureusement iiOQ pied glissa et il fut entraîné avec sa hèle 
dans le bassin ; on le relira aux Irois quarts mort ; le peau 
du pauvre diable se détachait ]>ar lambeaux ; il ne larda pas, 
du reste, à succomber. 




Le 14 nous allons usilcr Ba\ Caluan et Pilo a 1 psI du 
Maquiling région très éprouvée par les derniers tiemble 
ments de terre et le soir nous arritoni & Santa Lruz ou 
notre ami Ynarte 1 alcade de Ja ville et sa famille nous 
offrent une cordiale hospitalité 

Telle ] avais laisse Santa Cru? Ir 19 juillet telle je la 
reliouve aujourd hui . les secousses (hi 20 n ont rien ajoute 
il sa mine. 

Le 15, l'alcade veut nous accom [gagner et nous faire visiter 
liii-mi^me sa piovince; aussi sommes-nous reçus partout an 
son de la musique. 

L'un des villages où nous nous an-Alnns a la gloire d'en- 



188 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Irelenir deux orchestres, celui de la municipalité et celui du 
curé ; Tun prend la tête du cortège, l'autre ferme la marche. 
Malheureusement pour nos oreilles, ils jouent tous deux à la 
fois, et comme ils sont loin d'Otre en bonne harmonie, 
chacun joue son morceau favori et cherche à dominer Taulre, 
non par le talent d'exécution de ses musiciens, mais à grand 
renfort de tambour, de cymbales et de grosse caisse. 

Nous visitons successivement Pagsanan, Lumbang, Lon- 
gos, Paeté, Paquil et Panguil; ces villes, dont quelques- 
unes renferment 20000 habitants, se touchent presque; 
elles sont à peu de distance du lac et en suivent le contour. 
Dans leurs environs, les terrains sont d'une très grande fer- 
tilité; on y cultive avec succès la canne à sucre et il y a 
généralement deux récoltes de riz par an. 

L'un de ces bourgs, Paeté, renferme une colonie d'artistes 
sculpteurs sur bois qui font d'assez jolies choses ; ils sont 
tous occupés en ce moment par l'alcade ; il leur a donné 
des modèles qu'ils reproduisent avec une fidélité éton- 
nante. 

Cette région a été singuhèrement éprouvée i)ar les trem- 
blements de terre qui, du 14 au 20 juillet, ont détruit les 
églises et autres bâtiments en pierre ; rien n'est resté debout, 
et de nombreuses victimes sont restées sous les décombres. 
Mais nulle part il n'a fait plus de mal ({u'à Siniloan. 

Je retrouve en cette ville toutes mes anciennes connais- 
sances, mais leurs maisons n'existent plus. 

La caserne, où j'avais reçu l'hospitalité de l'alferez An- 
tonio Ibaz, s'est effondrée complètement; du couvent il ne 
reste que le mur de façade ; l'église n'a plus que quelques 
pans de mur, la tour a été projetée presque de l'autre côté 
de la route. 

La maison aux colonnes dorées n'existe plus, et les 
secousses séismiques ont détruit non seulement toutes les 
constructions en pierre, mais encore plusieurs cases en bois 
et en bambou. Chose incroyable, parmi tant de ruines et 
tant de désastres, pas une personne n'a été atteinte; tous 
les habitants ont eu le temps de s'enfuir. Mme Ibaz sortait 
en courant avec un enfant dans ses bras, quand le cuar- 



LBS VULCANS DE LUÇilti 189 

tel, lu ti-ibuiial, le couvent et l'église s'éeruulaieul autour 
d'elle, et pas la plus petite piene ne ralleiguit. 




Le 17 décembre 1880, nous partons avec une escorte que 
l'ûD nous împoge ; il y a quelques jouis, les geus de la mon- 



190 VOYAGK AUX PHILIPPINES 

tague oui tué el dévalisé un courrier veuant do l'Infanla, et 
il faut se garder. 

Le 21 décembre, je me retrouve au milieu de la famille 
Seco à Binangonan de Lampou, sur les bords du Pacifique. 
L'église et le couvent, les seules constructions en pierre, 
sont entièrement détruits *. 

1. Voici, du reste, la traduction du rapport «adressé à Talcadc 
par le commandant Seco : 

K Le 14 juillet, à 4 heures du soir, ciel nuageux, pluie abon- 
dante; à 10 heures, il tonne très fort; à minuit, vingt^deus 
secousses successives de tremblement de terre avec oscillations 
très «étendues, trépidations et bruits souterrains. Les secousses 
continuent à 12 h. 40, 1 h. 30, 1 h. 45, 3 h. 2, 4 h. 15, 4 h. 24, 
7 h., 1 h. .10 et 9 h. 15. 

K Le 15, les secousses se font sentir d'heure en heure, avçc 
une régularité extrême, et la plupart d'entre elles sont accom- 
pagnées de bruits souterrains. 

n Le 18; à midi 10 m., forte secousse qui démolit la tour de 
Téglise et le couvent; le cuartel tombe; la casa real s'incline 
sous un angle de 25 à 30 degrés; deux cent huit familles se 
trouvent sans asile; le tribunal et l'école sont presque complè- 
tement inhabitables. 

«t Les Corrales de pêche (enceintes formées de piquets et de 
treillages en bambous) ont disparu ; un bateau de pêche, patrou 
Marins Garlota> se trouvant en mer par 23 brasses de fond, fui 
soulevé et chaviré ; le patron, lancé à la mer, ne dut son salut 
qu'à la présence d'autres pêcheurs qui vinrent le chercher; le 
patron déclara qu'au moment de la secousse les eaux furent 
troublées comme si toute la vase était remontée à la surface. 

<( La montagne Binalouun s'est éboulée dans sa partie sud- 
est; près de la première, la montagne Cabuluii a éprouvé huit 
éboulements successifs, et plusieurs cases ont été entraînées; 
un homme a été tué et huit blessés plus ou moins grièvement. 
A Kinaulimon, au sud-est de Binangonan, le terrain s'est ou' 
vert sur une longueur de 180 mètres et sur une largeur de 
7 m. 20, et l'excavation s'est remplie d'une eau rougeâtre, exha- 
lant une odeur sulfureuse ; ces eaux, très abondantes, se dé- 
versèrent dans la mefé 

<( A Talligan, à 5 ou 6 kilomètres au sud-est de Binangonan, 
une étendue de terrain de 102 mètres de long sur 34 mètres 
de largeur s'est affaissée de plus d'un mètre et s'est couverte 
d'eau de couleur rougeâtre, répandant, elle aussi, des vapeurs 
sulfureuses. 

« A Gatabligan, au nord-nord-ouest, et à 3 heures du chef-lieu, 
d'autres parties de terrain se sont entr'ouvertes dans les mêmes 



LES VOLCANS DE LtJCON 191 

On peut, d'après le rapport reproduit en note, saisir 
toute l'intensité du phénomène que M. Cenleno et moi 
nous essayons d'étudier dans tous ses détails. Il permet 
encore de se faire une idée de la terreur qui devait 
envahir les esprits en pareille occurrence. C'était l'imprévu 
sur terre et sur mer, et on conçoit que l'affolement de la 
population fut immense et très difficile à calmer. 

Le 25 décembre, nous prenons congé de nos hôtes et 
retournons sur nos pas ; à 2 .heures de l'après-midi, nous 
arrivons sur les bords du Pacifique, au Gastillo real, dont 
les alentours sont entièrement bouleversés. 

Le terrain à l'abri des grandes marées a baissé de plus 
de 1 mètre à l'endroit où se trouvait la visite de San-Rafaël ; 
les cases ont disparu et les arbres sont morts, tués par la 
mer, qui maintenant couvre ce terrain à chaque marée. 

Un peu plus loin, à l'est, la pointe de Tachigan s'est 
enfoncée sous l'eau, ne laissant plus voir que la cime des 
arbres. 

condilions; à quelque distance de la ville^ un puits a cessé de 
donner de l'eau et s'est rempli de sable; à la plage de Santa- 
Monica, à 1 heure 1/2 du puebJo, le terrain s'est ouvert sur une 
longueur de 51 mètres, et une case indigène, bâtie sur pilotis, 
a baissé de 1 m. 20. Dans les montagnes environnantes, des 
quartiers énormes de roches détachés subitement sont venus 
rouler dans la plaine, détruisant tout sur leur passage. La 
montagne Gacayen, à Gatuang, au sud et au nord-ouest, à 
onze heures de marche de Binangonan, s'est écroulée en grande 
partie, entraînant arbres et rochers dans la plaine, rendue par 
ce fait absolument incultivable. Enfin des cours d'eau ont été 
entièrement obstrués. 

« Le terrain, près de la tour de l'église, s'est surélevé d'un 
mètre. 

« Le 19, à 2 heures de l'après-midi, forte tourmente accompa- 
gnée de secousses séismiques plus ou moins violentes. Le 20, 
quatre fortes secousses, et chaleur accablante* Le 21, le matin, 
temps clair, secousses dans la journée; le 22, secousses à 
4 h. 30 du soir; le 23, à 4 h. 3 et 9 h. 25 du matin; le 25, 
à 1 h. 10, à 4 h. 20 et 4 h. 25 du matin, et à 3 h. 25 et à 
10 h. 10 du soir; le 26, à 2 h. 35 du matin et 2 h. 35 du soir; 
le 28, à 3 h. 35 du matin; toutes d'une faible intensité. Du 
29 juillet au 5 août, secousses fréquentes, mais généralement 
faibles, accompagnées de bruits souterrains. » 



192 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le i29, uous sommes de retour à Saiila-Cruz, où uous 
nous embarquons pour aller à Jala-Jala. La propriété de 
notre ami Dailliard a été fort éprouvée ; des bords du lac 
où il se baignait au moment du cataclysme, il assista au 
désastre. Le 20, il était appuyé à une des cheminées de son 
usine, quand Fautre s'effondra à 10 mètres de lui à peine. 

De Jala-Jala, une banca nous mène à Piilila, extrémité 
nord de la Laguna, où nous trouvons couvent et église ruinés. 
Coucher à Tauay, et le lendemain, 30 décembre, après avoir 
passé les villages de Bavas, Morou, Binaugonan, Angono, 
Taytay, Caïnta et Pasig, nous arrivons à Manille. 

Je repartais le 6 janvier 1881 avec MM. Centeno etEnrique 
d'Âlmonte. Le Taal, volcan malfaisant en plein lac de Bombon, 
province de Batangas, excite notre curiosité. 

Le vapeur nous transporte jusqu'à Galamba, au sud du 
lac de Bay : de là une carromata uous conduit par Santo- 
Tomas, dont Téglise est ruinée, à Talauan; le 7 au matin 
nous arrivons au village de Talisay, sur les bords du lac de 
Bombon, au centre duquel nous apercevons le volcan dressé 
comme un énorme pain de sucre au sommet déchiqueté. Il 
est en ce moment en pleine activité. 

Plus encore que le Maquiling, le Taal était l'effroi des ha- 
bitants de la capitale. Comme aussi le Maquiling, ce volcan, 
qui, lui, n'est pas éteint, se montra paisible, — paisible 
relativement, puisque son activité est constante *. 

1. Voici, du reste, la traduction des notes prises par le curé 
de Talisay, qui, placé à peu de distance de là, a pu se rendre 
ua compte exact de ce qui s'est passé : 

tt Le d«' juillet, le volcan commence à jeter des fusées de 
flammes; le 6 et le 7, il lance des pierres qui retombent sur ses 
flancs ou dans le lac. Les 14, 17, 18 et 22 juillet, les pierres vont 
tomber jusqu'à deux kilomètres du volcan ; les jours où le trem- 
blement de terre s*est fait sentir, l'éruption a justement été 
moins forte et Ton n'a vu la lueur des flammes que pendant la 
nuit; maintenant il fume comme à son ordinaire. Toutes les 
éruptions ont été précédées et accompagnées de bruits souter* 
rains; la dernière a eu lieu le 3 octobre 1880. 

tt Les principales crises du Taal furent celles de 1709, 1716, 
1740, 1754, et, plus près de nous, celle du 4 octobre 1867. 

« L'explosion de 1754, en décembre, dura huit jours, saas 



LES VOLCANS DE LUÇON 193 

Pour rien au monde nous n'aurions quitté les bords de 
la Laguna de Bombon sans avoir fait notre visite au plus 
redouté des volcans philippiniens. Le curé de Talisay nous 
conduisit dans Tîle avec son grand canot et voulut nous 
servir de cicérone. Dans l'île, nous enfourchâmes des 
chevaux harnachés d'avance pour la circonstance, et nous 
montâmes jusqu'au cratère, par un sol de laves, de scories 
et de cendrés. 

Le cratère est une immense cuvette d'au moins 200 mètres 
de profondeur; le diamètre nord-sud peut avoir 500 mètres ; 
le diamètre est-ouest dépasse certainement 1000 mètres. Les 
parois intérieures sont hérissées d'aspérités. 

L'intérieur et l'extérieur du cône ont une couleur de cendre 
blanchie par les rayons du soleil ; presque au centre du cra- 
tère dort un petit lac vert pomme qui fume constamment, 
et, à côté, un autre, de moindre grandeur, en est séparé par 
un monticule de lave peu élevé ; sa couleur est vert et jaune. 

Au sud-sud-ouest s'ouvrent béants trois trous à bords sur- 
élevés, en forme de puits, dont les margelles, avec leur teinte 
noire, tranchent sur la couleur ginse uniforme qui les en- 
toure. 

L'un de ces puits est le cratère actuel, d'où sortent en ce 
moment de longues colonnes de fumée qui montent lente- 
ment vers le ciel. A gauche de ces puits, une montagne de 
300 mètres de hauteur s'élève à pic ; ses parois sont percées 
de mille creux et fissures laissant échapper des vapeurs sul- 
fureuses qui déposent sur les flancs du soufre en couches 
épaisses. 

Dans le fond de la cuvette, occupé par les puits et par 
les deux soi-disant lacs, le terrain est coupé dans tous les 
sens par de fortes crevasses aux parois friables, qui rendent 
la marche difficile et périlleuse. 

Après, avoir contemplé le volcan pendant que notre jeune 

interruption; les cendres volèrent jusqu'aux provinces de fiu- 
lacaa et de la Pampanga, si épaisses qu'il fallut s'éclairer en 
plein midi; les eaux du lac bouillaient, tous les poissons pé- 
rirent; et autour de la lagune les villages furent détruits, et 
plus d'un presque dépeuplé. » 

13 



494 VOYAGE AUX PHIIIPPINES 

ami Enrique d'Almonte en prend une vue, nous redescen- 
dons le cône, mais à pied, ce que je fais en courant et en 
ligne droite, par un angle de 45^, grâce au terrain friable, 
où mes talons pénètrent assez pour m'empôcher de glisser 
et me permettre de sauter sans péril d'une crevasse à l'autre. 

L'après-midi, nous remontons par le côté nord-ouest du 
volcan pour en prendre une autre vue. Au moment où nous 
nous promenons sur les bords du cratère afin de l'étudier 
sous toutes ses faces, une colonne monte du centre du lac, 
masse d'eau et de soufre qui se soulève en bouillonnanl. 
C'est le m<^me bruil, mais infiniment plus fort, que celui 
d'un pot-au-feu qui bout trop vite et se répand dans les cen- 
dres. A celte vue, nos hommes prennent la fuite. Nous, nous 
restons en contemplation, mais ce spectacle ne dure malheu- 
reusement que quelques secondes. La colonne, en tombant, 
fait déborder le lac, et la fumée du cratère redouble d'inten- 
sité. 

Le soir, nous étions de retour à Talisay, heureux d'avoir 
visité si facilement un volcan en activité et nous promettant 
bien d'y envoyer nos amis de Manille, qui paraissent ignorer 
qu'ils ont à trois jours de marche un des plus beaux specta- 
cles de la nature aux Philippines. 

Le 10 janvier, au lever du soleil, nous partons en banca 
pour Taal ; après avoir traversé le lac du nord au sud, nous 
pénétrons dans la rivière qui verse à la mer du Sud les eaux 
de la Laguna de Bombon. Cette rivière est sans profondeur 
et nous touchons à chaque instant : pourtant notre pirogue 
lire bien peu d'eau. 

Taal, ville très riche, commande l'embouchure du rio; 
l'église, qui la domine, véritable monument dont la coupole 
a plus de 20 mètres de haut, a été commencée par le pré- 
décesseur du padre actuel : cela ne veut pas dire qu'elle sera 
bientôt terminée. 

Il y a ici beaucoup de Sangleyes, métis de Chinois et 

; d'Indiennes, mais les Chinois sont rares, par la raison 

qu'on les y assassine lorsque, par le commerce, ils ont 

' déjà réalisé quelques bénéfices. On retrouve cette haine 

contre la race jaune dans les diverses régions des Philip- 



LES VOLCANS DE LUÇON 197 

pines, mais nulle part aussi intense qu'à Taal et dans la 
province de Batangas. Et justement ce sont les métis chi- / 
nois, lesdits Sangleyes, qui ont le plus en horreur les 
habitants du Céleste Empire. 

Le café, le sucre et Télevage du bétail sont les principales 
branches du commerce de la province de Batangas. Cette 
région, d'après les indications que l'on m'avait fournies à 
Manille, était regardée comme produisant les chevaux les 
plus grands des Philippines, mais sur place j'appris que ces 
animaux viennent de la province de Camarines. 

A Taal on est trop près du chef-lieu de la province pour 
86 dispenser de l'aller voir. Comme le pays qu'elle admi- 
nistre, elle s'appelle Batangas, ou, pour mieux dire, c'est 
d'elle que la province a reçu son nom. 

En suivant une fort belle route bordée de cases et de 
plantations, nous arrivons à la nuit tombante dans un gros 
village ; on nous avait fait un grand éloge de ses habitants 
et de leur hospitalité, mais nous n'avons qu'une médiocre 
confiance dans cet éloge, ayant reconnu bien souvent qu'on 
exagérait les renseignements. 

Le seul Européen du pueblo, le curé, est absent ; le go- 
bernadorcillo nous conduit dans une case infecte, réservée, 
dit-il, aux colporteurs ; nous protestons énergiquement et 
déclinons nos titres et qualités. Enfin, un habitant, quelque 
peu parent et sacristain du curé, nous offre sa maison, nous 
accable de prévenances et s'empresse de préparer notre 
souper. Le lendemain matin, le gobernadorcillo vient nous 
faire des excuses, et il insiste pour nous prêter sa voiture, 
qui nous conduira à Batangas. Comme la veille, la route 
court au sud-est, et le pays présente le même aspect riant; 
au loin, de hautes montagnes d'origine volcanique d'une très 
grande fertilité bornent l'horizon ; plus près de nous, les 
premières ondulations du sol. 

Batangas, à l'embouchure du rio de Calampan, est un port 
très bien abrité au fond d'une baie ouverte au seul vent du 
sud-ouest ; c'est la première escale des vapeurs qui desser- 
vent le sud de Luçon et les îles Bisayas. Nous allons direc- 
tement à la casa real, où l'alcade et sa femme nous reçoivent 



198 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

avec le plus grand euipressement. Eu ce moment, la petile 
vérole fait de grands ravages et je retrouve ici la même 
façon de guérir, lisez : d^aggraver cette maladie, que dans 
l'Afrique occidentale : on plonge les malades dans l'eau 
froide, par quoi on les tue presque tous dans le plus bref 
délai. 

Après Batangas, nous visitons Lipa, où nous arrivons à la 
nuit et que l'annonce de notre venue a mis en rumeur. 
La prison et le tribunal sont encombrés de prisonniers faits 
dans les montagnes jusque sur le territoire de Tayabas. 

Parmi ces prisonniers, dont quelques-uns ont la cons- 
cience chargée de plusieurs crimes, se trouvent quelques 
femmes et plusieurs enfants de huit à douze ans, qui ont 
suivi de bonne volonté leurs maris et leurs pères. 

Riche, très riche est la province ; elle attire les voleurs 
et lès brigands. 

La sécurité de cette partie de Luçon est assez probléma- 
tique; il faut sans cesse être sur le qui- vive. Alarmé de cet 
état de choses, le gouvernement de Manille venait d'y en- 
voyer un fort détachement de guardia civil sous les ordres 
du capitaine Villabrille pour rétablir l'ordre et rassurer 
les habitants. 

Les voleurs sont des Tagals ou des Bicols, rarement 
organisés en bandes sous les ordres d'un chef. 

Le capitaine Villabrille, d'une bravoure à toute épreuve 
et au courant des dialectes indiens, va lui-même aux ren- 
seignements ; il parcourt seul les montagnes, et, lorsqu'il 
sait où prendre son gibier, il fait signe à ses hommes, ou 
quelquefois il garrotte lui-même l'individu et le ramène à 
son quartier. 

Cette expédition policière, très bien conduite, a donné 
quelque tranquillité à la région, mais de nouveaux malfai- 
teurs se sont bien vile remis à l'œuvre dès que la surveil- 
lance s'est relâchée. 

La ville de Lipa est bâtie à 300 mètres d'altitude, et 
n'a pas été atteinte par l'épidémie de petite vérole. 

Le 12 janvier, retour à Santo-Tomas, d'où nous repar- 
tions le 14 au matin. 



LES VOLCANS DE LUÇON 199 

On nous voit ensuite nous enquérant des dégâts et dom- 
mages causés par les secousses de juillet, à San-Pablo, 
Dolorès, Tiaon, Sariaya, Tayabas, Lugbang, Pagbilao, 
localités déjà connues du lecteur, Laguinmanoc, village 
situé sur la côte est de l'île de Capulan, où je jouis quel- 
ques heures de Fhospitalité de M. Brown, un Américain 
qui fait le commerce des bois. 

Les bois sont très abondants aux Philippines, et de qua- 
lité excellente. Les essences utilisables pour la construc- 
tion des navires, pour l'ébénisterie sont nombreuses, mais 
réduite en est l'exploitation, à cause du mauvais état des 
routes et de l'insuffisance absolue des moyens de transport. 
Nombreuses aussi sont les espèces de bois de teinture. 
Cependant M. Brown et quelques Européens arrivent tous 
le§ ans à expédier, mais toujours à destination de l'Amé- 
rique du Nord, une assez grande quantité de ces bois, que 
plusieurs navires viennent charger d'une façon régulière. 

Nous prîmes le courrier le 20 janvier, pour aller visiter 
la péninsule des Bicols (ainsi nommée du peuple, parent 
des Tagals, qui l'habite), et, le 21 au matin, nous dou- 
blâmes la cabeza de Bondog, pointe méridionale de la pro- 
vince de Tavabas. 

Nous débarquons à l'Abra de Pasacao, anse de la pro- 
vince de Camarines sud, et mouillage très peu sûr ; quand 
le temps est mauvais, les navires passent sans s'arrêter. 

A peine débarqués à Pasacao, nous nous mettons en quête 
des chevaux et véhicules indispensables pour nous trans- 
porter, ainsi que nos bagages, dans l'intérieur de la pro- 
vince de Camarines sud. 

Elle a pour capitale la ville de Nueva-Cacerès, où 
l'on arrive de Pasacao par une belle roule, à travers des 
plaines admirablement arrosées que domine le volcan 
d'Ysarog (1966 mètres). Ce mont est couvert de forêts où 
trouvent leur refuge les Negritos et les Indiens qui ne veu- 
lent point payer le tribut. Pour aller voir ces sauvages et 
ces réfractaires, le moment n'était pas propice. Le gouver- 
nement des Philippines s'apprête à leur faire une chasse en 
règle et à les réduire depuis le premier homme jusqu'au 



200 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

dernier, à rimitation de ce que Ton essaye de faire dans le 
nord de Tile. 

La ville est entourée de nombreux villages, Mogaro, Ca- 
naman, Luipayo, etc., etc., tous reliés à la ville par des fau- 
bourgs disposés le long des routes sous forme de villas avec 
de grands jardins. Nueva-Gaceres ou Naga est non seule- 
ment le chef-lieu de la province de Camarines sud, mais 
encore la capitale de la partie méridionale de Luçon. Elle 
possède un évêché, une grande maison d'éducation pour 
les filles dirigée par des sœurs de charité, et un séminaire 
où les jeunes indigènes viennent faire leur éducation. Il y 
a encore un tribunal très vaste, et une casa real récemment 
construite d'après les nécessités du pays, c'est-à-dire en état 
de mieux supportel* les commotions du sol, si fréquentes, 
que les constructions en pierre. 

Les routes qui relient Naga aux provinces environnantes 
sont solides et assez bien entretenues. Outre les routes carros- 
sables, la rivière Yicol ou Bicol, assez abondante, sert aux 
transports agricoles et se jette dans la baie de San-Miguel. 

L'alcade don Joaquin Beneyto, et comme lui l'alcadessa, 
charmante femme à la mine superbe, nous reçurent avec 
une extrême bonne grâce. Qui de nous eût prédit qu'elle 
serait emportée quelques jours plus lard par l'épidémie de 
petite vérole qui sévit sur la contrée? 

L'alcade a fait construire un hôpital en bambou, devenu 
bientôt trop étroit pour le nombre des varioleux ; c'est en 
visitant la maison des malades que la pauvre alcadessa prit 
le germe de la mort. L'épidémie variolique prend, en effet, 
de jour en jour des proportions inquiétantes ; les sœurs de 
charité qui ont la direction de l'hôpital sont exténuées de 
fatigue, n'étant que quatre pour plus de 200 malades. Le 
linge et les couvertures étant en quantité insuffisante, on 
a pris tout ce que contenaient les magasins de la ville. 
Quant aux médicaments, ils sont près de faire défaut, et 
l'on attend avec une vive impatience le navire qui doit ap- 
porter de nouveaux approvisionnements et un personnel 
reposé destiné à remplacer celui qui, depuis quinze jours, 
fait le service d'une façon ininterrompue. 



LES VOLCANS DE LUÇON 201 

Je rencontrai à Nueva-Caceres un Espagnol qui avait été 
aion compagnon de voyago de Singapore à Manille, le 
seûor Oronga, qui m'offrit Thospitalité. 

A Naga, je me séparai définitivement de mes amis, 
MM. Centeno et Ënrique d'Almonte, qui retournèrent à 
Manille. Les effets du tremblement de terre ayant été 
presque nuls dans la presqu'île des Bicols, ils voyaient par 
là même leur mission terminée. 

Je voulais visiter les provinces de Camarines nord et 
d'Âlbay et rentrer ensuite à Manille par un autre itinéraire. 
Le moment semblait toutefois peu favorable. Des pluies 
violentes avaient coupé la route qui, de Naga, conduit à 
Daët, chef-lieu de la province de Camarines nord, ce qui 
aurait imposé un long détour et rendait, en rallongeant, 
le voyage plus dispendieux. De plus, j'étais très fatigué ; 
aussi je dus garder un repos absolu et nécessaire pendant 
plusieurs jours. Il me fut enfin permis de reprendre mes 
recherches. 

Je fis d'abord, le 1®' février 1881, une excursion aux ma- 
jestueuses grottes de Limanan. Je partais dans la voiture 
de M. Oronga, qui m'avait remis une lettre pour le curé de 
l'endroit lui exposant le but de ma visite. Pour mon mal- 
heur, le curé, homme fort aimable et complaisant au dire 
de tous ceux qui le connaissent, était absent. Je dus 
m'adresser à son coadjuteur, doué, lui, de qualités tout 
opposées. Autant on dit de bien du padre, autant le coad- 
juteur est mal élevé. 

Son premier soin fut de s'enquérir de mon départ. « Aus- 
sitôt que j'aurai pu me procurer une banca et le personnel 
nécessaire », lui répondis-je. 

Ce n'est pas sans peine que j'étais arrivé à Limanan ; si 
la route était bonne, les ponts avaient été enlevés par les 
crues ou détruits par le tremblement de terre. Il fallait alors 
s'arrêter, dételer et faire porter à dos d'hommes le véhicule 
de l'autre côté de la coupée. 

Le chemin qui conduit à Limanan, au nord-ouest de Naga, 
passe par des plaines d'une richesse inouïe, fertiles en riz, 
en canne à sucre, et où viendraient aussi facilement le cacao 



20â VOYAGE AUX PHILIPPINES 

et le café, très peu cultivés jusqu'à ce jour; là paissent 
aussi de nombreux bestiaux et les chevaux les plus beaux 
(le l'archipel. 

Comme toujours, pour avoir guide et moyens de transport, 
il faut faire appeler le gobernadorcillo. Celui de Limanan 
me donne guide et pirogue, et, à 4 heures du soir, je com- 
mence de remonter la rivière, dont le cours est très sinueux 
en ce point. 

A 7 heures, arrêt dans un petit hameau, car mes hommes 
sont fatigués, mais nous ne sommes pas encore arrivés à 
l'endroit voulu. Nous prendrons un nouveau guide demain 
matin, me disent-ils, et il nous conduira sûrement aux 
grottes. 

Le lendemain dès l'aube, nous devons redescendre la 
rivière pendant plus de deux kilomètres pour accoster à 
une case d'indigène où se trouve le guide. 

Je fais préparer les torches, et, à la file indienne, en route 
pour les grottes, où nous arrivons après trois heures de 
marche. 

L'entrée, ou mieux, les entrées de la grotte se trouvent 
au sommet d'une colline, à l'ouest de la rivière, à environ 
70 mètres d'altitude. Les couloirs sont en pente assez douce,* 
le terrain, presque partout fangeux, est recouvert d'une 
couche de guano noir déposé là par des générations de 
chauves-souris. 

L'aspect de certains sites de la grotte est imposant; 
telle voûte a bien 60 à 80 mètres de hauteur ; les 
chauves-souris y sont par milliers, fuyant dans les trous 
les plus sombres pour se dérober à la lumière de nos 
torches. 

Après avoir fait quelques fouilles, nous quittons les 
grottes sans avoir rien trouvé. 

A la sortie, je jetais au loin ce qui restait d'une chan- 
delle de cire que m'avait remise mon chasseur au moment 
de descendre ; contre son habitude, il courut le ramasser et 
le serra précieusement dans son sac. « Ah! senor, me dit- 
il, celte chandelle est bénite et je l'ai achetée au village 
pour que les mauvais esprits ne nous fissent pas de mal ; si 



LES VOLCANS DE LUÇON 203 

nous ne l'avions pas eue, nous ne serions jamais sortis de 
là dedans. » 

Mon chasseur est très peureux, mais il n'est pas plus 
superstitieux que ses frères. J'ai eu partout beaucoup de 
peine à décider les indigènes non seulement à descendre 
avec moi dans les grottes, mais même à me les indiquer. 
Tous les Indiens sont catholiques, ou du moins baptisés 
comme tels, mais les anciennes croyances ont survécu, et 
Von ne rencontre pas une seule maison, surtout par ce 
temps d'épidémie de variole, qui n'ait aux fenêtres un petit 
cerceau suspendu autour duquel on a attaché des couchas 
(coquillages plats) et de petites poupées ; le tout, au dire des 
Indiens, sert à amuser les mauvais esprits, qui, pendant 
qu'ils s'arrêtent aux bagatelles de la porte, ne pensent pas à 
venir rendre malades les habitants. 

Ils sont entretenus dans ces croyances par les curés eux- 
mêmes, tous aussi craintifs et superstitieux que leurs 
ouailles. 

J'ai vu et fait acheter à Naga chez le curé des feuilles 
sur lesquelles est tracée une croix dont les bras sont chargés 
de lettres et de signes. Ces feuilles ont la propriété, dit le 
texte, d'écarter toute épidémie et tout fléau de la maison 
sur la porte de laquelle on les appose. Elles ne se vendent, 
du reste, pas cher : un réal forte ou deux réaux et demi d'Es- 
pagne, ou soixante-trois centimes de notre monnaie. Sur 
certaines maisons, portes et fenêtres étaient ornées de pa- 
reilles images. 

A 3 heures de l'après-midi , j'étais de retour à Li- 
manan : tout le monde faisant la sieste, il me fallut ba- 
tailler pendant 3 heures pour avoir une autre équipe 
d'hommes; enfin, à 6 heures, je pus lever l'ancre et re- 
monter la rivière jusqu'à Nueva-Cacerès. 

La rivière est très large, et, partout où ses berges légè- 
rement surélevées permettent de porter les regards, on 
aperçoit des cases et des plantations. 

Pris par la nuit, nous continuons quand même notre 
route, car on ne soupera qu'une fois arrivé. 

A 3 ou 4 kilomètres de la ville, nous voyons au loin une 



204 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

multitude de lumières qui semblent se promener sur les 
«aux; mais, en approchant, nous distinguons un village 
tout illuminé, que traverse une procession, musique en 
tête ; elle fait le tour du pueblo, portant le plus de reliques 
possible, chantant des cantiques à la Vierge et aux saints 
pour leur demander d'éloigner d'eux la petite vérole, qui 
sévit de plus en plus. 

A partir de ce village, les bords du fleuve sont entière- 
ment habités. A 9 heures , j'étais de retour chez mon 
ami Oronga, heureux de pouvoir me réconforter sérieuse- 
ment. 

Les chevaux ont été introduits aux Philippines par les 
Espagnols ; ils ne portent pas de nom indigène et l'on ne 
sait pas au juste de quelle région ils ont été amenés ; ce- 
pendant ils ont une grande ressemblance avec les petits 
chevaux malais des iles de la Sonde et de la presqu'île de 
Malacca. Us sont généralement de petite taille, de 1 m. 16 
à 1 m. 42 au maximum, et plus ou moins vigoureux, suivant 
les provinces. Ainsi dans Ilocos nord et dans Ilocos sud ils 
sont de taille peu élevée, mais très forts et très courageux. 
Dans la province de Tayabas, la race, très petite égale- 
ment, grimpe dans la montagne à l'instar des chèvres, par 
les sentiers les plus en casse-cou ; s'ils glissent, ils écartent 
les jambes et attendent qu'une aspérité les arrête ; on croi- 
rait qu'ils vont s'écarteler, pas du tout ; s'ils tombent on les 
voit se relever tranquillement et continuer leur route en 
broutant à droite et à gauche, marchant à la queue leu-leu, 
quelquefois attachés l'un à l'autre. 

Dans les provinces de Camarines sud et de Batangas, les 
chevaux sont relativement grands : ils ont jusqu'à 1 m. 42; 
aussi est-ce de là qu'alcades, curés, négociants riches font 
venir leurs montures ou leurs équipages, ce qui relève sin- 
gulièrement les prix. Dans les deux provinces d'Ilocos, un 
cheval vaut en moyenne de 80 à 120 francs; dans Cama- 
rines sud et dans Batangas, un attelage assorti vaut de 1000 
à 1500 francs, et ceux qui ne sont pas appareillés pour 
équipage coûtent 250 à 500 francs l'un. 

Cette race de grands chevaux va diminuant de jour en 



LES VOLCANS DE LUÇON 205 

jour, par la négligence et rincurie des Indiens, qui ne soi- 
gnent ni rétalon, ni la pouliche, ni le poulain, et déjà le 
gouvernement de Manille a dû baisser la taille des chevaux 
pour la remonte de la cavalerie. 

Le commerce de chevaux est fait, on peut le dire, un 
peu par tout le monde. 

Outre les commerçants amateurs, il y a deux ou trois 
Espagnols qui font ou essayent de faire en grand le 
commerce des bestiaux ; ils achètent tout, chevaux, bœufs 
et buffles, en forment un troupeau qu'ils font conduire à 
Manille ; mais le mauvais état des routes, l'éloignement de 
la capitale, l'obligation d'emporter la nourriture des con- 
ducteurs et des animaux, la mortalité d'un certain nombre, 
la fuite d'autres bêtes, les voleurs, rendent fort précaire un 
pareil commerce. 

Une branche sérieuse du commerce de cette partie de 
Luçon, c'est l'abaca, dont nous parlerons plus loin. 

Le 6 février 1881 , je prends congé de mon ami 
Oronga. 

J'allais en excursion à l'hacienda de M. Feced, ancien 
alcade, maintenant propriétaire d'une vaste usine et d'une 
riche plantation de cannes à sucre. Pour m'y rendre, je 
traverse de vastes plaines, continuant celle de l'Isarog, qui 
s'étendent au pied de plusieurs montagnes dominées par 
le pic volcanique d'Yriga, aujourd'hui couvert, comme ses 
voisins l'Isarog, le Bahi, d'une végétation luxuriante. 

Je restai chez M. Feced du 6 au 18 février, encore assez 
mal remis de mon indisposition ; je pus néanmoins chasser 
aux environs et principalement sur un lac assez grand, où, 
dans cette saison, on trouve par milliers des oiseaux aquati- 
ques. Le frère de mon hôte est revenu de cette partie avec 
près de 80 pièces. 

Le 18, je partais pour Yriga, qui donne son nom à un 
ancien volcan que recouvre une végétation luxuriante. 

Dans les montagnes voisines d'Yriga on trouve avec des 
Negritos un groupe d'indigènes que l'on dit se rattacher 
aux Malais ; de plus, tous les voleurs et bandits de la contrée 
y ont fixé leur domicile. Aussi insoumis les uns que les 



206 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

autres aux lois, ils devaient sous peu être réduits de force 
à l'obéissance. 

J'étais désireux d'étudier les Negritos, de môme que je 
l'avais déjà fait ailleurs, mais il était difficile d'aller chez 
eux, et s'y hasarder n'était peut-être pas sans danger. 

Malgré les fréquentes incursions des bandits, je fis quel- 
ques courses dans la montagne d'Yriga, qui me mirent en 
rapport avec des familles de Negritos vivant isolées les unes 
des autres près des ruisseaux, dans les ravins, sous des 
abris assez semblables à ceux que j'ai rencontrés en Afrique 
chez les Osseybas et les Okandas quand ils sont en dépla- 
cement de pêche. 

Leur vêtement est des plus simples quand ils sont chez 
eux; une espèce de jupon court pour les femmes, et, pour 
les hommes, une bande d'écorce battue passée entre les 
jambes et enroulée autour de la taille. 

Ils sont tous, hommes et femmes, d'une saleté repous- 
sante. Gomme armes ils ont l'arc et la flèche, mais de 
dimensions plus petites que dans d'autres tribus de même 
race, quelques lances, et presque tous le bolo, ou couteau 
malais, très employé pour les travaux de culture. 

Un Negrito qui veut se marier rassemble sa famille et 
celle de la jeune fille qui a fixé son choix ; le plus âgé des 
individus présents préside la cérémonie. La famille du 
jeune homme dit ce qu'elle veut donner au père de la 
fiancée comme payement du lait que lui a donné sa mère; 
tout étant bien réglé, on arrête le jour du mariage. Au jour 
axé, tout le monde se réunit, le plus ancien prend la 
parole, et, après avoir rappelé leurs devoirs aux deux 
jeunes gens, il leur dit qu'ils sont unis pour la vie. 

A la fin de son discours, il fait un signe à la jeune fille, 
qui s'échappe vers les bois, poursuivie par le prétendu, qui, 
après un temps plus ou moins long, la rapporte sur ses 
épaules. 

La jeune mariée prend alors une lance, tue un porc qui 
lui a élé donné par son fiancé, et l'on commence la fête, qui 
ne se termine que lorsqu'il n'y a plus rien à boire ni à 
manger. 



LES VOLCANS DE LUÇON 309 

Les Negritos de ces contrées renferment leurs morts dans 
des bières tressées avec les feuilles du Palma brava. 
Quand un individu meurt, on ne l'enterre pas tout de suite; 
on veille autour du cercueil et on danse en rond, parents, 
amis et tous ceux qui ont appris la nouvelle. La cérémonie 
ne se compose pas seulement de chants et de danses, mais 
du festin mortuaire traditionnel ; je dois même ajouter que 
c'est là le plus fort de l'oraison funèbre ; cela dure autant 
que les provisions, quelquefois pendant plus d'un mois, 
car tout le monde apporte des vivres ; on enterre alors le 
cadavre à la place où était sa case, et l'on ne s'en occupe 
plus. 

Il est dangereux cependant de toucher aux morts : quand 
nous allions les déterrer, aussi bien ici que dans d'autres 
endroits, les hommes qui s'aventuraient la nuit dans les 
bois se faisaient payer fort cher, risquant, disaient-ils, de 
recevoir une flèche empoisonnée des Negritos ; or, c'est là 
une blessure dont on meurt presque toujours. La Giron- 
nière fut blessé par une flèche empoisonnée après avoir 
exliumé le premier squelette de Negrilo qui ait été rapporté 
en Europe *. J'ai pu néanmoins me procurer une collec- 
tion de douze squelettes presque entiers, qui se trouvent 
actuellement au Muséum d'histoire naturelle de Paris. 

Les Negritos de ces parages se livrent à la culture de 
l'abaca ; c'est même une des régions qui en fournissent le 
plus. Ils récoltent aussi l'ilang-ilang, qu'ils trouvent dans 
leurs montagnes. " 

L'ilang-ilang est un parfum bien connu de nos élégantes 
et qui se paye fort cher; il vaut actuellement à Paris 
500 francs le kilogramme, et il fut un temps où il valait 
le double. La fleur qui donne cette essence provient d'un 
arbre très grand qu'on ne rencontre qu'à 500 oU 600 mètres 
d'altitude; malheureusement il tend à disparaître^ Car cetix 
qui se livrent à la récolte des fleurs trouvent plus simple 
d'abattre l'arbre quand il est en pleine floraison que de 

1. P. de La Gironniëre, Vingi-arinéés aux Philippines, Sou- 
venirs de Jala-Jàta, ï'aris, 1853, in-i2, p^ 295 et suiv; 

14 



210 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

monter dessus, ce qui ne pourrait, du reste, se faire qu'à 
Taide d'échafaudages. 

L'essence pure a une odeur beaucoup trop pénétrante, 
qui la rend même désagréable; le commerce la mélange 
avec une certaine quantité d'alcool. 

Depuis mon passage, mon ami Oronga et quelques autres 
Espagnols ont fait des plantations d'ilang-ilang et ont un 
appareil pour la distillation. 

La production de cette essence a augmenté beaucoup* 
mais la consommation n'ayant pas suivi la même progres- 
sion, les prix ont baissé sur les marchés de Paris et de 
Londres. 

Pendant mon séjour à Yriga j'étais descendu chez le 
frère de M. Feced. Il facilita grandement ma tâche en me 
servant d'interprète quand j'interrogeais les Negritos, et 
dans ses magasins je pus, tout à mon aise, nettoyer les 
squelettes que j'avais exhumés et qu'il aimait mieux voir de 
loin que de près, à cause de la frayeur qu'ils lui causaient. 

Pendant mon séjour à Yriga, toutes les nuits, de minuit 
à 2 heures du matin, j'étais réveillé par des chants dis- 
cordants provenant d'une procession : on implorait saint 
Roch, seul capable d'arrêter la marche de la variole. Une 
nuit, le bruit sembla redoubler d'intensité, mais je n'aurais 
pas bougé si mon ami Feced ne m'avait prévenu que l'on 
criait « au feu » . 

Les cris < au feu » étant, comme les chants, proférés 
dans la langue du pays, l'intonation était loin de suffire 
pour qu'il me fût possible de discerner les uns des autres. 

Toutes les maisons sont construites en bois et recouvertes 
de paille, et, au premier cri d'alarme, tout le monde se 
porte vers le lieu de l'incendie pour tâcher d'en arrêter les 
progrès, car il se propage souvent comme une traînée de 
poudre. Heureusement, cette fois, U n'y eut qu'une case 
brûlée dans un petit bourg, à deux kilomètres de la ville. 

A notre arrivée, le toit venait de s'effondrer et des gerbes 
d'étincelles s'élevaient du centre ; une grande provision de 
riz était en train de flamber. 

Toutes les maisons environnantes étaient couvertes de 



LES VOLCANS DE LUÇON 211 

monde avec des branches d'arbre et des bambous pleins 
d'eau pour éteindre les flammèches. 

La maison la plus rapprochée de la case incendiée en 
était séparée par une rangée de bananiers qui furent en 
partie calcinés, mais qui la préservèrent ; elle aurait sans 
cela flambé par la seule chaleur du foyer. Une petite pluie 
vint éteindre le tout, et nous rentrâmes à la maison trempés 
jusqu'aux os. 

Le 23, la voiture de mon hôte me transporta d'Yriga à 
Bato, village au bord d'un petit lac qui porte le même 
nom : je restai dans cet endroit jusqu'au 26 pour chasser 
sur le lac. Je tenais surtout à mettre en peau quelques péli- 
cans, très peu nombreux encore à cette époque de l'année ; 
mais, dans un mois ou deux, ils arriveront par bandes, et on 
les ittera en masse pour se procurer les plumes qui servent 
aux « escribanos » de la province. 

Bato est, sans oontredit, le village le plus misérable que 
j'aie visité; les habitants, exclusivement pêcheurs, cultivent 
à peine les riches terrains qui les entourent. 

Le 26 février, laissant mes hommes avec les bagages, je 
pars à cheval pour arriver dans la journée à Daraga, où je 
pensais trouver un crédit qui m'avait été envoyé, par 
dépêche, sur la maison Mufioz. 

A Bato succèdent Polangui, situé au bord d'un lac, Oas, 
Ligao, Guinobatan, Mauraro, Camalig, Matabo, Linon, 
Daraga. Tous ces villages se touchent presque (distance 
moyenne, deux kilomètres), dans une plaine déserte, semée 
de pierres. Les nuages me cachent la cime du volcan 
d'Albay (c'est un autre nom du Mayon). 

A Ligao, arrêt à la maison de MM. Muûoz. Don Pedro 
Diaz, leur cousin et gérant de la factorerie, m'accueille de 
la façon la plus cordiale, m'invite à me rafraîchir et fait 
atteler sa meilleure voiture, qui me dépose à Daraga après 
une course rapide de trois heures. Au milieu de la vaste 
plaine que nous venions de traverser si rapidement, je pus 
apercevoir au ras de terre le dernier étage d'une tour, seul 
vestige d'un des villages détruits par la fameuse éruption du 
Mayon en 1766. 



212 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le Mayon est un volcan superbe. Comme la majeure partie 
lies volcans c ignivomes », il a la forme d'un cône très 
régulier avec forêt de casuarinées à la base. Il a 2734 mè- 
tres d'altitude et son sommet est couvert d'épaisses coulées 
de laves grises pareilles d'aspect à celles du Taal. 

Plusieurs personnes ont entrepris l'ascension du volcan ; 
quelques-unes ont prétendu être arrivées jusqu'au bord du 
gouffre, mais en réalité personne n'a pu parvenir jusque-là. 
Le premier qui en aurait tenté l'ascension serait un moine 
franciscain du nom d'Esteban Solis, qui l'entreprit pour 
détruire la superstition des indigènes relativement aux vol- 
cans. 

Sa première éruption connue des Espagnols depuis leur 
arrivée aux Philippines, d'après Alexandre Perrey, remonte 
au mois de février 1616; celle du 23 octobre 1766, décrite 
par Legentil et Perrey, fut certainement la plus terrible; 
elle détruisit complètement le village de Molina, et tous ceux 
qui se trouvaient au sud du volcan furent plus ou moins 
atteints. 

Voici la description de la catastrophe : « Le 20 juillet, 
les flammes commencèrent à apparaître à la cime du volcan. 
Jusqu'au 5 septembre elles conservèrent la forme d'une 
pyramide, puis elles diminuèrent de hauteur; la cime 
entière parut alors comme en feu, et un ruisseau de lave 
de 120 pieds espagnols de largeur coula du cuté de l'orienl 
l»endant deux jours consécutifs. 

t Le 23 octobre, le volcan rejeta une si grande quantité 
d'eau qu'entre Albay et'Tilog il se forma plusieurs ruis- 
seaux de 20 à 23 mètres de largeur, qui allèrent se jeter h 
la mer avec une force telle que la marée montante ne p"l 
en dominer le cours. Ce phénomène fut suivi d'une violente 
teni[K)te qui commença à 7 heures du soir par l'oUesl- 
nord-ouest et tourna ensuite du côté du sud, où elle arriva 
a 3 heures du matin. Les rivières entre Bacacav et 
Molinao atteignirent près de 80 mètres de largeur. De 
Camalig jusque dans l'intérieur de Saraya, province de 
Naga, le pays changea au point qu'il devint impossible d'en 
reconnaître les chemins. Molinao fut complètement détruit; 



LES VOLCANS DE LUÇON 213 

toutes les maisons furent écrasées et les champs furent 
recouverts d'une épaisse couche de cendres. Cagsana subit 
en partie le même sort et resta depuis comme un petit îlot 
entouré de profonds ravins le long desquels se précipitait 
un torrent d'eau et de sable. Cette rivière fut aussi la cause 
de grandes dévastations à Camalig, Guinobatan, Ligao et 
Polangui. Au sud-ouest, les cocotiers et autres arbres furent 
enterrés jusqu'à leurs cimes; à Albay on a trouvé seize 
cadavres et à Molinao plus de trente. » 

En 1844, d'après le récit d'un témoin oculaire, reproduit 
par Al. Perrey, l'éruption fut encore plus terrible. 

« Le 1°' février, à 8 heures du matin, l'on vit s'élever du 
volcan une colonne de sable, de cendres et de pierres qui, 
en j)eu d'instants, s'éleva à une très grande hauteur. Les 
côtés du volcan disparurent à notre vue, et une rivière de 
feu se précipita ensuite au bas de la montagne, menaçant 
de nous envelopper; tout le monde prit la fuite en cherchant 
les points les plus élevés. L'obscurité augmenta et plusieurs 
habitants furent atteints par les pierres que lançait le 
volcan. 

« Les maisons n'offraient plus aucune sécurité, car les 
pierres enflammées, en tombant, les incendiaient toutes, et 
c'est ainsi que furent réduits en cendres les pueblos les 
plus riches de Camarines. Vers les 10 heures, les grosses 
pierres cessèrent de tomber, mais elles furent remplacées 
par une pluie de cendres. A 1 heure et demie, le bruit 
diminua et le ciel se dévoila un peu ; c'est alors que l'on 
vit le sol couvert de cadavres et de blessés ; dans l'église de 
Budiao on trouva 200 morts et 35 dans une maison du 
même village. Cinq villages de Camarines furent complè- 
tement détruits, ainsi que la ville d'Albay dans sa ])lus 
grande partie. Il mourut plus de 12000 personnes; il 
y eut un très grand nombre de blessés et ceux qui restèrent 
perdirent tous leurs biens. L'aspect du volcan est resté 
d'une tristesse effroyable ; ses flancs, qui étaient si pittores- 
ques et entièrement cultivés, sont maintenant couverts de 
sable ; la couche de cendres et de pierres a de 8 à 10 mètres 
d'épaisseur, et, à l'endroit où était Budiao, les cocotiers ont 



214 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

été entièrement ensevelis. Dans les autres villages, la couche 
n'a pas moins de 40 mètres d'épaisseur. Le sommet du 
volcan, autant que l'on peut en juger, a perdu 120 pieds 
espagnols de sa hauteur, et, dans sa partie sud, une épou- 
vantable ouverture laisse voir trois nouvelles bouches qui 
se sont ouvertes à peu de distance du cratère principal et 
qui lancent encore des cendres et des nuages de fumée. 
Les sites les plus beaux de Camarines, les endroits les plus 
riches de la province, se trouvent maintenant convertis en 
un désert de sable. » 

On m'assure, et je ne le garantis pas, que pendant celte 
éruption l'obscurité s'étendit jusqu'à Manille, et que les 
cendres volèrent jusqu'en Chine ! 

En 1827, toujours d'après Perrey, il y eut une autre 
éruption qui dura plusieurs mois, jusqu'en février 1827. 

Jagor rapporte qu'en 1834 et 1838, le volcan fut presque 
toujours en activité. En mai 1835, pendant une éruption 
qui dura de 6 heures du matin jusqu'au soir, le volcan 
rejeta des masses considérables de pierres et de cendres ; 
une colonne de fumée grise et blanche s'élevait de la cime 
jusqu'à une très, grande hauteur, et le phénomène était 
accompagné de bruits souterrains d'une extrAme violence. 

Le 21 janvier 1845, nouvelle éruption, précédée d'un 
bruit semblable, aussi intense, et qui dure seulement dix 
minutes, et le phénomène se reproduit trois fois d'heure en 
heure ; à 9 heures du soir, pluie de cendres qui s'étend sur 
tout le pays et détruit les récoltes. 

L'éruption dura huit jours, s'affaiblissant graduellement. 
Grondements continus. 

En 1845 comme en 1835, une énorme colonne de fumée 
dominait le volcan et apparaissait pendant la nuit comme un 
immense panache lumineux. Par intervalles, des coulées de 
lave couraient sur les flancs delà montagne en fleuves de feu. 

Et cet infatigable volcan fil encore parler de lui en 1846, 
1851, 1853, 1855, 1857, 1858, 1859, 1860, non par de 
violentes éruptions, mais parce qu'il fume souvent et 
qu'ainsi l'on a toujours sous les yeux la preuve visible de sa 
menaçante existence. 



LBS VOLCANS DE LUÇON 315 

A Daraga, je fus cordialement reçu par la famille Muiioz, 
dont tous les messieurs ont complété leurs études à Paris. 

Mais, contre mon attente, ni fonds ni lettre de recom- 
mandation n'étaient encore arrivés . Les employés du 
télégraphe n'avaient pas jugé utile de porter la dépêche à 
domicile. 

Le télégraphe reUe à Manille une grande partie des pro- 
vinces de Luçon, celles du nord et du sud principalement. 
Les employés supérieurs sont tous Espagnols ; ils ont 
BOUS leurs ordres des employés subalternes indigènes, rem- 
plissant dans les stations les fonctions de facteurs et de 
commis. 

Très fiers de leur costume gris bleu avec des parements 
violets et du galon de la casquette, ces messieurs semblent 
se regarder comme les inventeurs du télégraphe ; cependant 
leur service est généralement très mal fait. 

Le directeur du télégraphe chargé des provinces du sud, 
très contrarié de cet état de choses, parlait des améliorations 
qu'il allait introduire dans le service ; assurément ce serait 
une excellente mesure, réclamée par tout le monde, que de 
réformer cette administration; mais un Espagnol, présent, 
me dit : « C'est un nouvel arrivé; il parle d'améliorations, 
mais dans quelque temps il retombera dans la routine de 
ses prédécesseurs. » J'aime à croire, dans l'intérêt général, 
que ce monsieur s'est trompé dans son pronostic; quoi qu'il 
en soit, c'est ordinairement ainsi que les choses se passent 
aux Philippines et ailleurs. 

Daraga est une ville de la banlieue d'Albay, la capitale 
de la province de ce nom; elle remplace l'ancienne Cay- 
sane, détruite en 1844 par une crise du May on. 

Du terre-plein de son église, le paysage est admirable; 
le Mayon surtout attire les regards; masse grise et noire, il 
s'élance d'une forêt; au milieu de plaines superbes où le riz 
donne d'abondantes récoltes, où les pâturages sont animées 
par des troupeaux paissant en liberté, dans une demi-sau- 
vagerie. 

De Daraga à Albay, 10. minutes de voiture sur une route 
excellente pour le pays; on croise de nombreux équipages, 



316 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

des groupes de cavaliers qui tous vont à Albay pour assister 
à la messe ou rendre visite à Falcade. 

Pendant la semaine, des carretones traînés par trois buf- 
fles attelés de front transportent les ballots d'abaca jusqu'au 
port deLegaspi. 

Je ne pouvais faire un long séjour à Daraga, et quand 
je me fus rassasié de la vue du volcan, d'où sort conti- 
nuellement une fumée rouge qui fait craindre quelque 
prochain cataclysme, je quittai ces beaux lieux, riche de 
deux petits volumes que m'avait offerts leur auteur, don 
Alvarez Guerra, l'alcade de la province d' Albay; ces deux 
volumes, fort intéressants, sont les Viajes por Oriente 
(voyages dans l'Orient) : l'un est consacré j)resque entière- 
ment à la province de Tayabas ; l'autre conduit et guide le 
lecteur dans l'archipel micronésien des Mariannes. 

Don Alvarez Guerra est grand amateur de collections 
ethnographiques ; aussi depuis son arrivée aux Philippines 
s'est-il efforcé de réunir une très riche collection d'armes 
des indigènes des Phihppines ou de la Malaisie. 

Legaspi, sur la baie d'Albay, sert de port à la capitale de 
la province et possède les grands magasins et entrepôts des 
négociants qui font le ooimiierce de l'abaca ou chanvre de 
Manille. 

A Legaspi je pris la direction du nord ; je vis Libog et 
Tabaco, sur son vaste et beau golfe, séparé de celui d'Albay 
par de petites montagnes : c'est le dernier port que des- 
servent les courriers à vapeur; au delà, vers le nord, la 
mer est presque toujours mauvaise, le pays pauvre el 
désert. 

On m'avait signalé des grottes furtéraires dans une île voi- 
sine de Tabaco; je n'y trouvai rien d'intéressant; quelques 
cocos coupés en deux, remplis d'un vin de palme offert par les 
pécheurs et autres habitants du lieu «ux esprits des cavernes, 
({uelques tessons de vases de terre, quelques débris d'osse- 
ments, ce fut tout; sans doute, d'autres chercheurs avaient 
fouillé ces grottes avant moi. 

Profitant de mon séjour à Tabaco, j'allai visiter les sources 
chaudes de Tiwi, qui jaillissent près de la mer dans un 



LES VOLCANS DE LUÇON 217 

cirque de hautes montagnes. Du côté de la mer, ce cirque 
n'existe plus intact, il est presque entièrement écroulé. 

L'aspect en est très curieux. Autour de ce cirque existent, 
comme une bordure naturelle, des plantations excellentes, et 
en dedans il est traversé par un courant d'eau froide dans 
lequel viennent sourdre en bouillonnant des sources chaudes. 
Des roches calcaires, composées de couches blanches, jaunes, 
vertes, tapissent les parois. 

Enveloppé d'un nuage de vapeurs sulfureuses, sur des 
roches qui me brûlaient les [)ieds malgré mes gros souliers 
(le chasse, j'en pris tant bien que mal la température; elle 
varie, suivant les sources, entre 60° et 94** ; à côté s'élè- 
vent les bains, plus que modeste édifice de bambou, suffi- 
sant toutefois à vous abriter. 

C'est une espèce de petit hangar au milieu duquel on a 
fait passer un ruisseau d'eau chaude et un ruisseau d'eau 
froide dont on règle le courant au moyen d'une i)eti!e vanne, 
et l'on a son bain tel qu'on le désire, frais, chaud ou très 
chaud. Mais, si peu confortable que soit celte installation, 
elle a déjà rendu de grands et nombreux services, et il est 
à croire que les sources de Tiwi sont appelées à devenir 
une station thermale des plus utiles. 

Tout près de là sourdent des eaux thermales siliceuses 
pétrifiantes. On arrive par un petit sentier devant un espace 
de 100 mètres de diamètre environ, assez semblable à un 
ancien cratère ; de ci de là on aperçoit de petits cônes dont 
on peut comprendre aisément la formation. A chaque i)e!ile 
source correspond un cône élevé peu à peu par le silicate 
de chaux que dépose la fontaine et qui lentement se super- 
pose jusqu'à hauteur de la force d'ascension de l'eau. Le 
petit bassin d'où s'échappe l'eau se ferme quelquefois pour 
un certain temps, et jusqu'au moment où la tension de la 
vapeur d'eau est assez forte pour soulever l'obstacle ou le 
rompre, la source cesse de couler. Ce que j'admire le plus, 
c'est im bassin de 10 mètres de côté, aux parois à pic, 
rempli d'une onde bleue admirablement claire, et toujours 
en ébuUition, sa température étant de 98°. 

Pendant mes excursions j'avais réuni de nombreux éclian- 



218 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

tillons d'eaux minérales, de roches, mais, en route, la caisse 
qui les contenait a été égarée. J'espérais que ces produits 
auraient permis de dresser une carte géologique sommaire 
de Tîle de Luçon au moins pour les parties que j'avais visi* 
tées et de donner une analyse chimique des sources que 
j'avais vues. 

Revenu à Manille le 20 mars pour expédier mes collec- 
tions et prendre des nouvelles, j'eus l'avantage de m'y ren- 
contrer avec M. Coroy, directeur par intérim du jardin bota- 
nique de Saigon. 11 était venu acheter des chevaux pour la 
remonte de la cavalerie de Gochinchine. Je lui remis des 
plants et des graines d'abaca, avec une note sur ce précieux 
textile. Quand je passai l'année suivante en Gochinchine, je 
vis avec plaisir que M. Coroy, profitant de mes graines, 
avait doté le jardin botanique d'un carré d'abaca de belle 
venue. 

Ce textile serait bien utile à la Gochinchine si l'on avait 
la patience de l'y acclimater. On en fait des cordages de 
navire (car il ne pourrit pas à l'humidité) et des étoffes 
solides d'un usage général aux Philippines. 

L'abaca, que l'on appelle encore chanvre de Manille, est 
extrait du pétiole des feuilles d'un bananier, le Musa tro- 
glodytarum texloria. Nous avons dit que le port de Legaspi 
était le principal entrepôt de ce produit, objet d'un impor- 
tant commerce avec l'Angleterre et l'Amérique du Nord. 

Le meilleur abaca vient des deux provinces de Camarines 
et de la province d'Albay. 



CHAPITRE X 



l'île de marinduque 



Le 13 avril 4881, je m'embarquai pour Marinduque, 
grande île située au sud de Luçon, vis-à-vis du littoral de 
la province de Tayabas. 

Le vapeur qui nous porte circule à travers les nombreuses 
petites îles qui bordent les rivages de Luçpn ; après avoir 
doublé la pointe de Batangas, mouillé devant la ville de 
même nom pour laisser les dépêches, nous continuons notre 
route vers le sud, dans la direction de Mindoro. Nouvel arrêt 
devant Calapan, chef-lieu de la province. Le 14, à 2 heures 
de l'après-midi, je prends terre devant la douane de Boac, 
sur une plage sablonneuse où s'élèvent deux à trois petites 
cases, et j'y trouve mon ami M. Fochs, qui vient justement de 
s'établir à demeure dans le pays. Prévenu de mon arrivée, 
il m'attendait au débarcadère. J'enfourche le cheval qu'il 
m'a amené et je pique des deux vers la ville de Boac, 
en sa compagnie et avec celle de son camarade M. Bergara, 
lieutenant de carabiniers, laissant à mes hommes le soin de 
charger nos bagages sur les chariots pour les conduire à 
destination. 

M. Bergara m'offre une chambre en son cuartel (quartier, 
caserne), avec une telle grâce, une telle insistance que je 
l'accepte. 

Marinduque m'attire par la renommée de ses grottes funé- 
raires. C'est une île madréporique et volcanique dont la 



330 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

plus haute montagne, le Marlanga, s'élève à 500 mètres 
environ. 

Connaissant mes projets de fouilles, M. Fochs, dès son 
arrivée, avait préparé les voies et intéressé les notables de 
l'endroit aux excursions que je projetais. A peine inslalié, 
je reçois des visites nombreuses. Chacun veut me renseigner 
et me raconte les histoires les plus fantaisistes au sujet des 
grottes funéraires. Tous en connaissent et en grand nombre. 

Il va de soi que chacune de ces grottes a sa légende, ses 
esprits, ses terreurs. 

De l'une, des esprits castillas (européens) sortent proces- 
sionnellement tous les ans, la nuit de la Toussaint, en chan- 
tant des cantiques; tout le monde les a vus, de ses yeux 
vus. Quand on entre dans leur caverne, on ne voit rien, fors 
des crânes plus gros que des marmites. 

Dans une autre, porte en bois qu'on ne saurait forcer; 
dans une troisième, à l'entrée, glace immense qu'on ne 
pourrait briser; et dans toutes, des serpents monstrueux. 

Tous de me demander si je ne suis pas effrayé et si je 
persiste à vouloir les visiter. 

Tant de pusillanimité me fait sourire et je leur demande 
des guides pour le lendemain, les engageant à venir avec 
moi, car je ne crois pas aux nombreux dangers qu'ils redou- 
tent. Devant mon assurance, tous veulent être de la partie. 

Mais, jusqu'au 19 avril, impossible d'avoir un guide : le 
pays entier est en fête. L'alcade est en tournée pour le 
renouvellement des municipaUtés. Nous attendrons son 
retour. 

Tous les deux ans, chaque ville et village procède à des 
élections pour remplacer le gobernadorcillo et les tenientes. 

Les deux qui ont obtenu le plus grand nombre de voix 
sont présentés au gouvernement avec leur dossier, et le curé 
et l'alcade désignent celui qui, d'après eux, doit être nommé. 
Seuls les Indiens ambitionnent cette place. 

La première grotte où je me hasarde le 19 avril est juste- 
ment celle qui a la porte en bois dont on fait de si beaux 
récits. 

Je ne suis pas seul, tant s'en faut : même j'ai cru que 



l'île de MARINDUQUE ^21 

tous les habitants de l'île allaient suivre pour voir le caslilla 
français aux prises avec l'Asuan, ou esprit des cavernes. 

J'ai d'abord comme compagnons mes amis Fochs et Ber- 
gara, et don Domingo Diaz, docteur de la province; puis 
tous les notables, dont quelques-uns se sont fait remplacer 
au dernier moment par leurs fds. Tout ce monde est à 
cheval ; les porteurs courent devant, et nous avons l'air d'aller 
prendre les esprits à l'assaut. 

En sortant de Boac, nous prenons au sud-ouest, par les 
méandres de la rivière, dont le lit desséché nous sert de roule, 
et, au bout de deux heures et demie, nous voici dans la 
montagne en face du Heu redoutable. Nous abandonnons nos 
chevaux, le sentier qu'il faut prendre étant à peine prati- 
cable, même pour des piétons. Une demi-heure d'ascension 
nous conduit à la grotte, dont l'entrée est en pente douce. 

Tous me regardent, anxieux, béants (je parle des Indiens). 
Je passe devant, j'entre et presque aussitôt j'arrive au fond 
de la grotte, qui est petite, avec des parois calcinées, et pour 
sol un terreau noir composé de guano déposé par des légions 
de chauves-souris. 

A part cela rien que des débris de vases en terre brute et 
quelques ossements. 

Voilà donc les milliers de squelettes que l'on m'avait 
annoncés ! 

c Mais, me disent les Indiens, l'Asuan, ayant eu connais- 
sance des projets du Castilla, Français, a vidé la grotte 
devant lui. » 

Entré d'abord, avec mes compagnons espagnols., je vis 
bientôt les Indiens nous suivre et se grouper autour de moi 
sans me perdre des yeux tant que durèrent les fouilles. Les 
esprits ne paraissaient plus les effrayer autant. 

Rien non plus dans une caverne voisine, beaucoup plus 
vaste, tout en noirs et profonds précipices, où je descends 
non sans peine et sans danger dans des salles du noir le plus 
noir, entre des chauves- souris tourbillonnant par nuées en 
menaçant d'éteindre les torches. 

L'entrée de cette grotte, cachée en partie par la végétation 
qui couvre les flancs de la montagne, est assez petite. 



222 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Il faut d'abord descendre à pic, au moyen de cordes, à une 
profondeur d'environ 40 pieds, dans un puits faiblement 
éclairé. De là part une excavation qui parait s'enfoncer plus 
bas et qui communique avec un passage assez étroit dont le 
sol est mou et la pente de 25* environ ; après un parcours de 
40 mètres, on arrive au bord d'un précipice dont la voûte 
s'élève à près de 120 mètres au-dessus du sol. Cette salle 
étroite est éclairée par plusieurs trous s'ouvrant sur les flancs 
de la montagne, et par là le jour pénètre jusque dans 
l'intérieur. Sur le sol, parfaitement uni, il n'existait pas trace 
de cerceuils. A gauche, une autre ouverture semble aller 
plus loin encore. Au moyen de cordes fixées solidement à 
une roche, je tente la descente, 30 pieds environ. £e)airé 
par des torches (car deux hommes me suivent toujours, pen- 
dant que MM. Fochs et Bergara et d'autres hommes aident 
à la descente), je m'engage dans une galerie de 5 mètres de 
largeur, dont le plafond ne tarde pas à s'élever. Au bout de 
20 mètres, nouvelle salle également éclairée ; puis un troi- 
sième couloir très sombre, aboutissant au bord d'un autre 
précipice dominant de 40 pieds le sol d'une nouvelle galerie 
de 20 mètres de circonférence, complètement obscure, au 
fond de laquelle se trouve un couloir excessivement bas et 
étroit, rempli de chauves-souris. Je dus m'arrôter là. 

Quand je remonte à l'air libre avec MM. Fochs et Bergara, 
les Indiens respirent : ils croyaient déjà que l'Asuan nous 
avait dévorés. 

Je revenais les mains vides, mais désormais mes hommes 
avaient confiance en moi et ils ne craignaient plus qu'à 
moitié le sombre esprit des cavernes. 

Mon premier soin fut de faire un nettoyage complet de 
ma personne, et ce n'était pas sans besoin. Non seulement 
j'avais eu très chaud dans mon excursion au centre de la 
montagne, mais j'étais noir comme un charbonnier, consé- 
quence de ma dernière étape dans le dernier couloir • 

Après un déjeuner rapide fait au bord de la grotte supé* 
rleure, nous redescendîmes la montagne jusqu'aux cases où 
nous avions laissé nos montures. 

Avant de rentrer à Boac, on me fit voir deux sourceii 



lIlE de MARINDUQUE 3^3 

d'eau chaude : l'une, peu abondante, disparait dans un trou 
noir infect et laisse des traces de soufre; Tautre, plus abon- 
dante, forme un petit ruisseau. 

A l'endroit où l'eau sort de terre en bouillant, on a creusé 
une espèce de bassin dans lequel les malades viennent se 
baigner. 

La température à la sortie est de 40® à 45° centigrades; 
elle ne contient presque pas de soufre. Les plantes poussent 
sur les bords du ruisseau et jusqu'au bassin même, qu'elles 
entourent d'un riche rideau de verdure. 

A notre arrivée à Boac, nous sommes très entourés. Mes 
compagnons de voyage font le récit de notre exploration au 
domaine des esprits, on décide à l'unanimité que je suis 
porteur d'une amulette plus puissante que l'Asuan lui-même. 

« Comment, me dit-on, peux-tu dompter de si forts et 
méchants esprits? 

— Comment? Je suis le roi des Asuanes, et tous m'obéis- 
sent. ' 

J'ai dit cela très sérieusement, et on se demande, en me 
quittant, jusqu'à quel point j'ai dit la vérité. Il fout payer 
d'audace avec les gens crédules, et c'est ici le cas. 

Du 20 au 25 avril, visite de diverses grottes où je ne trouve 
rien, malgré d'attentives recherches. 

Le 25, je pars pour Gazan avec l'alcade de Boac, don 
Juan GaUego, et le docteur Diaz ; la route suit le bord de la 
mer, d'abord dans des rizières, puis par des champs de 
canne à sucre. 

La municipalité et tous les notables de Boac nous escor- 
tent jusqu'à la limite de la commune^ où nous attendent en 
grand costume tous les notables de Gazan. Après les com^ 
pliments d'usage le cortège se reforme et nous reprenons 
le galop jusqu'à Gazan. 

Nous y descendons chez le senor Berdote, dont le grand* 
père était Français. Berdote s'est marié avec une Indienne 
appartenant à une riche famille de Marinduque. Il est vrai- 
ment le roi de l'île, on n'y fait rien sans lui demander conseil. 

Le premier soin du docteur est de visiter les varioleux. 
Je l'accompagne dans sa tournée. Afin de faciliter sa tâche. 



224 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

on a fait lamboiiriiier dans le village que toutes les cases 
où il y a un malade devront arborer un petit drapeau à 
leur fenêtre. 

Au bout d'une heure, la ville est entièrement pavoisée; 
pas une case qui n'ait son ou ses malades. 

Après la visite générale, l'alcade, effrayé, fait appeler le 
mediquillo (diminutif affectueux de medico, médecin). 

« Gomment cela finira- t-il? Est-ce que tout le monde y 
l)assera? dit-il. J'ai pourtant fait vacciner tous les enfants 
du village. 

— Gomment vous ôtes-vous donc procuré du vaccin? 
répliqua le docteur. 

— Très simplement, fil l'alcade. J'ai pris du virus au 
bras du premier malade quand j'ai vu ses boulons assez 
gros et mûrs, et j'ai inoculé tout le monde. 

— G'esl bien ! » 

Notre hôte, le senor Berdole, sachant que mes recherches 
des jours précédents ont été infructueuses, s'est mis en 
quête pour me procurer l'occasion d'une nouvelle fouille. 
Il m'annonce que l'on a découvert, en ouvrant une route, 
un certain nombre de grandes urnes funéraires contenant 
des crânes, mais le tout a été brisé dans l'espoir d'y trouver 
de l'or. Nous convenons de visiter le gisement, mais je veux 
d'abord aller à l'îlot de los Très Reyes (les trois rois), où 
l'on m'a signalé des grottes funéraires. Mais, comme on m'a 
déjà fait faire pas mal de marches et contremarches, 
M. Berdole envoie un homme s'assurer qu'il y a bien des 
restes humains. 

Après quoi, visite au curé du lieu, visite intéressante et 
intéressée. 

Le P. Glemente Ignacio, naturel du pays, approche de 
ses soixante-quinze ans. Gollectionneur émérite, il a ras- 
semblé, me dit-on, tant de coquilles qu'il n'y a guère 
homme des Philippines qui puisse rivaliser avec lui. Il 
lie donnerait ])as sa collection pour 40000 -jjiastres ou 
200 000 francs. Et celle-ci n'est certes pas la seule curio- 
sité de son intérieur. Sa maison est une vraie boutique 
de bric-à-brac ; dans une grande salle où le bon vieillard 



I.ILE DE MAKinDtIQUE ^5 

Irouve il peîue uu coiu de table pour niauger, ou voit 
péle-méle statues de saiùts en bois, oiseaux mécaniques 




chaulant des ain> vaiiés, vieilles pendules di; loules formes, 
iuBlres, candélabres, reli<|uaires, images d'Épinal représen- 
tant' l'hisloii'e de r • Enfant de la forêt >, bref mille et 
mille objets divers dans une étonnante promiscuité. 

15 



236 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Toutes les armoires, et le nombre en est grand, seul rem- 
plies de coquilles et autres curiosités. Dans une petite salle 
se trouvent la bibliothèque et les objets précieux. Il me 
montre une Histoire naturelle de Buffon en français, qui 
lui a été donnée en (jhine par ses amis les missionnaires de 
France, puis une vingtaine de montres toutes plus riches 
h'S unes (jue les autres et, comme il me le fait remarquer, 
indiquant toutes la morne heure; il m'exhibe aussi vingt 
boîtes à musique, dont je suis obligé d'entendre tous les aii-s. 

Je ne (juittai point ce brave homme les mains vides ; il 
eut la bonté de m offrir une partie de sa collection d'in- 
sectes, et parmi eux, o bonheur 1 le superbe Euchirus 
Dupontinus, que ne possédait pas encore le Muséum d'his- 
loire naturelle de Paris. 

Deux exemjdaires seulement de cet insecte figuraient 
dans les collections enlomologiques d'Europe ; celui-ci est le 
troisième. 

Au presbytère de Gazan, le curé a comme hôtes habi- 
tuels sa nièce, la mère, l'oncle et la tante de la jeune fille. 
Le curé a pour sa nièce une affection très grande, aussi les 
mauvaises langues du pays de prétendre qu'elle lui tient de 
plus près et qu'il a de fort bonnes raisons de l'aimer comme 
sa fille. Que ne disent pas les mauvaises langues! Si je rap- 
porte les bruits qui courent à ce sujet, c'est que de pareils 
faits ne sont pas rares aux Philippines, comme d'ailleurs 
dans tous les pays anciennement occupés par les Espagnols. 

Cette jeune nièce est la maîtresse d'école de Gazan et 
joue très bien de l'orgue : nous l'avons entendue exécuter 
plusieurs morceaux avec beaucoup d'art. 

M. le curé a maison de ville et de campagne; celle-ci est 
fort jolie et la mieux organisée que j'aie vue dans cette île. 

L'église et le couvent de Gazan, bâtis sur une petite col- 
line, sont entourés d'un mur à créneaux. Il y a quelquet* 
années à peine, dans toutes ces petites îles, les JUoros * 



1^1. Les Espagnols ont donné aux Malais le nom de Moros, les 
assimilant ainsi aux Maures d'Espagne^ parce que^ comme ces 
derniers, ils pratiquent Tislamisme. 



L*iLE DE MAKINDUQUE â37 

(lisez Malais, musulmans) venaient en razzia, pillaient, 
brûlaient, traînaient en esclavage ceux qu'ils pouvaient 
capturer. Si la surprise en laissait le temps, on se réfu- 
giait dans les couvents -fortifiés , d'où l'on voyait parfois 
flamber sa maison; mais la vie et la liberté étaient sauves. 

Le 26 avril , nous partons en banca pour l'îlot de los 
Très Reyes, MM. Fochs, Bergara et moi; le senor Berdote 
nous rejoindra dans la journée. 

Nous éprouvcfus quelque difficulté dans notre navigation 
j)our traverser le canal qui sépare les petits îlots de Ma- 
riaduque; le flot très rapide s'engouffre dans la passe, et 
nous embarquons quelques paquets de mer. 

M. Bergara n'a pas cependant l'air satisfait de cette petite 
navigation ; il préférerait une promenade à cheval plutôt 
que d'être ainsi ballotté par les vagues. Enfin nous abordons, 
et un soleil d'aplomb nous sèche rapidement. 

Construire un abri pour passer la nuit prochaine et 
d'autres peut-être si les fouilles sont productives est notre 
premier travail. Je souhaite vivement de faire quelque trou^ 
vaille, mais on m'a si souvent fait des promesses, et j'ai eu 
si peu de succès jusqu'à ce jour que je doute encore. 

Après un court repos, nous remontons dans notre canot 
pour aller en reconnaissance sur la côte E. Nous décou- 
vrons une grotte à près de 70 mètres au-dessus des flots, 
mais la mer, très forte, déferle avec fureur sur les rochers* 
où nous serions facilement brisés en mille pièces. Vers 
4 heures de l'après-midi, la mer étant calmée, nouvelle 
exploration de la côte, visite de quelques crevasses ei 
découverte d'une grotte dont l'entrée est cachée par un 
éboulis produit par une convulsion volcanique. 

A l'entrée de la grotte, il y avait une vingtaine de crânes ; 
je pénètre à l'intérieur, et, faisant creuser le sol, je recon- 
nais que le fond est tapissé d'une couche de crânes légère- 
ment recouverts de débris madréporiques et de sable. 

Tous ces crânes étaient réunis par groupes de deux et de 
trois; ils reposaient sur une couche de sable et de madré-' 
pores couvrant un lit d'ossements parmi lesquels je trouvai 
un petit vase cassé, des débris d'urnes funéi-aires et quel- 



2S8 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

ques morceaux de bois travaillés ayant la forme de cercueils 
(le petite dimension. 11 y avait aussi quelques bracelets ou 
anneaux taillés dans des coquillages, et d'autres en écaille 
fondue, formés de lamelles collées les unes aux autres, 
système que l'on emploie encore au Japon pour fabriquer 
les épingles et autres ornements à l'usage des femmes. 

La nuit arrivant, je me retirai avec une cargaison de 
crânes et d'ossements : je les mis dans des sacs que je 
Irainais depuis quelque temps avec moi, sans avoir eu jus- 
qu'alors l'occasion de m'en servir. Enfin, j'avais commencé 
de trouver quelque chose, les promesses n'avaient pas été 
vaines cette fois. 

Ces crânes étaient presque tous déformés artificiellement. 

Le lendemain, nouvelle visite à la grotte pour y terminer 
mes recherches; je ramassai des crânes jusqu'en dehors, el 
on en découvrirait d'autres, je crois, sous les roches ébou- 
lées de l'entrée. 

Ayant contourné l'ile, le guide nous conduisit à un caveau 
où il n'y a, d'après le récit des indigènes, qu'une seule 
tt^le, mais elle est énorme. 

Après une escalade assez périlleuse au miUeu de rocheni 
plus ou moins solides sur leur base, nous arrivons à la 
caverne. 

Ici encore la montagne a été bouleversée, l'entrée est 
obstruée par un rocher dont le volume représente plusieurs 
centaines de mètres cubes. 

Je parvins à me gUsser par un passage étroit et me 
trouvai alors sous une espèce de tunnel «'enfonçant presque 
à 45 degrés d'inclinaison dans l'intérieur de l'île. 

Je remontai après une heure de recherches et de fouilles 
sans avoir pu découvrir un seul crâne. Quand nous fûmes 
sortis, je fis observer au guide qu'il m'avait trompé, mais il 
m'assura, ainsi que tous les Indiens présents, que l'on avait 
toujours vu un crâne à l'entrée, mais qu'il avait sans doute 
disparu â mon approche. 

J'eus beau chercher à leur persuader que pareille chose 
était impossible; mes explications ne pouvaient avoir la 
moindre action sur de pareils poltrons. 



l'Ile de marinduque 229 

A la nuit, retour à Gazan, et, comme résultat de mes 
fouilles, deux jours de fièvre, pendant lesquels j'envoyai 
mes hommes vers Tendroit où on avait, disait-on, découvert 
des urnes funéraires. 

Le troisième jour, on vint me prévenir que l'on avait 
retrouvé l'endroit et que les fouilles étaient commencées. 

Je me rendis aussitôt sur les lieux el fis faire une tran- 
chée parallèle à la route ; le jour même, on mit deux urnes 
à découvert, mais toutes deux cassées en plusieurs înor- 
ceaux et recouvertes d'un bol ou soucoupe ; le crâne était 
rempli de terre ainsi que l'urne. 

Je fis porter le tout aussi intact que possible dans la 
maison de mon ami Berdole pour l'examiner à loisir. 

Ces deux vases vernissés, de couleur jaune verdâtre, 
étaient complètement unis, sans aucun ornement en creux 
ou en relief. 

Je trouvai dans l'intérieur un autre pot ou flacon égale- 
ment rempli de sable, un ou deux ornements en or res- 
semblant assez à des boutons, composés d'une feuille d'or 
aussi mince qu'une feuille de papier à cigarette et dont 
les liges sont formées d'un petit tuyau d'or parfaitement 
soudé, quelques perles taillées et une espèce d'agate polie 
d'un beau rouge brun. Les crânes sont très friables et 
auront, je le crains, beaucoup de peine à arriver entiers au 
laboratoire d'anthropologie du Muséum. 

De nouveau les indications affluent. C'est à qui aura 
découvert des urnes funéraires, qui dans les grottes, qui 
dans les champs, mais, sur cent indications, à peine s'il y 
en a une d'exacte. 

Je pus néanmoins, avant de quitter Gazan, où, du reste, 
je compte bien revenir, me procurer une urne frouvée dans 
l'intérieur des terres ; je donnai au propriétaire le prix qu'il 
m'en demanda, mais il me réclama ensuite une piastre pour 
lui en payer le transport. 

Le 29 avril, de retour à Boac, je me mis à emballer le 
produit de mes découvertes. Je rapportais de mon excursion 
soixante-dix crânes, des squelettes inpomplets et diverses 
curiosités ethnographiques plus ou moins remarquables. 



230 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le 2 mai, je pars de Boac à cheval avec MM. Fochs et Ber- 
gara pour Santa-Gruz de Nano, sur la côte nord de Marin- 
duque. Il s'agit de traverser l'île dans le sens de sa moindre 
largeur. On m'a affirmé que les grottes funéraires du Nord 
n'ont pas été fouillées comme celles du Sud, et aussitôt je 
me mets en route. 

C'est la fête à Santa-Cruz, et tout le monde y veut aller. 
Aussi le Tout ' Boac ^ soit une quarantaine de personnes, 
nouif suit. 

Faire cette trotte en une demi-journée, c'est chose dure. 
On passe par Magpog, ancien village de bandits et de pi- 
rates très redoutés de leurs voisins, mais qui aujourd'hui 
sont d'ardents contrebandiers ; on franchit quatorze fois la 
même rivière avant d'arriver au pied des montagnes, que Ton 
gravit jusqu'à un col ouvert à 340 mètres d'altitude, puis 
on descend sur le littoral par un chemin des plus mau- 
vais, surtout par un temps de pluie. Tout a marché à souhait 
jusque vers 8 heures du soir. Mais je commence à rester 
en arrière, mon cheval de louage ne peut fournir une 
allure aussi vive que celle des montures de mes compa- 
gnons de route. Bientôt toute la bande ayant pris les 
devants, je suis au pas la route, qui devient moins fatigante. 

A 6 h. 30, je suis au pied de la montagne, sur l'autre 
versant de laquelle est bâti Santa-Gruz, et mon cheval qui 
refuse d'aller plus loin, et la nuit noire qui arrive avec 
la perspective d'une mauvaise route, tout cela est fort gai. 
Il faut se résigner, mettre pied à terre, et, traînant mon 
cheval par la bride, je gravis la montagne, non sans butter 
souvent contre les roches qui encombrent la route, ou sans 
Otre rejeté brusquement en arrière par un temps d'arrêt de 
mon maudit cheval, qui veut absolument happer au pas- 
sage toutes les touffes d'herbe qu'il aperçoit malgré l'obs- 
curité. 

En haut de la montagne je retrouve toute la troupe, qui 
m'attendait pour faire notre entrée en ville. 

A Santa-Gruz on nous loge, mes deux amis et moi, dans 
la plus belle maison, de la ville, et les invitations pleuveni 
sur nous, invitations à dîner, à danser. 



LILE DE MARINDUQUE 233 

J'ai parcouru une grande partie de Luçon ; partout j'ai 
rencontré les populations, indiennes et métisses, disposées 
à danser et à festoyer ; mais dans Tîle de Marinduque cette , 
double passion est poussée à l'extrême. La vie y est facile. \ 
Le sol, prodigieusement généreux, donne amplement le riz ( 
nécessaire, même dans les mauvaises années, et, dans les 
bonnes, il en produit assez pour permettre une exportation 
considérable vers Manille et Tayabas. L'abaca, cultivé au 
flanc des montagnes, est le plus fin, le plus long de toutes 
les Philippines. La canne à sucre y prospère ; les bois de 
construction, d'ébénisterie, de teinture y abondent; les 
prairies y sont savoureuses et leurs bestiaux s'exportent à 
Manille ; la mer est poissonneuse ; enfin, qui veut un peu 
remuer les dix doigts y vit c comme un coq en pâte ». 
C'est un vrai pays de Cocagne. 

Jusqu'à l'arrivée de M. Fochs dans l'île, le commerce 
était fait exclusivement par les Indiens. 

Ils ont une flottille assez considérable de cutters et de 
goélettes, pour le transport de leurs produits, et les quelques 
Chinois qui sont venus s'y établir ne font qu'une partie 
très minime du commerce. 

L'île possède plusieurs familles indigènes très riches ; si \ 
les incendies n'étaient pas aussi fréquents, on pourrait voir ^ 
des maisons appartenant aux Indiens, dont l'aspect serait assez 
agréable et dont le confortable ne laisserait rien à désirer ; 
celles qui ont échappé aux derniers désastres en font foi. 

Dans l'une d'elles, nous avons pu trouver un assez bon 
billard, mais les queues ne pouvaient pas conserver leurs 
procédés en place, probablement à cause de l'humidité 
constante de l'atmosphère. 

Je ne parle pas des pianos : il y en a au moins une 
demi-douzaine à Boac et autant à Santa-Cruz. 

Le travail est ici fort en honneur, ce qui explique la 
prospérité du pays. Mais on y est fort tranquille ; bien que 
SantaCruz soit peu éloigné de Manille, les habitants vivent 
et agissent comme si le centre du gouvernement était à 
mille Ueues au loin. 

Le lendemain, fête de la ville. Après la cérémonie reli- 



234 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

gieiise à l'église, une procession à laquelle tous les fidèles 
assistent parcourt les rues de la ville, ornées de dômes 
de verdure et de guirlandes de fleurs. Le soir, grand festin 
offert par le curé de Santa-Cruz. Il est fils de Français et 
d'Espagnole, mais il ne sait pas un mot de la langue pater- 
nelle ; lui aussi a sa collection, dont il veut bien distrain; 
pour moi (juelques coquilles. 

Le i) et le 6 mai j'explore des grottes qui ne renferment 
rien. Le 7, nouvelles recherches plus heureuses; d'aboni 
une grotte s'ouvrant dans un vallon des plus pittoresques, 
auquel on arrive par une route conduisant à un petit lac 
dont les eaux transparentes réfléchissent les pentes de la 
montagne et laissent voir un fond formé de roche et do 
sable. Par endroits, les eaux ont à peine 2 mètres de pro- 
fondeur, mais ailleurs au moins 20 mètres. 

N'ayant pas de bateau à ma disposition, je suis obligé do 
suivre un petit couloir presque inaccessible au bord du lac. 

Je parviens sans trop me mouiller à une faible distance 
de l'cîntrée en sautant de roche en roche, mais il m'est 
impossible d'arriver ainsi à la dernière ; je fais alors couper 
deux bambous que je dispose en guise de pont. 

L'eau est très profonde en cet endroit et le bain pourrait 
être désagréable, vu la grande fraîcheur de l'eau. 

Deux de mes hommes passent d'abord, autant pour es- 
sayer la solidité de ce pont que pour en maintenir l'extré- 
mité pendant que je traverserai. Arrivé à l'entrée, je me 
trouve alors au milieu d'un couloir creusé en pleine roche 
madréporique où je puis marcher presque debout; après 
avoir parcouru une vingtaine de mètres, je débouche au 
milieu d'une vaste salle dont les torches éclairent à peine 
la voûte. 

A droite est un amas de roches tombées les unes sur 
les autres et au milieu desquelles coule le ruisseau qui ali- 
mente le lac. 

En sortant de cette grotte, nous gravissons la montagne, 
et sur le versant opposé nous arrivons à l'entrée d'une 
autre caverne nommée « Batala », où je trouvai quelques 
débris humains. 



lIlE de MARINDUQUE âSS 

Le passage est encore obstrué par des roches éboulées ; 
à quelques mètres de l'entrée on entre dans une grande 
galle qui a contenu beaucoup d'ossements; malheureuse- 
ment, les éboulemenls successifs ont presque entière- 
meat recouvert le sol et je ne puis trouver que quelques 
crânes. 

J'étais en train d'y « grabeler » la terre, quand le sol 
trembla ; j'ordonnai alors à mes hommes de sortir sans leur 
(lire la cause, et je les rejoignis aussitôt. 

Occupés qu'ils étaient à déplacer des roches, ils n'avaient 
pas ressenti la secousse, légère d'ailleurs, car, pris de peur, 
ils auraient pris la fuite, et, pour éviter de recevoir une 
roche sur le dos, ils se seraient certainement cassé bras ou 
jambe en se sauvant au miheu des éboulis. 

Un peu plus je devenais moi-m(^me matière à découverte 
ultérieure. 

Une demi-heure après, je continuai les fouilles ; au fond 
de la grotte, je découvre une petite ouverture conduisant 
dans une autre salle beaucoup plus vaste que la première : 
la moitié de la voûte s'est effondrée, et on peut voir le haut 
de la montagne et les arbres penchés sur l'abîme retenus 
seulement par leurs racines. 

Treize crânes en assez bon état, mais sans mâchoire infé- 
rieure, et des débris de tibors portant des dessins en relief, 
telle fut ma récolte dans la grotte de Batala. 

« Est-il vrai, me dirent les habitants de Santa-Gruz, 
notamment deux curés indiens, lorsque je revins chargé de 
crânes, est-il vrai que vos crânes soient marqués de la croix? 
En ce cas c'étaient des têtes de chrétiens. » Ce qu'ils pre- 
naient pour la croix, c'est le dessin formé par les sutures 
crâniennes. 

Pour les dissuader, il faut leur montrer une tête d'adulte 
et leur faire voir que la croix n'existe pas. 

Comme l'un d'eux, le padre Léon Recalde, Indien de 
pur sang, n'avait pas l'air convaincu, je me fis apporter par 
Samy une tête de singe, et, lui montrant qu'elle avait le 
même signe, je lui dis : « Eh bien, padre, si vous suppo- 
sez que cette marque appartient exclusivement aux crânes 



236 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

(le chrétiens, le singe l'est aussi. » Tous les Indiens pré- 
sents de rire, et le padre Recalde de s'en aller fort vexé. 

Le 8 mai, nouvelle excursion de quelques jours à Fesl- 
sud-est de Santa-Gruz. A la sortie de la ville, la roule 
est assez belle, mais à 2 kilomètres de là le chemin est à 
peine tracé; le temps est beau, et le terrain assez ferme, 
seulement il faut bien faire attention aux crevasses. A 
6 heures du soir, nous arrivons à Bonléu, hameau peu 
éloigné de grottes que l'on m'a fort vantées. Dès le malin, 
nous gagnons la montagne et nous arrivons aux grottes de 
Sileau, mais ce ne sont que des cavités, où il faut parvenir 
en grimpant comme des singes. 

Après deux heures de fouilles, je me retire avec deux 
petits vases en terre brute, de forme gallo-romaine. Quelques 
débris de cercueils me prouvent que ces grottes étaient un 
véritable cimetière et que nombre de squelettes ont élé 
anéantis là, comme ailleurs, par les éboulements. 

Nous redescendons, et, après avoir contourné la mon- 
tagne, où nous trouvons plusieurs cavernes très profondes, 
mais vides, nous voici enfin à la grotte de Pamine-Taan, où 
je n'ai perdu ni mon temps ni ma peine. 

Au premier abord, elle ne me disait rien, cette caverne. 

L'entrée est une espèce de trou bas. En m'y glissant 
parmi les roches d'avenue, je me trouvai devant une file do 
cercueils posés les uns sur les autres. 

Enfin voici donc une grotte funéraire intacte ! 

Avant de rien déplacer, j'invite M. Fochs, qui m'accom- 
pagne dans toutes mes courses, à voir en quel état sont les 
choses, et je défends aux autres assistants de rien toucher. 
Je me réserve la lâche et le plaisir de la découverte. 

Je fis d'abord main basse sur les cercueils de l'enlrée, 
puis j'attaquai ceux de l'intérieur, placés, comme je l'ai dit, 
les uns sur les autres, dans toute la largeur du couloir, qui 
est de 1 m. 70. Derrière les cercueils étaient de grandes 
urnes contenant aussi des squelettes. 

Je tâchai d'enlever les cercueils sans en laisser tomber 
les ossements, mais je ne pus réussir que pour quelques- 
uns ; chaque cercueil complet fut tiré hors de la grotte, et 



LILË m MAHlNUUUlJË 



237 



je pus ks exmiiiam' ù loisir. Le plus giuiid u'dvait pas 
90 ceuEimèlres de loDg ; sa largeur était de iO centimètres 
et sa hauteur de 15 centimètres. Les ossements étaient les 
uns sur les outres, sans ordre ; presque tous les cercueils 




renfermaient ua squelette et deux crânes, dont l'un devait 
a\oir appartenu à un enfant de huit ii douze ans. 

Parmi les ornements qui furent ici mon butin, j'ai ii-ouvé 
des bracelets curieuï, assez semblables à ceux que j'avais 
précédcHiment recueillis dans les cavernes de l'îlot de ion 
Très Reyes : l'un est en spirale comme le bracelet serpent 
de nos élégantes; d'autres sont percés, comme si on les 
avait portés suspendus buï oreilles ou au cou ; l'un d'eux 
est en écaille de tortue fondue. 

Quelques ornements sont en or, tous formés d'une feuille 
d'or très mince et représentant des boulons ou des étoiles 
avec dessins repoussés, Ces feuilles d'or étaient placées dans 
l'orbite ou dans le nez. Très peu de perles, soit que les eaux 
les aient entraînées, soil que la chose fflt rare ù l'épotjue. 



â38 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Plusieurs auteurs ont pensé que ces grottes avaient servi 
à l'inhumation directe des individus dont on retrouve ainsi 
les restes, mais il n'en est rien. L'exiguïté des cercueils, 
la façon dont les os sont mélangés, la position du crâne 
contredisent cette manière de voir. La mâchoire inférieure 
est placée au fond du coffre et le crâne en un autre point. 

Une autre preuve de la translation des sépultures dans 
les cavernes , c'est que souvent l'intérieur du crâne est 
rempli dp terre dans laquelle on trouve des perles, des 
feuilles d'or et des dents *. 




Bracelets trouvés dans les cercueils de la grotte de Pamine-Taan. 

Parmi les ossements, je trouvai des plats, des assiettes, 
de petits vases et flacons, les uns en terre vernie, d'autres 
en terre émaillée et craquelée, et d'autres encore en porce- 
laine. 

Fait assez singulier! pas un des objets ne ressemble à 



1. De retour en France, j'acquis de nouveau la preuve que 
les cavernes avaient servi à l'inhumation des restes des indi- 
vidus et non à leur ensevelissement direct. La cavité crânienne 
de plusieurs des pièces que je rapportais était pleine de terre 
englobant des plaques d'or, des dents d'adultes, limées suivant 
la coutume locale, des dents de jeunes sujets et quelquefois des 
phalanges des doigts de la main ou du pied. Le tout avait 
été entraîné dans le crdoe pur les pluies alors qu'il était exposé 
aux intempéries ; pareille chose ne pouvait avoir lieu dans la 
grotte. 



L1L£ D£ HAKINDUQUE 239 

l'aulre; tou», quoique se i-appi-ochant Leauuoup, ont des 
différences de forme, de dessin ou de matière. 

Quaud j'eus enlevé la rangée de coffres, je me vis de- 
vant de grandes urnes scellées dans le sol. 




Je relirai en toute hâte les cercueils placés dessus, et, avec 
mon couteau de chasse, je me mis à desceller les urnes. 

Sur la plupart de ces pif-cps l'orifice était agrandi pour 
permettre d'y introduire le crâne. Une assiette ou un plat 
cassé servait à obturer le tibor afin d'empêcher l'eau de le 
remplir. Toutefois le contenu de plusieurs d'entre eus avait 
été littéralement désagrégé sous l'intluence de l'humidilé. 



240 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Quelques urnes étaient cassées, mais je fus assez heu- 
reux, le second jour, pour desceller la plus belle sans avarie. 

Elle est en terre vernie, à Texception de la base, qui est 
brute; elle a pour ornement deux dragons lançant des 
flammes par la bouche et dont le corps est celui d'un ser- 
pent à grosses écailles , muni de quatre pattes ayant cha- 
cune quatre doigts. Ce vase est certainement la plus belle 
pièce de ma collection, exposée au Trocadéro ; il a surtout 
l'avantage d'être unique et parfaitement conservé. J'en ai 
pris soin comme d'un enfant; je le plaçai dans un panier 
spécial, que deux hommes étaient chargés de porter. De la 
grotte à Manille, il m'a bien coûté 150 francs de transport, 
mais j'ai pu le rapporter aussi intact que je l'avais trouvé. 

Je retirai du même antre d'autres vases en terre brune et 
noire, vernis sans dessins, contenant les mêmes objets que 
les cercueils, mais généralement d'une nature plus pré- 
cieuse ; chaque urne enfermait de deux à quatre ornements 
en or, et les perles y étaient moins rares. On en peut con- 
clure que ces urnes étaient le dernier asile de rois ou, pour 
dire plus modestement, de chefs quelconques. 

Je rencontrai fort peu de cuivre, un ou deux ornements, 
des boucles d'oreilles probablement, et un seul anneau. 

Comme armes, je ne recueillis qu'une espèce de lame 
de couteau en fer, qui, rongée par la rouille, s'en va par 
petites lamelles, un autre instrument qui me parut être un 
fer de hache, une espèce de pointe de lance en bois, plus 
un bâton qui put être une lance. 

Dans toutes les encoignures de celte grotte de Pamine-Taan 
je trouvai des cercueils en assez grand nombre qui n'avaient 
pas encore servi, selon toute probabilité ; les uns, à l'abri de 
l'eau, contenaient des amas de feuilles et avaient dû servir 
de nids à quelques rongeurs ou à des chauves-souris. En 
avançant vers le fond de la grotte, je trouvai l'entrée d'un 
couloir très bas et je dus m'allonger à plat ventre pour con- 
tinuer mes fouilles : je ne trouvai là qu'un cercueil vide. 

Cette bienheureuse caverne de Pamine-Taan m'occupa 
trois jours* 

Pendant toute la durée des fouilles, mon ami M. Fochs 



lIle de marinduque 341 

m'aidait dans la caverne, tandis que M. Bergara, au dehors, 
recevait tout ce que nous faisions emporter par nos hommes 
et dirigeait la confection de nos repas. 

Comme les crânes trouvés à l'îlot de los Très Reyes, 
ceux de la caverne de Pamine-Taan sont déformés. J'en ai 
rapporté environ quarante, la plupart munis de leur maxil- 
laire inférieur, et une douzaine de squelettes plus ou moins 
complets. 

A Pamine-Taan succéda Macayan, quand, après mille 
pourparlers, je pus me faire accompagner de mes hommes : 
ayant travaillé trois jours pour moi à Pamine-Taan, au prix 
de quatre réaux (deux francs cinquante centimes) par jour, 
ils se trouvaient bien trop riches et ne voulaient plus rien 
faire. 

A la caverne de Macayan on entend pendant les orages 
les esprits jouer de la musique, chanter, sonner les cloches. 
Ainsi dit la légende. Cette grotte a des salles immenses des- 
cendant à de grandes profondeurs. De la voûte descen- 
dent des lamelles de stalactites qui, frappées, imitent 
quelque peu le son d'une cloche; j'en tirai des sons divers, 
assez harmonieux. Au sortir de la grotte, à l'entrée de la- 
quelle était en faction M. Bergara, celui-ci me conta comment 
il avait parfaitement entendu mon harmonie, qui, réper- 
cutée par les parois de la caverne, adoucie par la distance, 
répétée par les échos, lui avait paru semblable au bourdon- 
nement de cloches lointaines. A ce bruit, ses hommes 
avaient été frappés de terreur : ils nous croyaient aux prises 
avec l'Asuan, et il ne lui fut pas facile de les retenir auprès 
(le lui. 

Cette visite, sans être fructueuse comme celles des jours 
précédents, me donna cependant cinq crânes déformés. Je 
trouvai aussi des débris de nombreuses poteries, cassées au- 
trefois par les indigènes, qui les supposaient remplies d'or. 

De retour au campement et après un déjeuner plus que 
frugal, les vivres étant presque épuisés, MM. Fochs et Ber- 
gara reprirent le chemin de Boac, où je rentre enfin, le 
14 mai au matin, après de nouvelles recherches infruc- 
tueuses de divers côtés. 

16 



242 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Quarante hommes emportèrent mon butin à Santa-Cruz, 
lieu de remballage provisoire, puis de Santa-Cruz à Boac. 

Une heure après mon retour à Santa-Cruz, ma case est 
littéralement prise d'assaut ; c'est à qui verra les trésors que 
j'ai réunis, personne n'a de doute à cet égard. Pour dissi- 
per ces bruits absurdes et qui m'ont été très nuisibles, je 
permets à tout venant de regarder, et parmi les plus curieux 
j'avise le padre Recalde. Il était convaincu que le plus beau 
des tibors était rempli d'onces d'or. 

J'appris plus tard que cet abruti, je ne puis employer 
d'expression plus juste, avait pris une quarantaine d'hommes 
pour aller saccager une autre grotte où personne, d'après 
son ordre formel, n'avait osé me conduire. On avait brisé 
tout ce qu'elle contenait, sans y trouver trace de trésor. 
J'aurais pu, si ce vandale ne s'était pas trouvé sur ma route, 
faire là une aussi ample et riche récolte que dans la grotte 
de Pamine-Taan. 

Le 14 mai, dès 3 heures du matin, je quittais Santa- 
Gruz avec quarante porteurs sous la conduite de Samy, de 
mon chasseur, et d'un alguazil spécialement chargé de sur- 
veiller les porteurs. 

Tout alla bien jusqu'au jour ; nous avions dépassé les par- 
ties montagneuses de l'ile et dangereuses pour mes coUec- 
lions. On fit halte pour le déjeuner, et, après une heure de 
repos, je donnai le signal du départ dans le mAme ordre. 
Puis, piquant des deux, je continuai seul ma route vers 
Boac. Le chemin serait assez facile, n'était cette maudite 
rivière qu'il faut traverser de 14 à 16 fois et que les pluies 
de ces deux derniers jours ont considérablement grossie. 

Heureusement mon cheval a le pied assez sûr et nage 
bien; j'en suis quitte pour une série de bains qui ne sont 
pas trop désagréables, la température étant très élevée. 
A 8 heures du matin, j'étais à Boac, où mes hommes me 
rejoignirent à midi. Là, je consignai la porte aux importuns, 
ne voulant pas abuser de l'hospitalité de M. Bergara; j'em- 
ballai incontinent toutes mes collections, qui purent attendre 
ainsi, à l'abri et en sûreté, l'heure du départ. 

Mon succès à Pamine-Taan me grisait ; je ne révais que 



l*!le de marinduque 243 

nouyelles fouilles : le IS mai, je suis aux grottes de May- 
Igi et de Padere, aux environs de Boac; insuccès complet, 
malgré l'optimisme absolu des renseignements donnés par 
les indigènes ; le 19, je vais par mer à Saint-André, dans le 
nord de Tîle ; c'est un petit port très sûr, fermé par des îlots 
qui permettent aux bateaux de se mettre à l'abri des gros 
temps. Arrivé à la nuit avec ma banca, le teniente * du 
bario * de Balinakan vient me chercher et me conduit dans 
sa case, assurément la plus belle de l'endroit. 

Dans le petit port de Saint-André, il n'y a que deux ou 
trois goélettes en réparation; les autorités reculent devant 
les frais d'une route de cet endroit à Boac ou à Magpage, et 
pourtant c'est le seul point de la côte ouest de l'île où il y 
ait un port. 

Le soir, après dîner, je fis rassembler tous les habitants 
du village et je promis deux piastres à celui ou à ceux qui 
m'indiqueraient des grottes funéraires. 

Cette ofFre aussi imprévue pour des gens qui gagnent au 
plus douze sous par jour excite toutes les convoitises et 
délie toutes les langues. D n'est pas un indigène qui ne 
connaisse quelque grotte ignorée des autres où il me gui- 
dera directement, sans hésitation. C'est à qui sera le plus 
vantard. Tous veulent parler à la fois. Dans une grotte, les 
habitants mangent dans de la vaisselle d'or et d'argent les 
jours de fête, etc. Je finis par ne plus rien y comprendre, 
et j'ajoute, pour tarir le flot d'explications, que les deux 
piastres ne seront remises qu'après les fouilles. 

Les indigènes de s'écrier que, si les squelettes ne sont 
plus là à mon arrivée, c'est la faute aux esprits jaloux, à 
î'Asuan, qui ne veulent pas qu'on pénètre chez eux. 

« Arrangez-vous avec I'Asuan, leur dis-je, puisque Asuan 
il y a; les piastres après les squelettes. » 

Tout à l'heure il y avait vingt guides ; après ma réponse, 
personne ne se charge plus de me conduire. Les grottes 
sont donc vides, mais je veux quand même les visiter, y 



1. Adjoint. 

2. Hameau, bourg. 



244 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

glaner peut-ôtre quelque chose, et je promets une demi- 
piastre à celui qui m'indiquera une grotte. 

A entendre constamment les indigènes parler des esprits 
bons et mauvais, de YAstian ou d'autres, on pourrait se 
croire dans un pays franchement idolâtre ; il n'en est pour- 
tant rien : ils sont tous catholiques, mais d'un catholicisme 
relatif, ayant conservé sur les esprits toutes les croyances 
de leurs ancêtres. 

Du reste, tous les curés indiens, à de rares exceptions 
près, enseignent concurremment les deux religions, et quel- 
ques fraïles espagnols se disent que cela pourrait bien être 
vrai et qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il y eût des 
osprits et des revenants dans ces contrées, puisqu'on Es- 
pagne et en Europe beaucoup de gens sont persuadés qu'il 
en existe. 

Cela dit à la décharge des indigènes, je dois avouer (\mt 
j'ai souvent envoyé les esprits à tous les diables. 

Je visitai donc le 20 mai sept grottes dans lesquelles je 
ne trouvai que des débris de poteries. 

Le 21 , nouvelle exploration dans cinq grottes sans plus 
de résultats. C'est réellement décourageant. 

Une seule de ces grottes mérite une description. L'en- 
trée en est située au sommet d'une petite montagne calcaire 
de 300 mètres d'altitude, et on y accède par un puits peu 
profond où je fis descendre tout le matériel nécessaire el 
])réparer le déjeuner, car il y avait cinq heures que nous 
marchions sous un soleil brûlant, et les hommes, fatigués el 
à jeun, étaient heureux de trouver enfin un peu d'ombi^e 
et de fraîcheur. 

Pendant que le déjeuner est en train, je pénètre dans h 
partie éclairée de la grotte ; à quelques pas de l'ouverture, 
je me sens suffoquer ; mais, mettant cette légère indisposi- 
tion sur le compte de l'ascension que nous venons de faire, 
je n'y prête aucune attention ; seulement, quand je veux al- 
lumer ma lanterne pour aller plus avant, toutes mes allu- 
mettes s'éteignent après avoir jeté une lueur faible et terne. 

Enfin, me retirant près de l'entrée, j*allume trois bougies 
el m'avance avec deux hommes dans l'intérieur, mais après 



lIle de marinduquë âtô 

quelques pas nos lumières se mettent à vaciller, la flamme 
bleuit, et enfin elles s'éteignent et nous sommes dans l'obs- 
curilé. 

Je recommençai six fois l'expérience, et je ne pus réussir 
à conserver la lumière allumée. 

Je dus faire une torche avec de Therbe sèche pour pou- 
voir aller à une distance de vingt pas ; là, je fus arrêté par un 
précipice dans lequel je jetai un morceau de ma torche, et 
il s'éteignit de la même façon que mes bougies dès qu'il fût 
arrivé au fond. 

Il va sans dire que les indigènes m'avaient tous aban- 
donné. Samv seul était resté à mes côtés. 

Voyant que je ne pouvais garder de la lumière, je revins 
à l'entrée avec un fort mal de tête, tandis que Samy se plai- 
gnait d'élourdissements, qui du reste se dissipèrent promp- 
tement dès que nous fûmes revenus au grand air. 

Cette grotte ne doit pas constamment rejeter des vapeurs 
asphyxiantes, puisque, à quelques pas dans l'intérieur, j'ai 
trouvé un nid d'hirondelle, vieux il est vrai, mais qui a été 
néanmoins construit à une époque où l'air de cette caverne 
était respirable. 

De toutes les grottes que j'ai visitées c'est la seule où j'ai 
observé pareil phénomène, mais à plusieurs reprises les 
indigènes m'avaient assuré que les esprits éteignaient leurs 
torches sans qu'ils sentissent le moindre vent. 

N'ayant pas avec moi un appareil qui me permît de 
prendre des échantillons de gaz, je n'ai pu savoir exacte- 
ment si j'avais affaire à de l'acide carbonique ou à tout 
autre gaz incomburant. Toujours est-il que les dires des 
indigènes et ce qui m'est arrivé ce jour-là me portent à 
penser qu'il y a là une quantité d'acide carbonique consi- 
dérable. 

Le soir, après plusieurs courses inutiles , je rentrai à 
Boac. Cette petite ville est toujours en fête. A mon arrivée, 
je trouvai une invitation à un mariage, faite dans toutes les 
formes. Le surlendemain, nous allons faire notre visite au 
futur et porter nos cadeaux à la future, car la coutume 
veut que chaque invité fasse son cadeau, soit en nature, soit 



246 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

en argent. Comme il s'agit d'un mariage dans une riche 
famille, les cadeaux sont tous en nature. Le jour suivant, 
les parents du marié viennent nous chercher, MM. Bergara, 
Fochs et moi , musique en tête , pour nous conduire à 
l'église. 

La cérémonie se fait comme partout, si ce n'est qu'au 
moment de l'élévation la musique joue l'air national espa- 
gnol, comme c'était, du reste, spécifié sur les lettres d'in- 
vitation. En sortant de l'égUse, on se réunit pour prendre 
une légère collation, et, pendant les préparatifs, on se met 
à danser. 

J'ai déjà expliqué le cérémonial usité dans ces agapes; 
je dirai simplement que la fête, bal et festin, s'est terminée 
le lendemain pour ceux qui aiment la danse. 

Le 30 mai, visite à des cavernes point trop éloignées de 
Boac et à une prétendue mine d'or qui est une mine de 
cuivre. Notre suite est toujours fort nombreuse. 

Quatre heures de marche nous conduisent au fond d'un 
ravin où se trouve la mine, qui, avec quelques bons travaux, 
serait peut-être productive, mais ici personne n'est assez 
hardi pour en entreprendre l'exploitation, ni pour avancer 
le capital nécessaire. 

Le 2 juin, nouvelles recherches ; il pleut à torrents, el, 
après plusieurs heures de marche à cheval, nous devons 
abandonner nos montures, qui n'avancent que difficilement 
sur un terrain détrempé, gHssant. Nous sommes même 
obligés de quitter nos vêtements trop imbibés et d'aller en 
caleçon, comme nos Indiens. A midi nous sommes au pied 
d'une roche madréporique à pic, de 70 mètres de haut, 
dans les flancs de laquelle sont cinq ou six grottes. Dans 
les plus basses je trouve un crâne recouvert d'une mince 
couche de stalagmite et une petite gargoulette cassée. 

Nous mettons près d'une heure à faire l'ascension de 
cette roche, au sommet de laquelle est une voûte élevée qui 
la traverse entièrement. De là on aperçoit plusieurs couloirs 
d'un accès difficile. Dans l'un d'eux il v a des débris de 
cercueils et de tibors. 

La descente s'opère sans accident fâcheux. 



l'île de MARINDUQUE 247 

A quelques jours de là, je fus plus heureux au voisinage 
de Gazan. 

Sur un petit monticule qui borde le rivage de Tîle, des 
terrassiers travaillant à la construction d'une nouvelle route 
avaient trouvé des vases funéraires. Sur une surface de 
quelques mètres ils découvrirent cinq vases, qu'ils s'em- 
pressèrent de briser, toujours dans l'espoir d'y trouver 
quelque trésor. 

Heureusement ils ne songèrent à chercher ni à droite ni 
à gauche. Lors de ma première fouille, opérée à gauche du 
chemin, ainsi que je l'ai exposé déjà, je n'avais récolté que 
deux urnes brisées et des crânes tombant en poussière. 

Cette fois, pendant sept jours de suite, les travaux furent 
exécutés à droite du chemin, du côté de la mer. Les deux 
premiers jours, pas la plus mince découverte ; le troisième 
jour, on retrouve la trace d'enfouissements, et deux vases 
de terre, aux parois extérieures unies comme celles des 
premières découvertes, et contenant chacun un crâne, un 
petit tibor et quelques perles. 

Le quatrième et le cinquième jour, ayant fait débrous- 
sailler du côté de la mer, on met à jour une urne décorée 
d'un double serpent en relief ou dragon à quatre pattes. 

Le sixième jour, je fais arracher quelques petits arbres 
et je découvre au-dessous des racines une urne contenant 
deux crânes, dont un d'enfant, quatre anneaux de bronze, 
une grande quantité de petites perles et deux ornements 
en or en forme d'étoile. 

Le septième jour, mômes recherches : une autre urne 
était encastrée entre les racines d'un grand arbre. Pour la 
retirer, je dus le faire abattre. Sur cette dernière urne 
même dessin en relief que sur les précédentes. Elle a pris 
place maintenant au musée de Madrid, ainsi que quelques 
crânes et des échantillons de l'industrie des populations 
dont je retrouvais les sépultures. 

Je me suis trouvé exposé dans cette série de recherches 
à toutes les duperies que les mensonges des naturels pou- 
vaient imaginer ; connaissant leur travers irrésistible et la 
facilité extrême avec laquelle ils débitent sérieusement leurs 



348 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

contes, j'ai évité, autant que possible, de tomber souvent 
dans le piège, mais je n'ai pu toujours éviter les longues 
courses à la recherche de grottes hypothétiques fermées 
par l'Asuan avant mon arrivée, et qui n'existaient le plus 
souvent que dans la cervelle des indigènes. 

De plus, si nous touchons les Pastores, l'Asuan fera pleu- 
voir. Leur ayant fait remarquer que nous n'avons rien 
touché, je leur annonce cependant, grâce aux indications de 
mon baromètre, qui n'a cessé de descendre depuis le matin, 
que nous aurons de la pluie avant quelques heures. Deux 
heures plus tard, pluie torrentielle pendant une heure en- 
viron. 

Ainsi le 14 juin, mon ami M. Berdole et moi nous par- 
tions pour visiter dans l'est de l'île des grottes où abon- 
daient idoles, ossements, tibors, cercueils, etc. Deux 
hommes de confiance (il fallait en avoir une fameuse dose 
pour les croire), envoyés la veille en éclaireurs, confir- 
maient de la façon la plus péremptoire les renseignements 
j)ris antérieurement. Arrivés au lieu dit, plus rien, une 
grande roche perpendiculaire. M'être ainsi déplacé pour 
rien me rend furieux. Je ne pus que traiter ces gens comme 
ils le méritaient avec un morceau de bejuco ; quelques mots 
bien sonnants du vocabulaire espagnol auraient été assuré- 
ment insuffisants. 

Le même jour j'eus une nouvelle preuve de leur entê- 
tement à mentir et à soutenir une chose qu'ils ont une fois 
avancée. On m'avait assuré qu'il y avait dans l'île une 
tourterelle coup de poignard qui, au lieu d'avoir la poi- 
trine gris cendré foncé, était toute blanche. 

J'avais promis une piastre à celui qui m'en apporterait 
une; un de mes porteurs m'annonce au cours de notre 
excursion qu'un Indien en a une blanche de la même race, 
mais qu'il en demande deux piastres ; je me fais conduire 
à la case pour voir l'oiseau. Parvenu là, je fais appeler le 
possesseur de la tourterelle, et, sur sa réponse affirmative, 
je lui dis de me la montrer. C'est une tourterelle grise de 
l'espèce ordinaire de ces régions, et, siir mon observation, 
il répond sans s'émouvoir : « Tiens, vous avez raison, elle 



l'île de harinduque â49 

est grise. > Chez ces indigèDes, le mensoDge est affaire de 
race. 

Revenu à Gazan, je m'occupai du périple de l'ile, que je 
projetais dès le commenceiiieni de mon séjour à Marin- 
duque. La barque dont j'avais besoin fut assez vile trouvée 




i?l louée ; mais le plus difhcile était d engager neuf homme-. 
d'équipage, patron compii 

Les premiers auxquels je propose la chose trouvent le 
travail trop dur de plus nous sommes en pleiuc fêle me 
répond l'un d'eux et un Indien nt, peut pas ne pa« assister 
à la fête du corpus Mais il y a un autre motif a cette 
inertie des naturels II y a quelques jours le cure du vil 
lageadit en chaire au\ Indiens * qu d feraient bien mieux 
d'aller a ponfes-.e que d aller rfiiirir a>er 1 et anger a la re 



350 VOYAGE AUX PHIUPPINBS 

cherche de crânes et de squelettes ». Et ce curé prétend 
être mon ami!!! 

Enfin, le 24 juin, grâce à M. Berdote, qui m'accompagne 
dans cette excursion, nous pouvons partir, mais seulement 
avec les deux tiers de l'équipage, que nous espérons com- 
pléter en route. 

Nous contournons l'île par l'est et, avec le calme plat, 
nous sommes obligés de naviguer à l'aviron. 

Nous atterrissons plusieurs fois dans la journée, mais 
sans rien trouver de convenable; partout des débris de 
vases funéraires et d'ossements, rien d'entier. 

D'après les on-dit, il y avait jadis de nombreux crânes 
dans les grottes, mais un Indien, possesseur de grands 
troupeaux, eut l'idée de placer autour de ses prairies des 
crânes plantés sur des perches, afin d'en éloigner les mau- 
vais esprits, et il dévalisa toutes les sépultures. 

Le 25^ au matin, nous abordons au Castillo de Figui. 

A 1000 mètres du rivage, en défrichant une partie de la 
côte, on a trouvé enterrés des plats, des vases, etc. 

J'ai pu me procurer trois de ces plats; la journée se 
passe à faire quelques fouilles et à parcourir les environs; 
on me mène voir la Natalum Batu^ pierre qui pleure, et 
les grottes d'Àntipolo, où l'on voit los Pastores, petites sta- 
tues en bois, sorte de fétiches anciennement très répandus 
et auxquels on croit encore aujourd'hui. 

J'en retrouvai encore deux, mais très mal taillés, ne re- 
présentant qu'imparfaitement la forme humaine. 

Le 26, nous continuons notre route et nous visitons, tou- 
jours sans résultats, les grottes de Manocbœ et de Sa- 
lombog. 

Le 27, après avoir atterri à Balakassa, je pus prendre 
dix crânes, quelques morceaux de tibor, ainsi qu'un très 
grand plat, malheureusement cassé, dans la grotte de Lu- 
gukan. 

Le reste de la journée fut perdu en courses inutiles. 

Toutes ces terres, montagnes et grottes, d'origine madré- 
porique, ont le même aspect. 

Le 28, nous allons à Toriros. 



lIlE de MARINDUQUE âSl 

Le 30, nous poussons jusqu'auprès de Bonleu, à un 
kilomètre de Pamine-Taan. 

Dans mes courses je découvris seul plusieurs grottes et 
excavations qu'on avait refusé de me faire connaître ; sous 
le sol, couche épaisse de guano, je découvris des débris de 
poteries et deux cercueils sculptés : sur le couvercle de 
l'un d'eux se voit, taillé en plein bois, un iguane à la queue 
dentelée ; sur l'autre sont représentés deux iguanes se tour- 
nant le dos et dont les têtes, dépassant le couvercle, ser- 
vaient de poignées pour porter le cercueil. Le 3 juillet, nous 
arrivons, après deux jours et deux nuits de navigation, à la 
petite île de Moupon, dont les grottes ne renfermaient que 
des débris peu nombreux ; mais mes chasseurs y trouvèrent 
des œufs de tabun (Megapodius) de deux grosseurs diffé- 
rentes. 

A 4 heures, nous mettons le cap sur la baie de Santa- 
Cruz ; un vent furieux nous pousse, et nos marins perdent 
la tête. Le pilote se place à l'avant pour reconnaître la passe, 
car la pluie tombe tellement intense qu'il est impossible de 
distinguer quoi que ce soit à dix brasses de distance. 

Au moment où le timonier demande si nous sommes bien 
dans le chenal, et que le pilote lui répond affirmativement, 
nous arrivons à pleines voiles sur un banc de gravier où 
nous sommes presque à sec, bien heureux de n'être pas 
coulés sur place. 

A 6 heures, notre embarcation peut reprendre la mer, et 
nous allons débarquer à Santa-Cruz, au milieu des bancs 
de vase. Le temps devenu de plus en plus mauvais, nous 
nous attendons à une nortada. Je fais débarquer mes col- 
lections pour les envoyer par terre à Boac, où je me rends 
par la même voie. 

Le 4, de retour à mon quartier général, je m'occupai 
immédiatement à rassembler toutes mes collections, afin de 
profiter du courrier, qui devait passer d'un jour à l'autre. 

Le 5, la nortada se déchaîne avec violence; la rivière 
déborde; tout ce qui était à la mer est jeté à la côte et 
brisé. 

Le 6, j'appris que mon embarcation, jetée dans un champ 



25â Voyage aux pniLit>piNfis 

de riz, n'avait subi aucune avarie sérieuse. Mes hommes 
s'étaient attardés en route pour leurs propres affaires, et, à 
leur arrivée, ils n'hésitèrent pas à me demander 10 piastres 
comme payement des hommes et des carabaos nécessaires 
pour remettre le canot à flot. 

Le 12, je pris congé de mes amis de Marinduque el 
m'embarquai pour Manille, où j'eus la bonne fortune d'ap- 
jwrter mes collections intactes, et je ne tardai pas à trans- 
former en un ossuaire l'habitation de mon hôte et ami, 
M. Warlomont. 

Je quittais Marinduque avec regret : j'y avais fait de fort 
belles collections, mais j'y laissais de véritables amis, les 
trois Espagnols MM. Fochs, Bergara et Berdote. De plus, 
j'avais trouvé chez les Indiens notables du pays une grande 
affabilité et un empressement peu usité à me procurer tout 
ce dont je pouvais avoir besoin ; dans cette petite île, les 
Indiens d'une certaine caste ont l'éducation plus relevée 
que la moyenne de la population aux Philippines. 



CHAPITRE XI 



CATANDUANES — RETOUR EN EUROPE 



Après Luçon et Mariaduque, l'île de Mindoro devait, 
d'après le plan de ma misssion, être Tun des terrains que 
je voulais explorer. 

Dans les premiers jours du mois d'août, je me disposais 
à rejoindre le docteur de la province, qui devait être mon 
compagnon de voyage. A ce moment, j'appris que le chef- 
lieu de l'île venait d'être détruit de fond en comble par un 
incendie. En cet état de choses, je devais m'attendre à ne 
trouver ni serviteurs, ni porteurs disponibles pour m'accom- 
pagner dans l'intérieur ; je pris le parti de gagner l'île de 
Catanduanes, où un des deux Espagnols qui l'habitent 
m'assurait avoir vu des -cavernes renfermant des ossements. 

L'île de Catanduanes se trouve dans l'océan Pacifique, 
sur la côte est de Luçon, à 12 milles de la pointe extrême de 
cette île. 

En grande partie madréporique, elle a surgi à la suite 
d'une éruption volcanique; sa plus grande longueur ne 
dépasse pas 42 milles, et, dans sa partie la plus large, elle 
atteint à peine 18 milles. 

On y rencontre des traces de cuivre, et une des rivières 
qui l'arrosent, au dire des habitants, charrierait des paillettes 
(For. 

Sur les côtes on pêche quelques huîtres perlières, mais il 
est rare d'y rencontrer de belles perles ; elles sont générale- 
ment très petites. 



284 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

L'abaca est le seul produit que Ton puisse exporter; le 
riz n'y est pas très abondant; quelques navires viennent, à 
de longs intervalles, y charger du bois de construction. 

Le 22 août, après avoir essuyé une forte tempête, je 
débarquai à Tabaco, sur la côte de Luçon, attendant une 
occasion pour me rendre à Cantaduanes. Le passage, quoi- 
que relativement court, n'est praticable que pendant quel- 
ques mois de Tannée ; la route de retour est souvent fermée 
pendant quatre ou cinq mois. En ce moment le Pacifique 
est mauvais et la traversée scabreuse, surtout avec les 
embarcations dont on peut disposer. 

Ënfm, le 25 août, après marché fait avec le patron d'un 
prao qui doit me transporter, ainsi que mes bagages, je 
puis lever l'ancre à 10 heures du matin : la mer est grosse 
et le vent assez fort; que nous réserve ce temps? 

Mes hommes ne demanderaient pas mieux que de rester à 
Tabaco, qui représente pour eux le paradis, car ils n'ont 
rien à faire et sont nourris jusqu'au retour. 

Au sortir de la baie, une saute de vent manque de nous 
faire chavirer et casse toutes nos manœuvres. 

L'avarie réparée rapidement, nous filons vent arrière 
sur l'île, mais le patron me prévient qu'il ne pourra pas, 
selon toute probabiUté, aborder à Birac, comme nous en 
étions convenu, et qu'il fera son atterrissage où le vent le 
portera. 

 2 heures, nous avons fait 30 milles et nous mouillons 
dans une baie parfaitement à l'abri de la mousson, en face 
du bourg de Caudon. 

Le lendemain, 26, de Caudon j'allais m'installer au vil- 
lage d'Icalolbon ou mieux Taglobon. 

A moitié route, je rencontrai une troupe de porteurs 
conduits par les autorités, qui venaient au-devant de moi, 
conformément aux ordres qu'elles avaient reçus de l'alcade 
de la province. 

Dès mon arrivée, je prends possession d'une jolie petite 
case bâtie pour un maître d'école qui n'était pas encore 
arrivé et qu'on attend depuis longtemps. 

Profitant de la proximité des écoles, je mis tous les enfants 



CATANDUANES 255 

sur pied pour mener rapidement ma récolte d'insectes et de 
coquilles. 

Le 3 septembre, visite à la grotte Lictine, réputée très 
dangereuse ; les autorités du village ne tenaient pas beau- 
coup à me voir entreprendre cette expédition, craignant 
d'être inquiétées par l'alcade s'il m'arrivait quelque acci- 
dent ; très décidé, malgré leurs supplications, à mettre mon 
projet à exécution quand même, les édiles du lieu prirent 
le parti de m'accompagner. 

Cette caverne se trouve au nord-nord-est du village de 
Taglobon; en suivant un petit ruisseau coulant au fond 
d'une vallée qui se rétrécit de plus en plus, on arrive au 
pied de la montagne. 

L'ouverture se trouve à 50 mètres d'altitude; l'entrée,, 
obstruée par un mur en pierres sèches dans lequel on a 
ménagé trois ou quatre embrasures, est très haute et a 
15 mètres de largeur. 

C'est là que se retiraient les habitants à l'époque où les 
Malais de Bornéo et de Soulou venaient faire leurs incur- 
sions. 

Derrière la muraille il y a une grande salle, haute et 
spacieuse, dont les parois sont de formation madréporique. 

Le sol, légèrement en pente, conduit à l'est jusqu'au 
bord d'un immense précipice qu'il faut traverser pour pou- 
voir aller plus loin ; quelques-uns des notables me suivent 
à contre-cœur, tandis que les autres retournent à l'entrée. 

On continue par un large couloir, mais on est bientôt 
arrêté par un second précipice, plus facile à franchir grâce 
aux roches qui forment au-dessus une espèce de pont; le 
terrain est accidenté, mais à peu près sûr. 

De l'autre côté on se trouve dans un fort beau couloir 
donnant accès à plusieurs chambres : l'une d'eUes est très 
belle et éclairée par le haut ; continuant la marche en avant, 
j'arrive dans une vaste salle que mes hommes prétendent 
être la dernière ; nous n'avons plus, selon eux, qu'à retour- 
ner sur nos pas. 

Je fais faire sans succès quelques fouilles et j'examine 
en même temps les parois. Dans un coin, j'avise une exca- 



256 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

vation à peine assez grande pour me permettre de passer. 
Je me coule par cette ouverture, une torche à la main, el 
j'arrive dans une autre salle dont une partie s'est écroulée, 
et ayant accès de l'autre côté de la montagne. 

J'appelle alors mes hommes, et grand est leur étonnemeot 
de se voir tout d'un coup sortis de la grotte, sur le côté de 
la colline opposé à l'entrée. Nul < Taclobanais » ne con- 
naissait cette autre ouverture : à peine arrivé , j'étais le 
Christophe Colomb de la sierra ! « Si le Castilla, disent-ils, 
a trouvé une sortie nouvelle de la caverne de Lictine, c'est 
grâce à son pouvoir surnaturel : la montagne s'est fendue 
devant lui. » 

Au sortir de la grotte, nous sommes dans un immense 
entonnoir autour duquel existent plusieurs petites grottes, 
mais aucune n'a été utilisée pour des sépultures. 

Ayant contourné la montagne, nous rejoignîmes nos com- 
pagnons, qui nous attendaient impatiemment du côté de 
l'entrée. En nous entendant les appeler du bas de la côte, 
leur premier mouvement fut de s'enfuir, et, pendant quel- 
ques minutes, ils hésitèrent à s'approcher de moi. 

Le 7 septembre, j'allai au nord de l'île visiter plusieurs 
grottes, mais toujours sans résultat. 

Le 20, je pris d'autres guides et partis, toujours au nord 
de l'île, pour continuer mes recherches; une petite grotte, 
presque bouchée par les stalactites, mérite seule d'être 
visitée : ses mille clochetons et ses fleurs découpées, d'un 
blanc tirant sur la couleur crème, criblés de paillettes cris- 
tallines où se joue la lumière des torches, lui donnent un 
aspect féerique. 

Le 25, je rentrais à mon quartier général, n'ayant récolté 
que quelques mollusques. 

A deux milles de ma case est im banc de roches, recou- 
vert à marée basse d'un mètre d'eau environ ; c'est le banc 
Teresa, ainsi appelé du nom d'un navire anglais qui s'y 
échoua en 1834. 

C'est, je crois, à ce naufrage que l'on doit la quantité de 
chevelures rouges ou plutôt jaunes que l'on rencontre seu- 
lement dans ce coin perdu. On y remarque, en effet, quel- 



CATANDUANÈS 257 

ques adultes, dont pas un n'a cinquante ans, et plusieurs 
enfants qui ont les cheveux rouges et la peau plus claire 
que tous leurs concitoyens. Le même fait s'est reproduit 
sur la côte ouest de Mindoro à la suite d'un fait analogue et 
peut se passer de commentaires. 

Le 4«' octobre, je quittai Taglobon pour aller à Birae, 
situé à Test de ce dernier village ; j'emportais avec moi une 
belle collection de mollusques, que j'espérais bien augmenter 
en contournant l'île. 

La route qui mène de Taglobon à Birac est assez prati- 
cable par le temps sec; ce n'est pas le cas actuellement. 

Néanmoins je n'ai pas trop lieu de me plaindre en sor- 
tant du village et tant que nous avons à cheminer dans la 
plaine ; mais il s'agit de franchir une montagne qui forme 
la pointe de Tagïutum; le chemin a été tracé en ligne 
droite, ou à peu près, et les eaux se sont chargées d'achever 
les travaux de terrassement. 

Dire de quelle façon nous sommes sortis de ce pas diffi- 
cile me semble impossible ; tout ce que je sais, c'est que 
trois ou quatre fois il nous a fallu déterrer littéralement 
nos chevaux enfoncés dans la vase jusqu'au poitrail, que 
d'autres fois ils étaient obligés de sauter d'une roche sur 
une autre, ce que, du reste, ils pratiquent avec assez de 
justesse; ils manquent, il est vrai, très rarement leur saut, 
et quand, par malheur, cela leur arrive, adieu charge ou 
cavalier : tout cela va rouler dans le ravin et est relevé sou- 
vent en très piteux état. Nous sommes enfin au haut de la 
montagne, magnifique plateau situé à 250 mètres d'altitude. 

La descente s'opère assez promptement et j'arrive sur le 
bord d'une belle rivière où je trouve don Carlos Pianos 
installé pour faire une pêche à la tuba. Don Carlos me 
présente à sa femme et à ses belles-sœurs, jeunes métisses 
sorties depuis peu de temps du couvent de Manille et en 
l'honneur desquelles est donnée cette partie. 

La tuba est une espèce de poison que l'on prépare en le 
faisant bouillir et qui sert à étourdir les poissons. 

Une fois la tuba préparée, on va la jeter en amont de la 
rivière, à une distance assez éloignée d'un endroit choisi, où 

47 



1 



258 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

on a eu soin préalablement d'établir un barrage avec des 
filets disposés en travers du courant ; au bout de quelque 
temps, le poisson, enivré, monte à la surface, se laisse aUer 
au fil de Teau et vient se faire prendre par les pêcheurs. 

Cette façon de pécher est quelquefois très fructueuse, 
mais il n'en fut pas ainsi ce jour-là; néanmoins on prit 
assez de poisson pour faire un bon déjeuner, qui fut le 
bienvenu. 

Le soir même, j'arrivai à Birac en compagnie de don 
Carlos et de sa famille, et je dus accepter Ihospitalité chez 
lui pour ne pas froisser la coutume, qui veut qu'un Euro- 
péen descende chez un Européen, surtout dans les Ueux 
écartés, où il est très rare d'en voir plus d'un ou deux 
par an. 

Le 4 octobre, au moment d'aller à la grotte de Binaren, 
je trouve, comme partout, prêts à m'accompagner, non seu- 
lement don Carlos et le curé espagnol des Philippines, 
mais encore une grande partie des habitants du village. 

Nous nous dirigeons à l'est, à travers une vaste plaine 
qui nous conduit jusqu'au pied des montagnes; là nous 
trouvons entre deux collines un passage des plus pittores- 
ques, mais non des plus commodes. 

On appelle ce passage porte royale de Ilili; il est res- 
serré entre les flancs de deux coteaux taillés à pic, où, parmi 
les roches qui semblent suspendues dans le vide, les arbres 
et les plantes grimpantes mélangent leur verdure ; un petit 
cours d'eau très clair court à travers les roches calcaires. 

Nous escaladons le défilé, où les chevaux, quoique très 
petits, ont de la peine à passer avec leurs cavaliers; cin- 
quante pas plus loin, nous sommes au milieu d'un cirque 
bien arrosé, où les habitants se livrent à la culture du riz. 

Pour arriver à la grotte, il nous faut gravir une petite 
colline, dont la terre grasse, détrempée par les pluies, rend 
l'ascension assez pénible. 

La première caverne que je visite n'offre rien de particu- 
lier; la seconde est beaucoup plus curieuse. L'entrée en est 
petite et donne accès dans une grande salle circulaire, où 
aboutissent trois couloirs obstrués par des amas de roches 



CATANDUANÉS 259 

tombées de la voûte, en partie effondrée. Les deux couloirs 
latéraux n'ont rien de remarquable, mais le couloir central, 
pratiqué dans d'immenses blocs calcaires, nous mène à une 
petite ouverture où j'ai de la peine à me glisser. Ce pas- 
sage me conduit à un vaste entonnoir autour duquel s'ou- 
vrent cinq ou six grottes, petites, mais d'aspect différent. 

Au centre de cet espace à ciel ouvert pousse un grand 
arbre, dont la cime dépasse les parois et se fait voir au 
sommet du mont. 

Personne ne connaissait cet endroit, du reste peu acces- 
sible et trop ténébreux pour que les Indiens osassent s'y 
aventurer. 

Je retournai sur mes pas et rejoignis dans la première 
salle le curé et tous ceux qui n'avaient pas osé me suivre 
jusqu'au bord du ruisseau, à la porte royale de Ilili. 

Le 8 octobre, je trouvai dans la grotte de Tailan cinq 
crânes, une assiette en porcelaine craquelée à fleurs bleues 
et un plat de même espèce, mais cassé. 

L'assiette avait été ramassée avant mon arrivée par don 
Carlos, qui me l'a généreusement offerte. 

Les cavernes se rencontrent à chaque pas dans l'ile : deux 
de ces grottes servent de passage à un cours d'eau qui vient 
d'une vallée intérieure très fertile, mais où les indigènes 
n'aiment pas à s'aventurer. 

Le 15 octobre, je m'embarquai sur le cutter de don 
Carlos, qui allait faire encore un voyage à Tabaco ou à 
Legaspi, selon le vent que nous aurions. 

La saison est très avancée et l'on m'engage à rester jus- 
qu'au retour de la belle saison, c'est-à-dire jusqu'en janvier. 

Malgré les mauvais pronostics de mes amis, je prends 
congé d'eux en les remerciant de leur charmante hospitalité 
et je pars un peu à l'aventure, sans savoir si les vents ne * 
nous ramèneront pas malgré nous à Catanduanès. 

Après trois jours de navigation — et quelle navigation t 
— nous parvenons à gagner le port de Legaspi. 

Je ne sais et ne saurai jamais comment nous sommes 
arrivés à terre. Je me suis cru plusieurs fois entraîné au 
large, et, de ce côté, c'était aller, avec beaucoup de chance. 



260 VOYAGE AUX PHILIPPITŒS 

atterrir aux îles Mariannes ou en Amérique; d'autres fois 
une fausse manœuvre menaçait de nous couler bas. Ajoutez 
à cela une pluie constante et des rafales de vent à faire 
sombrer une embarcation plus forte que la nôtre. Ënfm, 
tout est bien qui finit bien. 

Mon premier soin, en arrivant à terre, fut de me rensei- 
gner sur le passage des vapeurs, et « le premier, me dit-on, 
n'aura pas lieu avant deux ou trois jours » . 

Je loue une calesa, qui me mène en 20 minutes à Tal- 
cadia, où je suis reçu par d'anciennes connaissances, l'alcade 
de Nueva-Cacerès, don Joaquim Beneyto, et son frère. 

J'apprends d'eux une triste nouvelle, qui aurait pu avoir 
pour moi des conséquences désastreuses : je veux parler de 
l'incendie de l'Escolta, que les dépêches annoncent comme 
complètement anéantie par les flammes. 

Heureusement, le feu n'a pas atteint le bazar Filipino, 
dirigé par mon bote et ami M. Warlomont ; c'est là qu'après 
chacune de mes excursions j'étais sûr de trouver bon gîte, 
bon visage, et les soins que réclamait parfois ma santé après 
les fatigues que j'avais eu à endurer. 

Si le feu avait poursuivi son œuvre destructive dans la 
rue de l'Escolta, nul doute que toutes mes collections 
anthropologiques et ethnographiques, ramassées avec tant 
(le peine, eussent été anéanties. 

Si l'incendie prit des proportions considérables, cela tient 
autant au mode de construction des immeubles qu'à l'ab- 
sence complète de moyens de secours pour se rendre maître 
du fléau. L'énergie de quelques hommes, le fonctionnement 
de deux pompes particulières, aidées par celle d'un navire 
de guerre espagnol, sauvèrent cette partie de Manille d'une 
destruction plus complète. 

Le 25 octobre, j'arrivai à Manille, où je retrouvai mes col- 
lections intactes ; je n'eus à déplorer que la perte de ma 
provision de poudre et de cartouches, jetée dans un puits 
afin d'éviter tout accident. 

Le 1" novembre, je m'embarquai, malgré le mauvais 
temps, pour la Laguna, voulant faire une dernière excur- 
sion de différents côtés avant de retourner en Europe. 



CATANDUANÊS 261 

Les pluies continuelles me retinrent chez le propriétaire 
de Jala-Jala, mon ami Dailliard. 

Revenu à Manille, je partis le 15 décembre, à bord du 
Salvadora^ pour la belle France, non sans regretter un peu 
les belles Philippines. Je ne leur disais pas : « Adieu ! » mais : 
« Au revoir! » 

Six jours de navigation par un fort mauvais temps nous 
conduisent à Singapore. 

A rhôtel de l'Europe, je rencontre plusieurs voyageurs, 
entre autres M. et Mme Siegfried, qui sont en train de 
faire le tour du monde, mon ami et collègue Cotteau, qui 
vient de traverser la Sibérie et qui achève son voyage en 
visitant l'Inde avant de rentrer à Paris. 

J'arrivai à Saigon juste à temps pour assister à la fête 
que donnait, à l'occasion de la nouvelle année, M. Le Myre 
de Villers, gouverneur de la Gochinchine. Tous les voya- 
geurs savent l'intérêt qu'il porte à leurs travaux, qu'il encou- 
rage par tous les moyens possibles. 

La ville de Saigon est vaste et paraît à première vue peu 
habitée, à cause de son étendue; les rues sont larges, et 
presque toutes les maisons sont entourées de jardins. 

M. Gorroy, directeur par intérim du jardin botanique, 
m'accueillit comme un vieil ami. 

Le jardin, très vaste, contient une très grande variété de 
plantes et une immense volière, où se trouvent réunis tous 
les oiseaux de l'Indo-Chine. Il y a, en outre, quelques 
mammifères, de superbes tigres et panthères. 

Je ne restai que quarante-huit heures à Saigon; grâce à 
l'amabilité de M. Le Myre de Villers, je pus faire une excur- 
sion en rivière avec une chaloupe à vapeur des contributions 
indirectes, chargée delà régie de l'opium. 

Je ne décrirai pas la Gochinchine, que je n'ai vue, du 
reste, qu'en partie et très superficiellement; mais on ne 
saurait trop admirer ces larges bras de fleuves communi- 
quant entre eux par mille petits canaux couverts d'embar- 
cations. 

Nous partons le 8 janvier 1882, à 4 heures de l'après- 
midi, et dans la nuit nous sommes à Mytho, un des grands 



262 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

centres de la CSochinchine ; de grands arbres qui bordent les 
rues y répandent une ombre épaisse. 

Continuant notre route, nous visitons successivement 
Vinh-Long, Sadec, Caïbé, Can-Lo, Long-Huyen, Thôt- 
Nôt, 0-Môn, Cantho, etc. Le 12, nous étions de retour à 
Saigon, d'où je partis le 16 pour la France. 

Le 4 février, après une navigation superbe, nous arri- 
vons à Suez, où nous nous heurtons à la direction de la 
Santé : bien qu'il n'y ait pas eu de choléra à bord et qu'il 
n'y en eût pas dans nos diverses escales, on nous envoie en 
quarantaine à Thor, petit port de la mer Rouge. 

Nous sommes à peu de distance du mont Sinaï; nous 
passons la journée à reconnaître le véritable pic auquel il 
faut donner ce nom, et à admirer une vaste plaine de sable 
parsemée de quelques maigres dattiers et de quelques 
rangées de tentes. 

Le thermomètre ne marque que 9® centigr. ; c'est pour 
nous, et même pour cette région, une température froide; 
aussi les Arabes revenant du pèlerinage de la Mecque res- 
tent-ils sous la tente. 

Le 7, entrée dans le canal de Suez, et, le 13 février 1882, 
nous arrivons à Marseille, ayant rapidement traversé toute 
la Méditerranée. 



DEUXIÈME PARTIE 



CHAPITRE XII 

CYCLONES — INNOVATIONS — l'ILE PALAOUAN 

Un séjour de dix mois en France m'avait permis de re- 
faire ma santé, ébranlée par les rudes épreuves du climat 
des Philippines. Mais je n'étais pas pour cela resté oisif. 
Tout en profitant du bien-être que le climat tempéré de 
la France me donnait, j'avais mis en ordre mes notes et 
mes collections, j'avais recherché de quel côté devaient se 
porter mes investigations afin de combler les lacunes de 
tout ordre. 

Je songeai alors à regagner les Philippines, et le 26 no- 
vembre 4882 je partais à bord du Mytho, transport de l'État, 
qui me débarquait à Singapore à la fin de décembre. 

J'étais de retour à Manille le 14 janvier 1883, après un 
voyage assez difficile. J'y trouvai la population encore fort 
émue de l'épidémie cholérique qui venait d'éprouver si 
cruellement la colonie. L'année 1882 laissera un triste sou- 
venir aux Philippines : outre le choléra, un des plus terri- 
bles phénomènes de la nature, qui, à des époques malheu- 
reusement trop rapprochées, vient désoler ces régions, un 
cyclone ou typhon avait fondu le 20 octobre sur l'archipel, 
ravageant tout sur son passage. 

Le 19 octobre 1882, à 3 heures de l'après-midi, le direc- 



264 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

leur de l'observatoire de Manille * s'empressait de préve- 
nir la population que vers le sud-est il y avait menace de 
temporal (ouragan), mais que pour le moment on n'avait 
rien à craindre à Lucon. 

La vitesse de ce météore put être évaluée approximative- 
ment à 19 milles à l'heure; cette vitesse n'avait pas été 
encore observée aux Philippines. Les vieillards eux-mêmes 
ne se rappellent pas avoir vu un désastre semblable à celui 
que causa cet ouragan. Destruction presque complète des 
récoltes, la seule richesse du pays ; des milliers de familles 
et d'ouvriers sans asile et sans travail, ateliers en ruine, 
telles furent les suites de ce phénomène. Les ravages furent 
épouvantables. Des villages entiers furent détruits; les 
habitations construites en planches eurent leurs toits de 
chaume enlevés en masse. A peine si quelques cases résis- 
tèrent. Manille fut particulièrement éprouvée. 

A Hermita, un des faubourgs de la capitale, bâti sur les 
bords de la baie, toutes les constructions légères furent ren- 
versées pôle-mêle ; des maisons ne conservèrent que le rez- 
de-chaussée, construit en pierre, et quelques charpentes ; le 
reste, avec le mobiher, fut éparpillé parle cyclone. Les réver- 
bères furent presque tous décapités. Les bâtiments couverts 
en zinc eurent pour la plupart leurs toits plus ou moins 
endommagés, et on retrouva dans la campagne des feuilles 
de tôle tordues, roulées en tire-bouchon. Les rues, pendant 
l'ouragan, étaient impraticables, et de nombreux accidents 
vinrent rendre plus pénible cette situation malheureuse. 
Un domestique de M. Villemer, ayant voulu traverser la rue 
pour aller voir un de ses camarades, eut le bras coupé net 
par une feuille de zinc enlevée à une toiture. 11 fut impos- 
sible d'aller chercher un médecin, et le pauvre garçon 
mourut après avoir perdu tout son sang, faute d'une simple 
ligature. 

1. L*observaloire de Manille est dirigé par le père Faura, qni. 
aussi bienveillant qu'instruit, a bien voulu me communiquer le 
résumé de ses travaux. C'est là que j'ai puisé les renseigne- 
ments relatifs aux phénomènes météorologiques aux Philip- 
pines. 



INNOVATIONS 267 

Les esprits étaient à peine remis des émotions de cette 
triste journée, et chacun travaillait à réparer les dégâts, 
lorsque, les 4 et 5 novembre, une nouvelle tempête, moins 
violente que la précédente, mais pourtant très forte, acheva 
de détruire ce que la première n'avait fait qu'ébranler. 

A peine arrivé, je constate que des innovations très 
nombreuses et de caractères très divers se sont produites. 

La culture du tabac, jusque-là obligatoire pour certaines 
provinces de Luçon, était libre de toute entrave, ainsi que 
le commerce de ce produit. Il y aura bien certains droits à 
payer; mais, pour encourager le développement de cette 
industrie, devenue publique, le gouvernement a accordé 
six mois de trafic libre sans aucune espèce d'impôts. 

Ce changement donne pour l'instant un grand mouve- 
ment à Manille, tout le monde voulant profiter de cette 
liberté, de ce laisser faire, laisser passer. C'est à qui fabri* 
quera le plus; aussi vous offre-t-on tous les jours des 
cigares, tous meilleur marché les uns que les autres : seu- 
lement, beaucoup sont faits avec de mauvaise paille recou- 
verte de quelques feuilles de tabac. 

Outre tout le monde, plusieurs maisons sérieuses, non 
seulement fabriquent les cigares, mais ont établi de grandes 
plantations dans l'intérieur. Le principal de ces établisse- 
ments est, sans contredit, celui de la Compagnie générale 
des tabacs. 

A côté des compagnies espagnoles, il y en a de suisses, 
de belges et d'allemandes. 

Les feuilles de tabac sont aplaties par des hommes et des 
femmes assis autour de tables basses. Pour amincir les ner- 
vures, on se sert de galets plats. Le bruit de toutes ces 
pierres retombant sans trêve sur les tables forme un rou- 
lement qui rend le voisinage de quelques maisons impos- 
sible, et ceux qui visitent la fabrique restent assourdis 
pendant plusieurs heures. 

Les Philippines, entrées depuis 1870 dans une période 
de progrès très marqué, semblent vouloir en accélérer 
encore la marche, en donnant plus de liberté au commerce, 
en le dégrevant des charges, des vexations qui en arrêtaient 



â68 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

Tessor, et aussi en essayant de doter le pays de lignes ferrées 
reliant les plus riches provinces de Luçon à la capitale *. 

Jusqu'à présent, bien que l'on ait mis à deux reprises 
différentes la principale ligne, de Manille à Dagupan, en 
adjudication, il ne s'est pas présenté de capitalistes accep- 
tant les conditions du cahier des charges ; il n'y a encore 
(1885) qu'une seule ligne de tramways qui dessert l'un des 
faubourgs de Manille. 

Un autre projet d'une grande importance, la création d'un 
port fermé à Manille, a déjà reçu un commencement d'exé- 
cution. Les navires du plus fort tonnage trouveront un abri 
sûr dans les bassins et pourront s'y réparer, au lieu de re- 
tourner à Hong-Kong ou à Singapore, les chantiers les plus 
rapprochés et bien outillés. 

Un autre progrès, dont le besoin se faisait impérieuse- 
ment sentir, a été la construction d'un château d'eau qui 
distribue l'eau potable dans la ville. Cette eau vient d'une 
petite rivière située à quelques lieues de Manille. Amenée 
par une machine élévatoire sur une petite montagne dans 
laquelle on a creusé des réservoirs, l'eau arrive de là à 
Manille par une canalisation. Cela a permis de faire quel- 
ques embellissements ; au bout de la promenade de San- 
Miguel on a établi un jet d'eau ; des fontaines et des bou- 
ches d'incendie sont réparties dans tous les quartiers de la 
ville et des faubourgs. 

Grâce à ces diverses améliorations, Manille, qui pro- 
gresse de jour en jour, semble appelée à prendre un déve- 
loppement encore plus considérable : un grand mouvement 
de navires, tant à voiles qu'à vapeur, se fait dans la baie, 
alors qu'il y a une vingtaine d'années à peine il n'existait 
qu'un seul vapeur faisant le cabotage des îles. 

Parmi les innovations récentes, mais de moindre impor- 

1. Le gouvernement des Philippines avait projeté un vaste 
réseau de chemins de fer qui aurait sillonné Pile de Luçon du 
nord au sud. Manille aurait été le point central de tout ce 
réseau de voies ferrées, divisé en lignes du Nord et du Sud, 
donnant ensemble un parcours de 1760 kilomètres, 1193 kilo- 
mètres pour les lignes du Nord, 567 pour celles du Sud. 



INNOVATIONS 269 

tance, je note, en pansant, la vente du café ou lail dans les 
rues. A toute heure du jour et de la nuit on voit courir 
des gamins criant à qui mieux mieux : Café con lèche. La 
boutique est très primitive ; mais certains de ces marchands 
ambulants ont de plus du pain, du beurre et différentes 
liqueurs. 




mille; jet d' 



omenade d« San-MiKuel 



Le 28 janvier 1883, je partais pour la laguna de Bay, à 
la recherche de divers sujets d'histoire naturelle qui 
m'étaient spécialement demandés par messieurs les profes- 
seurs du Muséum. 

J'eus l'occasion, pendant mon séjour, de ]u-endre l'alli- 
lude de plusieurs montagnes de la péninsule de Jela-Jala. 
La plus élevée a 425 mètres. 



270 V0TA6B AUX PHILIPPINES 

Je profitai de ce séjour à la campagne pour exercer un 
Indien à la chasse. Cet individu, originaire de la province 
d'Ilocos, n'avait jamais touché un fusil. Après lui en avoir 
expliqué le maniement, je remmenai dans les bois avec 
moi. Puis, le lendemain, je l'envoyai chasser. Tirer, pour 
lui, c'était tuer la pièce visée à une distance quelconque; 
aussi s'empressa-t-il de hasarder son premier coup de fusil 
sur un aigle qui passait à 200 mètres, et fut tout étonné de 
l'avoir manqué. Comme je lui faisais l'observation que la 
distance était trop forte et qu'il devait, pour commencer, 
tirer au repos : « Toi, me dit-il, tu as bien tué hier un 
pigeon qui passait comme cela ! » Je parvins avec beaucoup 
de peine à lui faire comprendre qu'il ne suffisait pas de 
tirer pour tuer et que, le plomb n'allant qu'à une certaine 
distance, il fallait savoir juger cette distance. Je dois dire 
qu'au bout de huit jours il tirait bien, et que, par la suite, 
il devint mon meilleur chasseur. 

Le 21 avril, je me dirigeai vers les montagnes d'Ângat, 
dans la province de Bulacan; le mauvais temps m'obligea 
à battre en retraite quelques jours après. 

Rentré à Manille, je reçus des lettres de l'île Marinduque, 
m'annonçant qu'on avait découvert plusieurs grottes sépul- 
crales. 

Sur ces indications, je m'embarquai le 9 mai sur le 
Gravina, vapeur courrier, et j'arrivai le lendemain à Ma- 
rinduque. Je me mis aussitôt en campagne avec différents 
guides, qui tous, comme pendant mon précédent voyage, 
prétendaient me mener directement auxdites grottes. Mal- 
gré leurs promesses, les marches et contremarches qu'ils 
me firent faire, toutes nos recherches demeurèrent infruc- 
tueuses. 

Enfin, las d'être trompé et exploité, je me décidai le 29 
à m'embarquer à Santa-Cruz de Marinduque sur un cotre 
non ponté, qui me conduisit tant bien que mal à Lagui- 
manoc, sur la côte sud de Luçon. 

Dans la baie de Laguimanoc est une ile où, depuis 
longtemps déjà, on m'avait signalé une grotte sépulcrale; 
mais je ne fus pas plus heureux là qu'à Marinduque. 



l'île pauouan 271 

Le 6 juin je partais pour Tile Palaouan, la Paragua des 
Espagnols, située à 3® sud-ouest de Manille et au nord de 
Bornéo. 

La longueur totale de File est de 520 kilomètres ; dans 
sa plus grande largeur, elle en atteint à peine 42. De la 
baie de Honda, sur la côte est, du mouillage de Tapul, à la 
baie de Ulugan, sur la côte ouest, la distance est à peine 
de deux lieues et demie, et plus au nord, de la baie de 
Tay-Tay, sur la côte est, à celle de Tuluran ou de Bonlao, 
sur la côte ouest, au fond de la baie de Malampaya, la dis- 
tance est encore moindre. 

l)ans ces parties, la traversée d'une mer à Tautre n'est 
qu'une question de quelques heures quand on peut trouver 
une route ou un sentier. 

L'île Palaouan est extrêmement accidentée, et les mon- 
tagnes se succèdent presque sans interruption d'un bout à 
l'autre, constituant une chaîne qui divise l'île en deux ver- 
sants; des abaissements, constituant des passes peu élevées 
et d'accès facile, coupent cette chaîne en plusieurs tron- 
çons. Quelques chaînons accessoires plus ou moins obliques 
par rapport à la direction générale de la ligne de partage 
des eaux se prolongent jusqu'à la mer; les côtes en sont 
échancrées par un grand nombre de baies, dont quelques- 
unes offrent un abri sûr aux navires. La navigation dans ces 
parages est rendue assez dangereuse par le grand nombre 
de bancs de sable ou de roches madréporiques qui s'y ren- 
contrent. Cette île semble être en dehors de la route suivie 
par les cyclones, car elle est à peine effleurée par eux lors 
de leur passage sur les Philippines. Ce phénomène n'y est 
constaté que par une légère variation barométrique ; comme 
autre privilège, les tremblements de terre y sont peu connus. 

Le climat de l'île est humide pendant la plus grande 
partie de l'année ; l'époque des sécheresses dure de février 
à mai, mais non d'une façon absolue; août et septembre, 
décembre et janvier sont les mois pluvieux; juin et juillet, 
octobre et novembre, les mois de transition. Cette année 
1883, la saison est en retard, ou, pour mieux dire, il a plu 
constamment, sans aucune règle. 



272 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le maximum de chaleur, pendant mon séjour, a atteint, 
le 6 juin, à 3 heures après midi, 32®,6 au soleil ; le ther- 
momètre sec à Tombre marquait 31®, et l'humide 29%8. 
Nous eûmes le minimum le 28 juin ; le thermomètre sec 
donça 22» et l'humide 2r,7. 

L'île, très peu peuplée, surtout dans la partie nord, est 
habitée par différentes tribus vivant à l'état presque sau- 
vage. 

Les habitants appartiennent, comme dans le reste de 
l'archipel malais, à trois races ; quelques-uns en admettent 
une quatrième, qui nous paraît faire double emploi. Les 
trois races principales sont : 1° les Malais; 2** les Tagba- 
nuas * ; 3® les Bataks • ou Negritos. 

On m'a parlé aussi d'un petit groupe d'individus vivant 
à l'état complètement sauvage, allant d'un endroit à un 
autre pour pêcher leur nourriture dans la mer, et qui fuient 
à l'approche de tout ôtre humain. 

Les Tandulanen sont appelés ainsi parce qu'ils voyagent 
d'un promontoire à l'autre, le mot tandul signifiant, en 
langage bisaya, promontoire ou pointe; ils forment une 
rancheria d'environ 200 personnes, comprenant un petit 
nombre de déserteurs, originaires de villages chrétiens 
soumis aux Espagnols, et ils vivent sur la côte orien- 
tale de la Paragua, s'étendanl d'un côté jusqu'à 15 ou 
20 milles au sud de la baie de Malampaya, et de l'autre 
jusqu'aux approches de la baie de Caruray. Ils sont de 
taille régulière, généralement forts et bien proportionnés, 
ayant peu de barbe ; quelques-uns se teignent les dents en 
noir ; leur figure n'est pas déplaisante : la couleur est plus 
ou moins foncée, sans doute par suite du mélange avec 
d'autres races. Il y en a de la teinte des Indiens de la 



i. Les Tagbanuas paraissent devoir être rangés dans le 
gronpe des populations malayo-indonésiennes qui composent 
la majeure partie des populations de rarchipel. 

2. Ne pas assimiler ces Bataks du Palaouan avec les Bataks 
de Sumatra, qui se rattachent aux Malais. Ici ce mot de Bataks 
nous paraît donné au hasard et sans raison aux indigènes de 
r le Palaouan. 



l'île palaouan 373 

Paragua, avec les cheveux lisses comme eux; mais ceux-ci 
sont en minorité, tandis que la majeure partie se compose 
d'individus à couleur foncée, avec les cheveux plus ou 
moins frisés ou crépus, et de véritables noirs, ces derniers 
formant à peu près un tiers de toute la population. Les 
hommes portent une ceinture en écorce d'arbre qu'ils font 
macérer au préalable dans l'eau pour en ôter les parties 
ligneuses, et les femmes un pagne descendant jusqu'à mi- 
cuisse, préparé avec la même écorce. Lorsqu'il fait froid, 
hommes et femmes se couvrent d'une espèce de longue 
jaquette semblable à celle des Moros, toujours confectionnée 
avec la même écorce, et qui s'attache à la ceinture et à la 
])oitrine avec des boucles en coquillages, ou avec des fibres 
de noix de coco. Ce vêtement, assez coquet, se porte jusqu'à 
ce qu'il tombe en loques. Ces indigènes n'ont d'autre occu- 
pation que la recherche de leur nourriture, qui se compose 
de fruits de la forêt, d'animaux sauvages et de poisson; 
celui-ci est pris à l'hameçon ou à coups de flèches, et 
pour l'amorcer ils mâchent des mollusques qu'ils rejettent 
dans la mer jusqu'à ce qu'ils aient attiré une certaine 
quantité de poissons. Pour chasser le cochon sauvage, ils 
se cachent dans les arbres à l'époque des fruits et attendent 
que l'animal vienne ramasser ceux tombés par terre pour 
lui lancer des flèches enduites d'un poison végétal assez 
violent. Les singes, porcs-épics et couleuvres servent éga- 
lement de nourriture, de même que le pantôt^ espèce de 
petit porc répandant une odeur infecte. Pour tuer les 
singes on se sert de petites flèches empoisonnées, longues 
d'environ 30 centimètres, qui sont lancées avec des sarba- 
canes. Les tortues sont aussi fort recherchées, et, pour se 
mettre à leur poursuite, les indigènes se servent, en guise 
de canots, de troncs d'arbres en forme de pirogues, mais 
sans être creusés, qu'ils munissent de < batangas » (balan- 
ciers) et d'une sorte de griffes pour pouvoir s'y maintenir 
sans s'exposer à tomber dans l'eau. 

Les Tandulanen sont fort sales et répandent une très 
mauvaise odeur ; ils ne se lavent et ne se baignent jamais, 
à moins d'accidents ou bains involontaires dans la mer ; ils 

18 



â74 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

ont souvent les mains, la figure ou le corps couverts du 
sang des animaux qu'ils ont dépecés, sans s'en inquiéter 
autrement. Malgré cela ils n'ont pas la peau détériorée par 
des maladies telles que l'ichtyose, comme certaines peu- 
plades. Les aliments sont pris soit crus, soit cuits, indis- 
tinctement; mais ils les préfèrent crus, et, si par hasard ils 
prennent un poisson, ils le déchirent à belles dents, don- 
nant la préférence aux intestins à peine nettoyés. Ils 
n'emploient pas de sel et assaisonnent leur viande crue ou 
cuite avec de l'eau de mer. Ils n'ont d'autres armes que la 
flèche (sans barbe de plume), empoisonnée ou non, et la 
sarbacane, dont ils se servent môme à d'assez grandes dis- 
lances avec beaucoup d'adresse. Ils sont ennemis jurés des 
€ Moros » , et ceux-ci les craignent beaucoup, à cause de 
leurs flèches empoisonnées. Les Moros de Baenit font tou- 
tefois des échanges avec eux et leur offrent des bolos 
(coutelas), du tabac, des hameçons et du gros fil de laiton 
pour bracelets d'hommes et de femmes, contre de l'or et de 
î'écaille. Les femmes n'ont d'autres ornements que lesdils 
bracelets ; mais elles se fendent le lobule de l'oreille déme- 
surément, pour y mettre le cigare qu'elles fument, ou des 
morceaux de bois blanc. Une particularité à signaler, c'esl 
que ces indigènes ne mâchent pas de bétel. 

Les Malais se trouvent surtout sur la côte sud de l'île, 
et probablement en plus grand nombre sur la côte ouesl 
que sur la côte est. 

Les Tagbanuas sont répandus un peu partout dans l'île, 
et aussi dans quelques îlots voisins, notamment sur la cote 
ouest. On les rencontre encore sur le cours des rivières, à 
proximité de la mer ; ils payent une sorte de tribut au sul- 
tan de Jélô (Soulou), ou tout au moins sont soumis à la 
visite de praos malais, qui, de gré ou de force, prennent à 
ces malheureux le peu qu'ils possèdent. 

Les Bataks vivent exclusivement dans l'intérieur, sur les 
montagnes et au nord de l'île. Ils sont de teinte plus 
foncée que les Malais et les Tagbanuas, presque noirs, et 
ils auraient les cheveux crépus ; mais il m'a été impossible 
d'en voir de près, car ils fuient les Européens. 



l'île palaouan 277 

Avec Técorce d'un ficus ils fabriquent leurs vêtements, à 
l'instar des Negritos de Luçon; les autres indigènes disent 
qu'ils ne se couchent jamais la nuit dans leurs cases, qui 
ne sont probablement que des abris fort réduits, où tous 
vivent pêle-mAle. Les Negritos et les Bataksnous paraissent 
être une seule et même population. 

On ne rencontre des Européens que sur deux points 
de l'île, à Tay-Tay et à Puerto-Princesa. Puerto-Princesa, 
colonie militaire, est la résidence du gouverneur de Pa- 
laouan; il y a deux lieutenants de vaisseau, commandant 
les deux canonnières de la station, et une dizaine d'officiers, 
dont deux médecins. 

Les habitants de Puerto-Princesa sont des déportés, 
presque tous forçats, assassins, voleurs, etc. ; il n'y a que 
deux commerçants espagnols, un boucher et un épicier; 
quelques Chinois et des habitants des îles Calamianes, d'ail- 
leurs peu nombreux, forment le surplus de la population 
de la nouvelle colonie espagnole. 

Puerto-Princesa, ou Puerto- Yguahit des cartes, est un 
petit golfe situé sur la côte orientale et vers le milieu de 
l'île Palaouan ; c'est le meilleur abri de ces parages pen- 
dant le gros temps. La ville est située presque au fond 
de la baie, dont l'entrée (chose rare aux Philippines) est 
éclairée par un phare. Le port possède un arsenal, où se 
trouve un plan incUné, ou gril, pour réparer des navires 
de petite dimension. Le tout est situé sur une des nom- 
breuses pointes qui découpent la baie et à une élévation de 
2S mètres au-dessus du niveau de la mer. 

Le gouverneur actuel, le senor don FeUpe Canga 
Arguelles y Villaria, est capitaine de frégate dans la 
marine espagnole; depuis trois ans dans ce poste, il a tout 
fait pour améliorer la colonie et en rendre le séjour moins 
désagréable. Les rues étant presque impraticables, il en a 
fait exhausser le sol, planter des arbres en bordure et 
installer des réverbères. Il a remplacé l'église et l'hôpital 
des marins, cases en bambous couvertes en chaume, par de 
solides constructions en briques, couvertes en fer; de l'utile 
passant à l'agréable, il a organisé une fanfare, dont les 



278 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

artistes, pris parmi les prisonniers, sont dirigés par un 
maître de musique appelé exprès de Manille. Ces musiciens 
jouent tous les dimanches et les jeudis sur la place pu- 
blique. 

Pendant mon séjour, quelques officiers organisèrent un 
théâtre dont les premiers sujets furent pris parmi les ser- 
gents et les caporaux de la garnison. Mon ami don José 
Bisquerra, jeune lieutenant du commissariat, était chargé 
de la direction de cette troupe. 

Ce théâtre fut monté par souscription, et ces messieurs 
vinrent m'inviter à assister à la représentation d'inaugura- 
tion et aux suivantes. C'était non seulement comme but de 
distraction et d'agrément pour eux-mêmes que les officiers 
avaient organisé ce petit théâtre, mais aussi pour rendre 
moins morose le séjour obligé des troupes de la garnison. 
Tous les genres se succédaient sur la scène du théâtre 
militaire, vaudevilles, scènes comiques et pathétiques, 
chansonnettes, etc. 

Je ne pus que rarement profiter de l'aimable invitation 
qui m'était faite par les officiers espagnols, mes travaux 
m'appelant plus souvent dans l'intérieur de l'île qu'à la 
ville. Tous ces messieurs, le gouverneur tout le premier, 
s'empressaient de m'envoyer de gracieuses invitations dès 
qu'on s'occupait d'organiser une fête ou une excursion, et 
je n'ai eu qu'à me louer, pendant mes séjours successifs 
à Puerto-Princesa, de leur obligeance et de leur amabiUté. 

La ville de Puerto-Princesa, bâtie au bord de la baie, se 
trouve complètement privée d'eau potable, et il a fallu 
s'ingénier pour s'en procurer ; pendant la saison pluvieuse, 
on récolte celle qui tombe du ciel ; après avoir déposé dans 
des réservoirs, elle est buvable; pendant la saison sèche, la 
population se trouve réduite à boire l'eau des puits, qui est 
exécrable. 

Le terrain dans lequel ces puits sont creusés est peu 
élevé et composé de roches madréporiques et d'alluvions ; 
les couches de formation récente contenant encore des 
corps organiques, l'eau a parfois une odeur de crustacés en 
décomposition qui la rend impotable; les objets qui ont 



lIle palaouan 281 

trempé dedans y prennent même une odeur telle, que plu- 
sieurs fois il nous a été impossible de nous servir des cou- 
verts et des assiettes qu'on y avait lavés. 

Pendant la saison sèche, on envoie une fois par semaine 
un grand canot dans la rivière Yguahit, de l'autre côté de 
la baie, chercher la provision d*eau potable pour les 
officiers; grâce à l'obligeance du gouverneur et de don 
Manuel, capitaine de la compagnie de discipline, chaque 
semaine, la corvée chargée de ce service m'apportait dans 
deux grandes jarres ma provision d'eau hebdomadaire. 

Le terrain est formé d'alluvions d'argile grasse, contenant 
peu d'humus; les montagnes environnantes sont toutes 
boisées et fournissent de bonnes essences pour les construc- 
tions navales, la charpente et rébénisterie. 

Ces essences se retrouvent dans la flore de Bornéo et 
des Philippines proprement dites. Il en est de même pour 
la faune, car j'y trouvai, presque en proportions égales, les 
oiseaux de Luçon et des iles malaises. 

C'est la classe des mammifères qui diffère le plus : 
ils sont plus nombreux là que dans les autres parties des 
Philippines et y forment un groupe intéressant. 

A Puerto-Princesa, il n'y a ni hôtel ni restaurant : il en 
est ainsi presque partout aux Philippines. Mon intention 
étant de rester une année dans l'île de Palaouan, je louai 
une maison pour y établir mon quartier général. 

La case du chef de musique était, comme toutes celles 
du pays, à un seul étage, entourée de cacaoyers, assez 
grande, peinte au dehors en blanc et bleu et séparée de 
la rue par une barrière en branches ; à l'intérieur, toutes 
les couleurs, ou à peu de chose près, y étaient repré- 
sentées ; le mobilier était assez nombreux, mais peu solide. 
Je la louai aussitôt. 

J'avais avec moi, comme principaux serviteurs, deux 
Ilocanos, naturels du nord de Luçon; je fis de l'un mon 
majordome, cuisinier, blanchisseur et préparateur, etc., 
métiers qu'il ne connaissait pas, mais qu'il eut bientôt 
appris tant bien que mal, mais plutôt mal que bien. Le 
second est l'Indien dont j'ai parlé plus haut, et déjà dressé 



282 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

à chasser ; il s'appelle Mariano : dans la suite de ce récit, 
j'aurai l'occasion de parler de lui et de ses exploits. U aima 
bien vite la vie des bois, et, avec la patience inhérente à sa 
race, il me rendit de grands services. 

Pour la nourriture, on me prévint qu'il me fallait 
prendre des précautions et faire venir de l'île Cuyo des 
poules, car ici l'on ne trouve pas toujours à acheter des 
vivres. Il y a cependant un boucher qui tue deux ou trois 
fois par semaine des bœufs élevés dans le pays et dont la 
viande est parfois mangeable ; on trouve aussi de temps à 
autre des œufs et assez souvent du poisson ; quant aux pou- 
lets, ils sont étiques et fort chers. Il y a encore un Chinois 
qui fait du pain, plus ou moins mangeable comme la viande ; 
il est vrai qu'avec les denrées du pays je pourrais compter 
sur la chasse et avoir du sanglier, des écureuils, des 
oiseaux, surtout des pigeons, qui sont nombreux ; mais, le 
gibier me fatiguant très vite, j'aimais mieux me contenter 
du poulet traditionnel. 

La colonie pénitentiaire de Puerlo-Princesa, cantonnée 
dans des casernes de construction récente, comprend des 
individus des deux sexes transportés à Palaouan pour des 
motifs très différents. On peut les diviser en deux caté- 
gories : les disciplinaires et les déportés. Les disciplinaires, 
soldats ou civils, hommes et femmes, ont été condamnés 
pour crimes ou pour vols ; les déportés suspects, pour une 
raison quelconque, soit à l'autorité civile, soit à l'autorité 
religieuse, sont, sans jugement, conduits en exil pour un 
temps indéterminé; la bonne conduite des individus peut 
cependant amener une réduction de peine. 

Je demandai au gouverneur de me donner des déportés 
pour mon service, ce qui me fut accordé ; tout le monde, 
du reste, peut prendre de ces hommes ; on les nourrit et 
on paye une petite somme qui doit être versée à la masse 
pour améhorer la nourriture de ceux qui, moins heureux, 
sont obligés de travailler sur les roules au compte de la 
colonie. 

Un de ceux qui me furent donnés avait l'air doux et 
timide; deux ou trois mois après, j'appris qu'il avait été 



l'île palaouan 28S 

déporté à la suite d'un vol assez important; sa bonne mine 
l'avait fait prendre par le gouverneur actuel comme domes- 
tique; sa conduite fut exemplaire pendant quelque temps; 
mais, un beau jour, un de ses camarades le surprit en train 
de vider la caisse du gouverneur, après l'avoir forcée; il 
avait offert à celui qui l'avait pris sur le fait de partager, 
mais celui-ci avait refusé et était allé le dénoncer. Le gou- 
verneur le condamna à être attaché sur un carabao (buffle), 
la figure tournée vers la queue, et promené ainsi par la 
ville : à chaque carrefour, on lui administrait un certain 
nombre de coups de corde, puis la promenade continuait. 
La correction , quoique dure , ne lui avait pas trop profité. 
Un jour, environ deux mois après son entrée à mon ser- 
vice, mon cuisinier trouva 5 francs de moins dans sa 
malle ; je fis comparaître l'individu devant moi. Naturelle- 
ment il commença par nier; mais, comme le coupable ne 
pouvait être que lui, il fut forcé d'avouer. Je lui dis qu'il 
rendrait les 5 francs au cuisinier, que pour cette fois je 
ne ferais pas davantage, mais que, s'il recommençait, non 
seulement il payerait de son argent, mais encore je le ren- 
verrais à ses chefs, qui se chargeraient de le punir, ne vou- 
lant pas le frapper moi-même. La leçon lui suffit, car je ne 
me suis jamais aperçu qu'il fût dérobé autre chose. 

Dire qu'il avait avoué son vol n'est pas complètement 
exact. L'Indien n'avoue jamais; il nie d'abord, puis, s'il se 
voit convaincu, il ne répond que par des paroles évasives, 
ou n'ouvre plus la bouche; si, par extraordinaire, il avoue, 
ce n'est qu'après avoir subi son châtiment. 

Les peines corporelles sont défendues par les autorités 
espagnoles, excepté pour les forçats et disciplinaires. 
Quoique défendu, le bejuco (rotin) joue un grand rôle aux 
Philippines : c'est du reste le seul châtiment que les natu- 
rels craignent véritablement. Pour nous, qui n'aimons pas 
à traiter un homme comme un chien galeux, il nous a tou- 
jours répugné d'en arriver à cette extrémité, et nous ne 
l'avons jamais employé. Je dois dire à la décharge de ceux 
qui se servent de bejuco qu'ils sont les mieux servis et les 
plus obéis. S'il faut en croire les Matanda, Européens qui 



286 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

vivent aux Philippines depuis quelques années, l'Indien 
ne travaille bien qu'à la condition d'être battu de temps à 
autre. A rai)pui de ce fait, on raconte différentes histoires; 
il est bien entendu que je ne garantis pas l'absolue vérité 
de celles que je rapporte, n'en ayant pas été témoin ; mais, 
si les faits ne sont pas vrais, ils sont possibles. 

Un Matanda avait et a peut-être encore à son service un 
cuisinier indien, joueur et paresseux, comme ils le sont tous 
en général. Quand ce monsieur avait du monde à dîner, il 
appelait son cuisinier et, après lui avoir donné l'argent 
pour faire les provisions, lui faisait administrer six coups 
de corde sur le bas des reins, lui promettant le restant de 
la douzaine si les provisions n'étaient pas bien faites. Dans 
ce cas, le dîner était très bon et abondant; mais, si le 
maître oubliait de fustiger le cuisinier, il était sûr d'avoir 
un dîner exécrable et jdus qu'insuffisant. 

Un autre avait un domestique dont il était très content; 
un jour il fut étonné de le voir arriver et de Tentendre lui 
dire qu'il voulait le quitter. « Pourquoi, lui demanda-l-il, 
veux-tu t'en aller? > L'autre garda d'abord le silence ; puis, 
pressé de questions, il répondit : « Depuis près d'un an que 
je suis avec toi, tu ne m'as jamais battu. — C'est pour cela? 
dit le maître; attends un peu! > et il lui administra une 
maîtresse volée de coups de canne ; une fois sa volée reçue, 
le domestique reprit son service et ne parla plus de partir. 

La loi, comme je l'ai dit, défend de frapper les Indiens, 
et quelques Européens ou métis ont eu maille à partir avec 
la justice pour ce fait. Les curés tiennent assez la main à ce 
que l'on ne batte pas les indigènes ; mais plusieurs d'entre 
eux ne se gênent guère pour les fustiger, reconnaissant, eux 
aussi, que c'est le seul moyen d'en avoir raison. Pour nous, 
nous avons souvent entendu, pendant nos diverses courses 
dans l'île de Luçon, quand nous descendions à la maison 
de ville, les coups do corde et de rotin que l'on adminis- 
trait aux Indiens. 

Une fois entre autres, à Lingayen, nous étions, mon 
ami d'Almonte et moi, couchés au premier étage, quand 
nous entendîmes des coups frappant sur un corps, puis des 



l'île palaouan S87 

cris épouvantables; nous allâmes voir ce qu'il y avait, et 
nous aperçûmes un Indien couché à plat ventre, auquel on 
administrait une douzaine de coups de corde. Ces coups 
lui étaient du reste donnés à la demande de sa femme, qui 
était venue se plaindre de ce que son mari l'abandonnait 
et donnait tout son argent à une autre femme ; notre pré- 
sence mit fin à la fustigation, et les deux époux s'en allè- 
rent chez eux au milieu des rires et des quolibets de leurs 
concitoyens. 



CHAPITRE XIII 



LES CHASSES A PALAOUAN — TAPUL ET BAHELE 

DUMARAN — l'Île CUYO 



Mon installation rapidement menée, je m'occupai d'abord 
d'organiser mes chasses aux alentours, afin de réunir le 
noyau de ma collection dans de bonnes conditions. J'eus la 
satisfaction, dès les premiers jours, de tuer un calao non 
encore décrit; M. Oustalet, qui l'a déterminé depuis, a été 
assez aimable pour me le dédier. 

Le calao (Buceros) est un grand oiseau qui appartient à 
l'ordre des passereaux; il est remarquable par le volume 
énorme et la forme bizarre de son bec : cet organe est en 
grande partie celluleux et très léger; sans cela, l'équilibre 
de l'animal serait impossible. 

Celui qui nous occupe, ÏAnthracoceras Marckei, se 
distingue des autres espèces du même genre, antérieure- 
ment connues, par la teinte noire de ses pennes alaires et 
par la teinte entièrement blanche de ses pennes caudales ; 
son casque est blanc, un peu jaunâtre, et varie beaucoup de 
forme suivant les individus ; la forme générale est celle d'une 
chaloupe renversée. Cet oiseau vit rarement isolé : il va tou- 
jours par bandes ; on l'entend venir de loin ; son cri ressem- 
ble à un mugissement rauque, sourd, et résonne d'autant plus 
qu'il se tient presque toujours à la cime des plus hauts ar- 
bres ; son vol est lourd, et, quand parfois il se pose à terre, 
il sautille comme un corbeau et hoche la queue comme la 



LES CHASSES A PALAOUAN 'SiV 

pie. 11 bàlit son nid sur les plus hautes nioiUagues, dans lu 
Ironc de gros arbres, après y avoir fait un Irou, ou profile 
d'un creux qu'il Irouve lout fait ; il en garnit le fond avec de 
menus branchages pour y déposer ses œufs, il est omnivore ; 
fruits, graines, insecles et, d'après certains auteurs, de petits 
mammifères, souris, rats, etc., composenl sa nourriture. 




fF.>^0^'$^ 



La chasse dans l'ile de Palaouan est assez difficile ; il n'j 
a ni sentier ni chemin; le pays, avant d'arriver aux monta- 
gnes, est boisé et marécageux ; sous bois, les fondrières vous 
forcenlà mille détours, et, si la nuit vous surprend, on se perd 
avec une grande facililé. C'est ce qui airiva à un de mes 
chasseurs; il avait suivi une bande de calaos, qui le con- 
duisit fort loin, et, loi-sque la nuit le surprit, ît lui fui impos- 
sible de retrouver sa route ; il dut passer la nuit au pied d'un 
arbre, et ne revint que le lendemain soie. 

Dans ces grands bois, les fauves ne sont pas à craiiidi-e. 
Le seul félin que j'y aie rencontré et lue est un chat tigi'e, 



390 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

joli petit animai, dont la robe mouchetée est fort belle; il 
n'attaque guère l'homme, si ce n'est quand il se voit pour- 
suivi et sur le point d'être pris. S'il est dangereux de passer 
la nuit en foret sans feu et sans abri, c'est à cause de l'hu- 
midité et des fièvres que l'on est certain d'avoir ; puis il y a 
les innombrables moustiques et les sangsues filiformes. 

Le 16 juin 1883, je parlais à bord de la canonnière 
Jolo^ le lieutenant de vaisseau Desolmes, qui la comman- 
dait, m'ayant offert l'hospitalité à son. bord pendant la croi- 
sière qu'il allait entreprendre. 

Cet ofticier devait relever la cote de la partie de l'île com- 
prise entre la baie de Honda, sur la côte est, et la baie de 
Ulugan, sur la côte ouest. Le gouverneur venait d'élabUr une 
série de postes mihlaires sur la route qui relie les deux mers, 
afin de faciliter et d'assurer les communications. 

Nous gagnons d'abord le mouillage de Tapul, qui se fail 
sur un bon fond de vase par 9 et 11 mètres. 

La rivière de Tapul, comme les rives de la baie, esl 
encombrée de palétuviers énormes, dont les tiges entre- 
croisées rendent difficile l'accès de cette partie de la côte; 
sa direction générale est à 18° ouest; sa longueur jusqu'au 
point navigable en canot est de 2840 mètres; la distance 
à vol d'oiseau n'est que de 2040 mètres ; sa plus grande 
largeur est de 50 mètres, et sa plus petite de 10 mètres; 
à 1 kilomètre de son embouchure, sur la rive gauche, se 
trouve une bonne aiguade. 

Celte partie de l'île ne présente pas un relief bien ac- 
centué; d'après les hauteurs barométriques que j'ai prises, 
l'endroit le plus élevé atteint 45 mètres d'altitude au faîte 
de la ligne de partage des eaux entre les deux mers. 

Le tracé du chemin de Tapul à Bahele est de 5666 mètres, 
et la dislance à vol d'oiseau de 4992 mètres; ce n'était 
qu'un sentier utilisé auparavant par les Tagbanuas pour 
apporter sur la côte est les quelqiies paquets de résine et 
de rotins qui servent pour leur commerce d'échange. 

Récemment le gouverneur a fait ouvrir une véritable 
route et construire de petits ponts pour le passage des cours 
d'eau et des ravines* Les deux premiers kilomètres traver- 



TAPUL ET BAHBLE 293 

sent une forêt de bambous, au milieu desquels se trouvent 
quelques arbres isolés. Ce n'est que vers le milieu du par- 
cours et à partir d'une altitude de 28 mètres que l'on ren- 
contre la forêt proprement dite. 

A l'entrée du chemin de Tapul, sur une petite colline, se 
trouve un cuartel (poste) pour quelques soldats indigènes 
commandés par un sergent. Près de ce poste se sont établis 
deux ou trois individus, Chinois et indigènes de Cuyo, pour 
faire un peu de commerce et essayer la culture du riz de 
montagne et du maïs; c'est tout ce que l'on trouve d'ha- 
bitants et d'habitations dans ces parages. A 5 kilomètres de 
Tapul, sur un plateau couvert de bambous, on a installé un 
autre cuartel, où reste l'officier avec la plus grande partie 
des forces qui gardent la route. De ce point il peut se ren- 
dre facilement soit à Tapul, soit à la baie de Ulugan. 

Le village de Bahele ne compte qu'un petit nombre de 
cases, occupées par les hommes du poste, le tout construit 
en cagna et nipa et entouré de bouquets de verdure. 

Le 8 août 1883, nous allions, le capitaine Desolmes et 
moi, relever la rivière de Bahele, depuis le point où se ter- 
mine le chemin désigné sous le nom d' < embarcadère » 
jusqu'à la baie de Ulugan. Cette rivière remonte dans l'inté- 
rieur jusqu'au pied des montagnes sur une longueur d'en- 
viron 2 kilomètres. Depuis l'embarcadère jusqu'à la baie de 
Ulugan, le parcours est de 2577 mètres, et la distance à vol 
d'oiseau, de 4520 mètres ; sa direction générale est de 24° E. 
Toute cette partie de la rivière court au milieu des palétu- 
viers que l'on voit à la marée basse perchés sur leurs racines, 
qui forment cerceau autour d'eux. 

Le terrain, composé de vase molle, ne permet pas de 
marcher ; aussi ne voit-on comme animaux que des singes 
qui viennent pêcher et des crocodiles dormant au soleil. Les 
oiseaux y sont également rares, à part les bécassines et 
quelques martins-pécheurs. 

La baie de Ulugan est belle, mais ouverte aux vents du 
nord ; le gouverneur y a établi un poste situé à l'est de la 
baie, derrière la petite île Rita. 

Elle est très peu habitée : on n'y trouve que quelques in- 



294 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

digènes vers la pointe nord : des Tagbanuas habitent les 
petites îles de la côte. 

Le 15 août, nous repartions pour explorer la côte du 
mouillage de Tapul, et nous arrivions ainsi à une petite rivière 
encore sans nom. Cette rivière a une vingtaine de mètres 
de large à son embouchure, et, à son entrée, se trouve une 
petite île de palétuviers ; à 700 mètres de son embouchure 
commencent à apparaître les pandanus et autres essences; 
l'eau est douce et coule sur un fond de pierres. A 850 mètres, 
la rivière se divise pour la seconde fois en deux bras, dont 
l'un paraît se diriger à l'ouest et l'autre au nord-ouest; nous 
prenons le bras nord- ouest et arrivons, à 40 mètres plus 
loin, à un premier rapide. Là, nous trouvons les vestiges 
d'un campement de pêcheurs ; nous continuons un peu en 
pirogues, puis en marchant dans l'eau, quelquefois jusqu'à 
la ceinture, sur un parcours de près de 2 kilomètres, rele- 
vant la distance et la direction du cours d'eau ; nous passons 
ainsi huit sauts ou rapides peu élevés. La rivière, qui vient 
du groupe de hautes montagnes formant la chaîne principale 
de l'île, reçoit sur son parcours différents ruisseaux et les 
eaux des deux petites collines au pied desquelles elle passe. 
Forcés par l'heure de retourner à bord, nous nous arrêtons 
au huitième rapide, après avoir parcouru 2759 mètres. 

A Palaouan, comme dans les autres pays, la surveillance 
des gardiens est souvent mise en défaut, et les forçats pren- 
nent la clef des champs. Mais leur situation n'est guère 
enviable, obligés qu'ils sont de chercher misérablement leur 
vie comme les indigènes. 

Quelque temps après mon retour à Puerto-Princesa, quel- 
ques forçats s'étaient échappés. J'eus à ce propos une con- 
versation avecMariano, mon chasseur. Je la rapporte textuel- 
lement, pour donner une idée du flegme des Indiens en 
général et de celui de mon homme en particulier. 

Moi. — Tu sais, Mariano, qu'il y a des forçats dans les 
bois? 

Mariano. — Oui, ils sont quatre. 

Moi. — Fais attention qu'ils ne t'approchent pas et ne le 
volent pas ton fusil. 



DUMARAN 295 

Mariano. — Mais, s'ils veulent me le prendre, que dois-je 
faire? 

Mol — Ce que lu voudras; défends-toi, sauve- toi, tue- 
les, mais ne te laisse pas désarmer. 

Mariano. — Je peux les tuer? 

Moi. — Oui. 

Mariano. — Bien. 

Son parti était pris. Et, son fusil sur l'épaule, tout aussi 
tranquille que les jours précédents, il me quitta pour aller 
à la chasse. Il a parfois rencontré des évadés, mais jamais il 
n'a eu besoin de se défendre. Si le cas s'était ])résenté, je 
suis persuadé qu'il n'aurait pas hésité à tirer ; il aurait eu 
d'autant plus raison que, s'il s'était laissé désarmer, son 
agresseur l'aurait tué pour le dépouiller entièrement. 

Le 14 septembre 1883, je partais à bord de la canonnière 
El Filipino^ commandée par le lieutenant de vaisseau don 
Raphaël de Bibenco. En sortant de Puerto-Princesa, nous 
nous dirigeons sur l'île de Dumaran, vers sa partie est. 

Vers le milieu de la nuit, nous fûmes réveillés par le 
practicante (espèce d'infirmier qui a passé quelques examens 
sommaires et donne les premiers soins aux malades en cas 
d'absence du docteur). Il annonçait à son commandant qu'un 
homme venait de mourir subitement. Cet homme s'était 
couché sur le bastingage : il se réveilla vers 3 heures du 
matin, disant à un de ses camarades que, se sentant malade, 
il descendait se coucher ; il rendit le dernier soupir en s'éten- 
dant sur sa couchette. 

Ses compagnons, Indiens comme lui, dirent qu'il était 
mort d'un viento^ d'un coup d'air. Ce terme sert à expliquer, 
aux Philippines, toute mort ou maladie qui arrive inopiné- 
ment ; cela est adopté par tous les Indiens et métis, qui croient 
parfois que le viento est envoyé par un mauvais esprit ou 
par un jettator. Un certain nombre d'Européens ont aussi 
adopté le viento ou un aherer^ pour expliquer toute maladie 
subite dont la cause échappe, bien qu'il soit facile, pour peu 
que l'on sort au fait des maladies du pays, de reconnaître 
s'il s'agit d'accès pernicieux ou de congestions pulmonaires 
brusques, très rapidement mortelles. 



1296 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le 15 au matin, nous arrivons au ])etit port i'Aracelh à 
la pointe est de Dumaran. Ce port n'est pas indiqué sur les 
cartes. Le village est bâti sur la pointe extrême de l'île; le 
terrain est jJat et assez marécageux : aussi les habitants sont- 
ils tous atteints de fièvres, et noire practicante est-il appelé 
de tous entés. Le lendemain de notre arrivée, on enterra le 
matelot décédé. Gomme le temps menace, le commandant 
de Bibenco fait entrer la canonnière au fond de la baie. Pour 
gagner ce mouillage, il faut suivre un étroit chenal dont la 
profondeur varie de 3 à 4 mètres à marée haute, accessible 
seulement pour les bâtiments de petite dimension. Le mau- 
vais temps nous retient quelques jours ; les vivres frais sont 
rares à bord, et le village n'en fournit pas suffisamment, 
malgré les réquisitions répétées du commandant. Nous 
sommes obligés de descendre à terre et de tuer quelques 
poules, que nous payons, du reste, à leurs propriétaires. 
Ceux-ci s'empressent alors d'aller dans leurs plantations 
nous chercher des vivres, qu'ils disaient ne pas avoir. 

Nous trouvons là Doroteo, un Indien qui a couru le monde 
et qui fut un moment très estimé par les Européens des 
PhiUppines. Doroteo était assez riche, et il lui reste encore 
quelques plantations et quelques têtes de bétail qu'il est en 
train d'achever. Le malheureux s'est adonné à la boisson, et, 
une fois ivre, il donne tout et dépense à tort et à travers. 
Cet individu à jeun est très serviable. Le commandant, le 
connaissant depuis longtemps, l'engagea à venir à bord, et 
j'eus de lui des renseignements qui me furent par la suite 
utiles ; mais cela coûta plusieurs bouteilles de vin et de cognac 
à mon ami Bibenco. 

Il nous apprit qu'il y avait sur les bancs de vase, dans la 
baie où nous étions mouillés, des mollusques qui contiennent 
parfois des perles et appelés vulgairement Jambonus. Celte 
coquille se trouve enfoncée la pointe dans la vase, parfois 
dans le sable; on l'arrache assez facilement. Nous fimes 
plonger nos hommes, qui nous ramenèrent plusieurs de ces 
mollusques. Nos Indiens tirèrent des intestins quelques 
perles, toutes violettes; cette couleur disparaît parfois, mais 
généralement la perle reste plus ou moins teintée. 



DOMARAK 297 

L'île de Dumaran est occupée sur divers (toinls par les 

indignes de Cuyo; ils y vieanenl faire des planlalioas de 

riz, de caniole (Convolvulus Batatas) et d'igname [Dios- 

corea batatas). 

U y a quelques aunées, Dumaran était couverte de plan- 
latioas niagnifiqiieïf, qui furent anéanties par une invasion 
de rats; depuis celle époque, l'île a été presque abandon- 




née ; il u'y a pas longtemps que les naturels de Cuyo y 
reviennent, mais quelques parcelles de terrain sont seules 
cultivées, et on u'y trouve que quelques têtes de bétail. 

Le 20 septembre au soir, le temps s'élant mis au beau, 
nous allâmes mouiller à l'entrée de la baie, afin de pouvoir 
partir de bon matin (lour l'ile Cuyo. 

Lors de notre départ, notre ami Doroleo vint nous faire 
ses adieux; il était avec trois Indiens dans une petite baaca 
qui pouvait porter à peine deux hommes. 

Nous levâmes bientôt l'ancre, et mon Doroteo, qui n'avait 
pas cessé d'être ivre depuis trois jours, trop lent à s'embar- 
quer, ne le fit qu'au moment où nous nous mettions en 
marche ; son poids el sa maladresse firent chavirer l'embar- 
cation, et voilà mes quatre individus à l'eau. Il n'y avait 
aucun (langer pour les trois compagnons de notre ivrogne; 



298 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

mais ce dernier faillit se noyer, embarrassé qu'il était par 
une dame-jeanne pleine de vin, dernier cadeau qu'il était 
venu chercher à bord et qu'il ne voulait pas lâcher; sans ses 
hommes, il serait allé boire son vin dans un monde meil- 
leur; mais, une fois repéché, et après avoir rejeté l'eau de 
mer qu'il avait avalée, il but, pour se remettre, tout le vin, 
sans vouloir en offrir à ceux qui l'avaient sauvé. 

Le 21 septembre, à 4 heures du matin, nous partons et, 
après avoir passé entre les îles Raquit et Quinitad, nous nous 
dirigeons au N. 70° E., vers l'île de Dalaganen, comme les 
deux précédentes, inhabitée et sans culture. Nous passons 
ensuite devant Gamogon ; de là nous mettons le cap sur l'île 
de Capnoyan, au N. 81° E., laissant derrière nous diffé- 
rents îlots et bancs de coraux. 

L'île de Capnoyan ne possède que deux ou trois cases, 
habitées par les gardiens de troupeaux appartenant à des 
propriétaires de Cuyo. 

De Capnoyan, nous gouvernons au sud-sud-esl, pour 
atteindre la pointe sud-est de l'île Cuyo. Longeant la côte 
ouest, nous allons mouiller dans la petite baie de Lugbuan, 
entre deux digues naturelles ; nous amarrons sur quatre an- 
cres, l'étroitesse du bassin ne permettant pas d'éviter. Le vil- 
lage qui domine ce port possède une petite forteresse carrée, 
dont les murs ont près de 6 à 8 mètres de haut sur 2 mètres 
d'épaisseur; elle servait autrefois de refuge aux habitants, 
quand les Malais arrivaient pour faire la chasse aux esclaves. 
L'île de Cuyo est peu élevée et forme un plateau dominé par 
trois petites montagnes, Bambuni, Aguado et Caimania. 

Mon intention était de prendre l'altitude de ces trois hau- 
teurs, en commençant par la Caimania, qui était plus près de 
moi. Nous ])artons le matin de bonne heure par un temps 
superbe, le mécanicien du bord et moi ; nous allons jusqu'au 
pied de la montagne, tout en chassant; mais là la roule est 
coupée par des marais et des rizières, et, pour arriver sur 
un terrain solide, nous devons nous faire aider par les In- 
diens. Une fois arrivés sur la pente du coteau, nous pûmes 
gravir à sec. Le flanc par lequel je fis l'ascension était par- 
semé de pierres de toute dimension, depuis la grosseur du 



l'île cuyo 299 

poing jusqu'à celle d'un gros moellon ; au faîte, deux ou trois 
blocs de forme cubique dominaient les autres fragments de 
roche. 

La tradition raconte que les anciens habitants, à certaines 
époques de Tannée (probablement celles des récoltes), ac- 
complissaient une sorte de pèlerinage sur cette montagne, 
et que chacun y apportait une pierre, qu'il déposait près des 
rochers qui sont au sommet. 

Lors de la découverte des Philippines par les Espagnols, 
l'île de Cuyo, ainsi que les petits archipels voisins, était fré- 
quentée par des Chinois, qui y avaient même des comptoirs 
pour l'achat de perles, nacre, trépang et nids d'hirondelles, 
très abondants dans ces régions. Les Indiens, en défrichant 
autour du mont Aguado, et après de grandes pluies, ont 
trouvé des ornements en or et de nombreux objets en por- 
celaine dans le genre de ceux que j'ai découverts dans mes 
fouilles de Marinduque; toutefois je n'ai pu me procurer, 
et encore grâce à mon ami Ascanio, qu'un seul petit tibor. 
Ces objets avaient sans aucun doute la même provenance. 
Quant aux bijoux en or, il m'a été impossible d'en trouver 
un seul exemplaire, tout ayant été fondu pour refaire des 
bijoux à la mode du jour en cette île. 

Le lendemain de mon ascension, pris de violentes dou- 
leurs dans l'estomac et dans les reins, je dus garder le lit. 
Le 26, me sentant un peu mieux, je me rendis à la pres- 
sante invitation de don Pedro Martines, qui voulut à tout 
prix me donner l'hospitalité et me soigner chez lui. Grâce 
aux soins dont je fus entouré par lui et par son aimable 
famille, gi'âce aussi à mon ami don Antonio Jimenez Baena, 
médecin de la ville, je fus bientôt sur pied et en état de 
reprendre le cours de mes recherches. 

Don Pedro Martines, ex -capitaine de frégate, s'est établi 
à Cuyo ; il y vit avec sa retraite. Il s'est construit une habi- 
tation fort confortable, luxueuse môme, et s'occupe d'essais 
d'agriculture, que malheureusement il n'a pu mener à bien, 
faute de bras pour travailler. Il s'est heurté au grand obstacle 
qui attend presque tous les créateurs de plantations dans les 
régions tropicales, la paresse des indigènes, plus pénible 



300 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

encore que l'absence des ouvriers. Il avait d'abord essayé de 
la culture du cacao, puis de celle du tabac, et nul doute que 
le succès eût couronné ses efforts s'il avait pu maintenir 
auprès de lui un noyau suffisant de travailleurs. 

La ville de Cuyo, située sur la côte ouest de l'île, est 
bâtie sur le bord de la mer; elle possède plusieurs rues, 
bordées de maisons en bois et d'autres simplement en 
bambous et en paille. Elle est proprette, mais ne diffère en 
rien des autres localités des colonies philippiniennes. Cette 
ville est le chef lieu de la province de Calamianes, qui com- 
prend, outre le groupe des îles Guyos, celui de Calamianes, 
les îles Augutaia et Dumaran et le nord de l'île Palaouan. 

L'île a pour gouverneur le capitaine d'infanterie don 
Ramon Gonzales Pachero ; il y a de plus un juge chargé 
de tout ce qui a trait à la justice, et, comme agent des 
finances, un promotor fiscal. Un seul médecin est chargé 
du service de toute la province, mais il est plus juste de 
dire de celui de l'île Cuyo, car, à de rares exceptions près, 
il ne peut aller dans les autres îles et dans le nord de 
Palaouan. 

La force militaire est composée d'Indiens formant un 
corps appelé tercios civiles de polictUy remplacé mainte- 
nant presque partout par la guardia civil. 

Le sol de l'île Cuyo est presque entièrement cultivé; 
mais] les récoltes y sont peu abondantes, en raison de la 
mauvaise qualité de la terre, qui aurait besoin d'engrais, 
que personne ne songe à lui donner. On y trouve de nom- 
breux bestiaux et des poules, qui forment le principal ou 
mieux l'unique article de commerce, que l'on exporte dans 
toute la province et môme jusqu'à l'île de Balabac, à l'ex- 
trémité sud de Palaouan ; la faune et la flore de l'île Cuvo 
sont très pauvres. 

La ville de Cuyo possède un fort. C'est un grand 
carré, flanqué de tours aux quatre angles; au haut des 
tours et sur le faîte du mur se trouvent des pièces de 
canon hors de service; un seul de ces canons, en bronze 
et relativement moderne, sert à tirer des salves les jours de 
fAte ; le reste de cette artillerie hors d'usage est en fer. 



l'île cuyo 301 

Les murs ont 40 mètres de haut sur 3 d'épaisseur ; ies 
deux faces de la muraille sont en pierres, et l'intérieur en 
est rempli de galets et de terre. 

Ce fort servait à défendre la ville contre les pirates. 
Cependant les habitants aiment à rappeler que, lors de la 
prise de Manille par les Anglais en 1762, un des vaisseaux 
de la flotte britannique envoya, en passant devant Cuyo, 
un boulet, qui vint se briser sur les murs de la forteresse. 
Le 26 août, on avait entendu comme une épouvantable 
canonnade; ici seulement nous avons l'explication de ce 
que nous avions pris pour une canonnade. 

A Dumaran, à Cuyo et à Puerto-Princesa, on avait cru 
entendre le canon d'un navire en détresse, et plusieurs 
bateaux étaient allés en reconnaissance, mais sans résultat. 
D'autre part, le gouverneur d'une des îles du Sud avait 
annoncé à Manille qu'un navire demeuré inconnu s'était 
battu contre une canonnière espagnole, etc. 

Cette nouvelle n'avait pas tardé à courir les rues de la 
capitale, et les potins d'aller : heureusement une dépêche, 
annonçant la terrible catastrophe du détroit de la Sonde, 
vint expliquer le fait et calmer les esprits. 

Le 3 octobre, nous prenons congé de don Pedro et de 
don Ramon, et, à 9 heures du soir, nous levons l'ancre 
pour retourner à Puerto-Princesa ; mais le retour ne devait 
pas être des plus faciles : à 11 heures, nous éprouvons une 
première avarie à la machine, et à minuit une seconde; 
par bonheur, le mécanicien parvint à réparer l'accident 
avec assez de promptitude, car le courant nous entraînait 
sur de petites îles, où nous aurions forcément échoué. 

Le 4, à 6 heures du soir, nous mouillons devant le 
village de Dumaran, d'où nous reparlons le lendemain 
matin, et, longeant la côte de la Paragua, nous passons au 
milieu des bancs jusqu'à la pointe Fléchas, où se trouve 
un village de quelques cases, habité par des gens de Cuyo 
qui font le commerce de l'almaciga (copal) et du rotin. 

Nous continuons notre route jusqu'à Puerto-Princesa , 
où je retrouve mon quartier général intact. J'avais pris le 
soin d'y laisser en garde un de mes hommes. 



CHAPITRE XIV 



ménagerie — voyage a mindanao et a soulou 

l'Île de balabac 



Une fois réinstallé, je repris mes chasses et lançai mes 
hommes de tous côtés. Mariano me rapporta un jour un 
sanglier différant dans ses formes, surtout par la tête, de 
ceux que j'avais vus jusqu'à ce jour dans les autres îles de 
l'archipel. C'est sinon une espèce, tout au moins une va- 
riété nouvelle. 

Quelques jours après mon retour, un Indien m'apporta 
dans un sac un animal vivant, qu'il jeta sur le plancher. A 
première vue, on ne distinguait qu'une boule recouverte 
d'écaillés, ce qui fit dire à mon cuisinier : « Le drôle de 
poisson ! » C'était un pangolin, que je cherchais en vain depuis 
longtemps. Les pangolins, qui offrent une physionomie si 
caractéristique, grâce aux écailles imbriquées qui recouvrent 
leur corps, leur queue et la face externe de leurs mem- 
bres, constituent, dans l'ordre des Édentés, une petite fa- 
mille, qui compte des représentants en Afrique et en Asie. 
Le Philodatus indicus, espèce à laquelle appartient le 
spécimen en question, n'avait pas encore été signalé dans 
cette région et n'était connu que dans l'Asie continentale. 

Cet animal ne sort presque jamais de jour ; il reste ren- 
fermé dans sa tanière en attendant la nuit, pour se mettre 
en chasse ; il se nourrit de fourmis ; pourvu d'une langue 
cylindrique, très longue et épaisse, toujours enduite d'une 



MÉNAGERIE 303 

salive gluante, il attrape les fourmis en plongeant cette 
langue dans les fourmilières, à la façon de ses congénères 
des continents. Sa chair est très appréciée des naturels. 

Désirant l'étudier de près, je le gardai vivant près de 
moi; pendant la journée il ne fit pas un mouvement; le 
soir venu, tout confiant, je l'enfermai sous une chaise en 
rotin pour passer la nuit; il y resta tant que j'eus de la 
lumière ; mais, dès qu'elle fut éteinte, et à peine étendu sur 
mon lit, j'entendis mon animal commencer de se mouvoir, 
puis tout d'un coup un grand bruit dans la chambre comme 
si quelqu'un courait sur le plancher avec des sabots ; je me 
lève rapidement, j'allume une bougie et aussitôt le silence 
se fait. J'appelle un de mes hommes, et nous regardons à 
l'endroit où devait être mon fourmilier : la cage était vide ; 
je cherchais partout sans le trouver, quand tout d'un coup 
une masse tomba à mes pieds : c'était mon animal qui, 
grimpé à un porte-manteau mobile, venait de se laisser 
choir. 

Ayant fermé toutes les portes, je le fis marcher : je 
m'expliquai bientôt le bruit de sabots que j'avais entendu ; 
l'animal pour courir se tient perché sur la pointe de «es 
ongles, qui sont cornés rtBt très forts; il court très vite et 
grimpe avec beaucoup de facilité, même le long des murs 
raboteux d'une case. 

En courant par la chambre il renversa une caisse, où 
j'avais un joli petit écureuil volant, animal également noc- 
tambule qui se mit à voler de tous côtés en jetant des cris 
aigus; j'eus beaucoup de peine à rattraper mes pension^ 
naires et à les enfermer dans leurs cages respectives, que 
je consolidai de façon à pouvoir dormir. Cet écureuil volant 
{Sciuropterus pulveruientus, Gunth.) a été récemment dé- 
crit par M. Gunther d'après des spécimens provenant de 
Penang et de Malacca. Les sciuroptères ou écureuils vo- 
lants, qui se trouvent en Asie, en Europe et en Amérique, 
ont le régime des rongeurs et bondissent de branche en 
branche ou même d'un arbre à l'autre, en se soutenant au 
moyen des parachutes qui s'étendent entre leurs membres 
antérieurs et postérieurs. 



304 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le lendemain, je tuai les deux animaux avant qu'ils se 
fussent détériorés en captivité. 

Je mentionnerai encore un petit animal que tout le monde: 
fuit comme la peste : c'est le Midaus, petite bête à museau 
pointu, de la grosseur d'un beau rat ; elle a une tête rifi^' 
pelant au premier abord celle d'un porc ; son poil est râs; 
sa queue, rudimentaire, est un petit appendice d'un demi» 
centimètre de longueur sans poil. Il appartient au même 
genre que le Teledu de Sumatra. Par la disposition de «»' 
pieds, nettement plantigrades, et par son système dentaire^ 
il se rapproche des blaireaux. 

Un jour, revenant de la chasse, je sentis près du village 
une odeur infecte, qui allait en augmentant à mesure que 
j'approchais de chez moi; quand je fus rentré, Todeur 
devint insupportable; ayant demandé la cause, Mariano 
m'apporta au bout d'une corde un petit animal qui se dé- 
battait, c Voilà, me dit-il, le Bontoc que tu demandais l'autre 
jour aux Tagbanuas ; tout le monde voulait que je le jetasse, 
mais il n'y a pas de danger! c'est trop difficile à prendre. > 

Il avait eu raison de ne pas le jeter, mais il aurait pu le 
tuer, car, pour l'avoir eu vivant quelques moments, nous en 
fûmes empestés pendant plus cî'lin mois. Cette odeur est 
tellement intense, désagréable et persistante, que le soir 
même je dus aller demander à diner à mon ami Bisguerra, 
après m'être changé des pieds à la tête et avoir pris un 
bain, ma case étant absolument intenable. 

Le 2 novembre 1883, je repartis à bord de la canonnière 
El Filipino, avec le nouveau commandant, don Âlonzo 
Morgado ; nous devions naviguer ensemble pendant vingt- 
deux jours. A 6 heures nous sortions de la baie de Puerto- 
Princesa, et, après nous être élevés à 2 milles dans l'est, 
nous nous dirigions vers le nord jusqu'à Tapul, où nous 
ne restâmes qu'une heure; de là nous gagnons l'embou- 
chure de la rivière Babuyan, où nous arrivons vers 2. heures 
de l'après-midi. 

Pendant que la canonnière reste mouillée devant l'em- 
bouchure de la rivière, je vais avec une baleinière relever 
le cours de ce petit fleuve ; mais je ne puis le remonter que 



VOTAGE A MIDDANAO ET A SOULOU 307 

sur un parcours de 4 kilomètres. Au point où je m'arrêtai, 
la rivière, malgré un ou deux bas-fonds, était navigable 
pour ma baleinière. L'eau cesse d'être Baumâtre à 2 kilo- 
mètres environ de sou embouchure ; le courant, assez rapide, 
est de 1 1/2 à 2 i/i milles à l'heure ; près de celte rivière, 
le village du même nom est situé à 1 kilomètre de son 
embouchure. Dans ce village, j'espérais pouvoir étudier les 




■V-- 



Bataks, qui viennent parfois apporter de l'almaciga (copal), 
qu'ils échangent principalement contre du riz ; mais les 
fortes pluies des jours précédents les retenaient dans leurs 
montagnes ; et il me fut impossible de les rejoindre dans 
mes excursions, car ils fuient à l'approche de tout Européen 
et ne traitent qu'avec quelques Indiens. 

C'est de celle partie de l'île Pslaouan que les Espagnols 
tirent la plus grande partie des joncs blanrs dont ils font 
des cannes de commandement et qui atteignent des prix 
fort élevés lorsqu'ils sont sans tache 

Nous continuons notre route vers le nord jusqu'à la 
pointe Acanlilada et, de là, jusquau mouillage de la ri- 

Le 3 novembre, au matin, nous levions l'anere pour Bur- 
bacan, autre rivière ù 40 milles plus au nord, où nous 



308 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

arrivions dans l'après-midi. La marée, fort basse en ce mo- 
ment, nous empêcha de descendre à terre, et nous remîmes 
Texcursion au jour suivant. Nous ne pûmes le lendemain 
matin, comme nous l'avions projeté, aller à terre, vu l'étal 
de la mer ; le vent ayant fraîchi pendant la nuit et mena- 
çant de s'élever encore davantage, nous fûmes obligés 
d'aller chercher un mouillage plus sûr à l'île de Dumaran, 
au pied du village de ce nom. 

Le lendemain de notre arrivée, je partis en excursion à 
la montagne Obong, située au nord du village, qu'elle com- 
mande, et dont l'altitude n'est marquée sur aucune carte; 
le dessin la fait paraître beaucoup plus grande qu'elle n'est 
en réalité; elle n'a que 98 mètres d'altitude. Je passai la 
plus grande partie de mon séjour à faire des excursions 
aux environs, à pocher; mais mes efforts ne furent pas tou- 
jours accompagnés du succès que j'aurais désiré. 

Le 11 novembre, le vent du nord-est, qui nous retenait 
depuis le 4, ayant diminué un peu de violence, nous levons 
l'ancre à 9 heures du matin, pour continuer notre route, 
et, après avoir contourné les petites îles qui forment le port 
de Dumaran, nous nous dirigeons au nord. A 11 heures, 
nous avions avancé avec peine de 7 à 8 milles ; le vent 
fraîchissant de plus en plus, il faut virer de bord et, vu 
l'état de la mer, chercher un refuge au pied du village de 
Danlig et derrière les îlots et bas-fonds qui se trouvent en 
cet endroit. 

Le 12, à 7 heures du matin, le temps étant toujours 
mauvais, nous sommes obligés de retourner au mouillage 
de Dumaran; le 1»^ au soir le ciel s'assombrit de plus en 
plus, le baromètre descend : le vent, qui était au nord- 
est, saute au nord-ouest, accompagné de fortes pluies 
et de violentes rafales. Le lendemain matin le baromètre 
continue à descendre jusqu'à 757 millimètres, le vent passe 
au sud-ouest. A 10 h. 30, 756 millimètres; à 11 heures, 
755; à 3 h. 50, 754; à 4 h. 45, 753 millimètres, limite 
extrême de la baisse ; jusqu'à 5 h. 55, le baromètre oscille 
entre 753 et 754 millimètres; à partir de 6 heures, il 
remonte irrégulièrement, sans toutefois aller plus haut que 



VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOU 309 

754 millimètres 8 dixièmes ; cela donne une différence de 
4 millimètres avec l'état normal moyen : c'est, pour cette 
région, presque un maximum. d'écart. La variation baro- 
métrique en temps normal est de 2 à 3 millimètres ; quand 
elle arrive à 4 millimètres, il y a menace de tempête. 

Heureusement que ce vagio nous prit étant à l'ancre et 
bien abrités ; le vent souffla avec violence, accompagné par 
moments de pluies torrentielles. A 7 heures du soir, le com- 
mandant, qui avait fait, au début de la tempête, mouiller 
sur deux ancres, fit allumer les feux ; nous passâmes la 
nuit sous vapeur, mais nous ne pûmes nous coucher que 
vers 4 heures du matin, heure à laquelle la tourmente 
s'éloigna de nous. 

Le 18 novembre 1883, à 7 h. 40 du matin, nous levons 
l'ancre de nouveau, pour remonter vers le nord. Après nous 
être dégagés des îlots qui environnent Dumaran, nous allons 
jusqu'à la pointe Bay et de là au nord-est, direction qui 
nous fait passer entre l'île Paly et la Paragua. Nous sui- 
vons la même route jusqu'à l'extrémité nord de l'île Ica- 
dambanuan, et enfin jusqu'à l'île MaitiagUit, où nous mouil- 
lons dans une petite baie assez bien abritée, après avoir fait 
32 milles. Dans cette baie se trouve un village d'une dou- 
zaine de cases, qui porte le même nom que l'île. 

Les 18 et 19, j'allai faire des excursions dans les mon- 
tagnes, dont la plus haute atteint à peine 140 mètres d'al- 
titude. 

La végétation y est la même qu'à Palaouan. Quant à la 
faune, pendant mon court passage, j'ai tué deux oiseaux et 
un mammifère que je n'avais pas ; mais je n'ai pas vu le 
singe blanc, que l'on m'avait assuré être dans ces parages. 
A Maitiaguit, le singe blanc se change en un écureuil de la 
même couleur, que tout le monde a vu, ainsi que nous, à 
Icadambanuan. Mon ami Morgado me promet qu'à notre 
retour nous toucherons à cet endroit et que nous cherche- 
rons cet animal, singe ou écureuil, qui paraît aussi difficile 
à trouver que le merle blanc. 

A bord de notre canonnière nous avons un jeune bota- 
niste espagnol, M. Maeso, qui, tout en courant après ses 



310 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

plantes, fait des collections de tout genre dont il fait hom- 
mage à ses chefs. Malheureusement, le pays n'est pas riche, 
et le mauvais temps nous retient à bord plus souvent que 
nous ne le voudrions. Cependant quelques pêcheurs nous 
apportent leur pêche, et;le jeune Maeso se précipite dessus ; 
comme les poissons sont assez nombreux, nous pouvons Fun 
et l'autre réunir quand même une collection intéressante. 

Le 20, la mousson s'accentue, et nous sommes obUgés 
d'abandonner notre projet de contourner la pointe nord de 
l'ile Palaouan. Le commandant Morgado ne peut, avec sa 
canonnière, dont la machine est avariée, affronter les vents 
de nord-est. Nous devons revenir sur nos pas, et, le jour 
même, nous mouillions au pied du fort qui protège l'ex- 
ville de Tay-Tay. Cette ville, pendant longtemps la capitale 
de la province de Calamianes, a été abandonnée pour cause 
d'insalubrité ; il ne reste debout que le fort, la tour et l'en- 
ceinte, qui sont en assez mauvais état, et les ruines de la 
casa real. 

N'ayant pas eu de viande de boucherie depuis notre 
départ de Puerto-Princesa, j'achetai, au prix de 10 francs, 
un mouton : seulement, le propriétaire me dit de le tuer 
moi-même ; il me désigna un jeune mâle, que j'abattis d'un 
coup de fusil. 

Le soir, quand on nous servit Tanimal, il nous fut im- 
possible d'y goûter, tant était forte l'odeur de la bêle. 
L'équipage, moins difficile, s'en régala, malgré ou peut- 
être à cause de l'odeur. 

Après avoir renouvelé nos vivres, nous allons nous abriter 
pour la nuit dans une petite baie à l'ile d'Icadambanuam. 

C'est ici que nous devons trouver le singe ou l'écureuil 
blanc; aussi formons-nous le projet de partir tous en chasse; 
le jeune Maeso dit qu'il emportera aussi son fusil, espérant 
bien, tout en faisant de la botanique, descendre l'animal 
s'il se présente. Le mécanicien et moi nous devons, avec 
les chasseurs, faire une battue en règle dans l'île, chose 
relativement facile, la brousse étant moins impénétrable que 
dans d'autres parties de l'archipel. 

Au petit jour on part, comptant sur une chasse abon- 



VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOU 314 

dante. Mais nous ne devions pas pousser jusqu'au bout 
notre excursion à la fois cynégétique et zoologique. A 
10 heures tout le monde est de retour ; il a fallu rejoindre, le 
sifflet de la machine ayant sonné la retraite : il faut quitter 
notre mouillage au plus tôt, car la houle devient forte ; et 
notre canonnière ne peut tenir la mer pendant la mousson 
du nord-est. 

Tandis que l'on fait l'appareillage, j'examine le butin 
rapporté par tous les chasseurs ; je n'y trouve pas le fameux 
singe blanc tant convoité, mais une espèce d'écureuil avec 
le dos gris et le ventre blanc ; je demande si personne n'a 
vu un animal entièrement blanc : tout le monde dit non ; 
notre jeune botaniste seul prétend avoir tiré un animal tout 
blanc, qui s'est enfui, mais je crois, et je m'empresse de lui 
exprimer ma manière de voir, qu'il n'a vu que le ventre 
d'un écureuil semblable à ceux que nous avons tués ; cela 
le met fort en colère...., mais d'autres préoccupations vien- 
nent bientôt changer le cours de nos idées. 

Pendant que nous examinions et discutions sur la chasse, 
notre petit vapeur était sorti de la baie. Tant que nous 
étions restés à l'abri de l'île, le navire s'était bien comporté ; 
mais, quand nous débouquâmes, les grandes lames, venant 
du large, soulevées par un vent du nord-est assez fort, nous 
faisaient rouler bord sur bord et menaçaient de nous char- 
rier comme une vulgaire coquille de noix. Le commandant 
Morgado, voyant le danger de cette situation, prit le parti 
de s'élever vers la haute mer, afin d'éviter d'être brisé sur 
les rochers qui bordent la côte. C'est à peine si la force de 
la machine nous permettait par moments de résister à la 
lame. 

Profitant de quelques embellies, la canonnière parvient 
à s'élever assez haut pour virer de bord et gagner l'île Paly, 
où nous nous trouvons à l'abri; de là nous continuons 
notre route à travers les bancs et les îlots, qui brisent les 
lames et nous protègent contre la violence de la mer. 

Le 23, nous étions de retour à Puerto-Princesa. Je passai 
le mois de décembre à faire diverses excursions dans les 
environs. J'explorai la baie de Puerto-Princesa et les diffé- 



ai 2 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

renis cours d'eau qui s'y jettent. Tout le terrain qui borde 
la baie est bas, marécageux et couvert de palétuviers; les 
montagnes et terrains fermes se trouvent, dans cette partie, 
assez éloignés de la baie. 

Un jour, revenant d'une de ces excursions, mon chasseur 
Mariano m'apportait une jolie vipère, appelée dans le pays 
Daum-Palaye. L'animal se tordait autour du bâton auquel 
il était amarré. Très satisfait de celte nouvelle pièce, je 
m'empressai de la mettre dans l'alcool. Après l'avoir déta- 
chée, je pris la tête dans la main gauche et le corps dans la 
main droite ; Mariano ouvrit le flacon en tôle contenant l'al- 
cool, et je lui recommandai de le refermer aussitôt. 

Au moment où je lâchais le serpent, mon Indien, ayant 
peur qu'il ne s'échappât, voulut fermer trop vite et m'at- 
trapa avec le couvercle la main gauche, qu'il précipita 
ainsi sur la droite : la vipère en profita pour me mordre ; 
je lâchai l'animal dans l'alcool ; puis, ayant fait une incision 
à l'endroit de la morsure, j'y versai quelques gouttes d'acide 
phénique pur. 

Mon chasseur, pendant ce temps, me rassurait à sa 
façon : < Tu sais, monsieur, ça c'est une mauvaise mor- 
sure ; dans mon pays, tous ceux qui sont mordus par le 
Daum-Palaye en meurent au bout de deux heures. Tu 
sais, monsieur, ça mauvais; il n'y a pas de remède; au 
bout de deux heures on est mort. » 

Que le lecteur ne croie pas que mon Mariano s'exprimât 
d'une voix émue ou seulement agitée ; non, tout cela était 
dit tranquillement, avec indifférence, comme si je n'étais 
pas en cause. Après m'être pansé, je lui annonçai qu'il pou- 
vait être tranquille, que je ne mourrais pas; puis j'allai me 
coucher pour étendre mon bras, afin de ne pas accélérer la 
circulation du sang, et je m'endormis. 

Trois heures après, m'étanl réveillé, je trouvai mes 
hommes dormant ou fumant ; pas un n'était reparti en 
chasse, s'étanldit qu'il était inutile de sortir, puisque j'allais 
mourir. Mon chasseur Mariano, après m'avoir regardé, me 
dit : c Tu me donneras de cette médecine-là. — Pour- 
quoi? lui dis-je. — Parce que c'est la première fois qu'un 



VOYAGE A MINDANAO ET A SOULOC 313 

homme mordu par an Daum-Palaye n'est pas mort au 
bout de deux heures. » Je lui donnai un flacon d'acide phé- 
nique, et tout le monde partit dans les bois. 

La morsure du Daum-Palaye est très dangereuse et 
entraîne généralement la mort; mais je n'avais guère eu 
que Tépiderme attaqué; j'avais pu faire immédiatement une 
incision et une cautérisation énergique avec de l'acide phé- 
nique : il n'y avait pas grand danger; j'eus toutefois le bras 
engourdi pendant trois ou quatre jours. 

Le 23 février, le gouverneur me pria de servir d'inter- 
prète à des naufragés américains qui venaient d'arriver sur 
trois canots. Leur navire, superbe trois-mâts, avait touché 
la veille sur un banc dont ils se croyaient encore assez 
éloignés. Toujours est-il que le navire, poussé par une 
forte brise, talonna trois fois et ne parvint à se sauver que 
grâce à une pompe à vapeur installée à bord. Après avoir 
touché, le capitaine, tout en s'occupant d'assécher la voie 
d'eau, fila, toutes voiles dehors, vers l'île de Palaouan; 
quelques heures après, il vint échouer sur les bancs qui 
l'entourent, et l'équipage gagna la terre, où il ne croyait pas 
rencontrer d'Européen. Les canots, ayant vu la baie de 
Puerto-Princesa, y entrèrent et vinrent accoster à l'aponte- 
ment. Le gouverneur offrit l'hospitalité au capitaine et à son 
épouse, qui s'était blessée à la jambe en embarquant dans le 
canot. On lui prodigua les soins nécessaires, et, peu de jours 
après, tout le monde partit sur un vapeur pour Manille. 

Le 1*' janvier 1884, une forte attaque de dysenterie 
m'obUgea à garder le repos pendant une quinzaine de jours. 

Malgré mon état maladif, je pus me rendre le 9 chez le 
gouverneur et saluer le vice-roi des Philippines, le général 
Joaquim Jovellar y Soller, qui faisait sa tournée d'inspection. 

Je reçus de Son Excellence un très aimable accueil, et 
le général m'assura que, d'après ses ordres, je trouverais 
partout aide et protection en cas de besoin. 

Je le remerciai et retournai cahin-caha, sous un soleil de 
plomb, à mon logis, où je dus rester encore plusieurs jours 
malade ; je [)ris alors le parti d'aller faire en mer un voyage 
de quelques jours. 



314 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Ayant poussé jusqu'à Manille, d'où j'expédiai les collec- 
tions réunies depuis le dernier envoi, je repartis ensuite 
pour l'île de Balabac. Je ne m'y arrêtai cette fois qu'un ins- 
tant, ainsi qu'à Soulou (Jôl6), que je trouvai encore émue de 
la mort de deux officiers tués par des Juramentados. Assis 
devant le magasin d'un Chinois, ils lisaient des lettres de 
leurs familles que le courrier venait d'apporter, quand ils 
furent tués. 

L'un d'eux eut la tête tranchée du premier coup, sans 
môme avoir vu l'agresseur ; le second put parer le premier 
coup avec la main, qui fut coupée net, mais il mourut du 
second coup porté par son assassin. 

Un docteur militaire, qui se trouvait avec ces deux infor- 
tunés, averti probablement par la chute de ses compagnons, 
put se défendre, quoique sans armes, en se jetant vivement 
sur son adversaire ; il sauva ainsi sa vie, mais le malheu- 
reux sortit de là avec un bras de moins et d'horribles bles- 
sures faites par le kriss. 

Les trois Juramentados furent tués presque immédiate- 
ment par les Indiens et les soldats accourus aux cris de 
Morost Moros! Depuis cette époque, il est interdit à tout 
officier ou soldat de sortir sans armes. 

Le 20, nous touchions aux îles Basilan, groupe occupé 
quelque temps par la France en 1845, et dont nos officiers 
de marine ont dressé une excellente carte. 

La capitale, Isabela, est située sur la principale île du 
groupe. On y trouve un arsenal maritime, le seul de ces 
régions, où l'on peut faire des réparations d'une certaine 
importance aux canonnières chargées du service dans le sud 
des Philippines. 

Le jour môme, nous mouillions devant la ville de Zam- 
boanga, à l'extrémité sud-ouest de l'île de Mindanao. De là, 
je repassai à Soulou, et je profilai des quelques heures de 
séjour pour aller chasser aux environs de la ville. 

Le 10 mars, j'arrivais à l'île de Balabac, située entre la 
pointe nord de Bornéo et l'extrémité sud de Palaouan, mais 
plus rapi)rochée de cette dernière île, dont elle semble un 
prolongement. Sa plus grande longueur du nord au sud 



V0TA6E A mnOANAO ET A SOUt-Otl 315 

atteint à peine iO milles; sa plus grande largeur est de 
4milleset tiemi. Le relief de l'île de Balabac est relative- 
ment assez élevé, et la plus grande altitude que l'on a coii>;- 
latée atteint 400 mètres au-dessus de la mer. Cette île, 
complètement boisée, est très riche en bois de construc- 
tion. 



Le gouvernement espagnol y a fait un essai de colonie 
agricole pénitentiaire, qui n'a pas donné de résultat satisfai- 
sant, bien que le terrain y soit plus riche qu'à Palaouan. 
Quelques-unes des montagnes sont volcaniques, les autres 
madréporiques ; on y rencontre des traces de fer ; quelques 
naturels prétendent qu'il y a du charbon, mais le fait est 
loin d'être vérifié. L'île n'est occupée que sur un seul point, 
à k baie de Calandarang, dont l'entrée est éclairée par un 
feu qui s'aperçoit à 10 milles au large. 

Le gouverneur actuel, don Manuel de Elisa, se disjjose 
à en établir un second au sud de l'île, à l'entrée de la baie 
de Clarando, ce qui rendra un immense service à la naviga- 



316 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

tion, très périlleuse dans ces mers, semées de bancs et d'îlots 
très nombreux. 

La colonie est presque exclusivement composée de presi- 
darios (forçats), de soldats et marins, et de quelques Chinois 
entre les mains desquels se trouve le commerce de cette île. 

Les établissements officiels se composent d'une caserne, 
de deux hôpitaux et de la résidence du gouverneur ; le tout 
est construit en bois, et dans un état complet de vétusté. 

Dans la baie il y a une petite canonnière, mais le mauvais 
état de la coque et de la machine ne lui permet plus de 
prendre la mer ; le dernier service rendu par cette canon- 
nière a été de sauver l'équipage d'un navire français échoué 
sur un des bancs de la passe. Ce ne fut pas sans de grandes 
difficultés, car le commandant fut obligé de revenir deux 
fois au port pour réparer sa machine ; à la troisième tenta- 
tive seulement, il put arriver jusqu'à nos compatriotes nau- 
fragés et les ramena à Balabac, où le gouverneur leur 
donna l'hospitaUté et les moyens de revenir à Manille. 

Les habitants de l'île sont des Malais ; la plupart de ceux 
que j'ai vus présentent le double prognathisme alvéolo- 
dentaire. J'ai pris les mesures anthropométriques de trois 
de ces insulaires. L'un d'eux a la mâchoire absolument anor- 
male et rappelant celle d'un poisson que j'ai eu l'occasion 
de disséquer. Un autre a les dents de la mâchoire supérieure 
limées et plates comme celles de certains crânes provenant 
des grottes funéraires : le même individu a les yeux bleu 
foncé. Ces indigènes ont les cheveux noirs et lisses, la taille 
peu élevée; ils vivent de chasse et de pêche. 

Le commerce de Balabac, fort restreint d'ailleurs, con- 
siste principalement en rotin et cire, que l'on trouve dans 
les montagnes de cette île et des îles voisines; en trépang, 
que l'on trouve en abondance dans toutes ces mers. 

Pour le moment aucun navire de provenance étrangère 
ne peut encore trafiquer à Balabac, mais cela paraît devoir 
changer d'ici peu ; le gouverneur des Philippines ayant ap- 
prouvé le projet de don Manuel, le port va être habilitado, 
c'est-à-dire que les navires auront la liberté du trafic après 
payement des droits de douane. 



VOYAGE A. «NDANAO ET A SOtTLOU 317 

Le port est parfois visilé, en dehors du coiinipr de Ma- 
nille, qui y vient tous les vingt-huit jours, par quelques 
navires marchands tuiglais de la Bornéo British Company, 
qui fait le commerce sur la ci'ite ouest de Palaouan et sur 
les côtes de Bornéo. Les mêmes navires poussent jusqu'à 
Souloii et aux îles Tawi-Tawi. 




{TragiUia KaneJul) 



C'est surtout sur la côte ouest, de Palaouan à Calasiao, 
vers le neuvième degré de latitude, que se font les échanges 
de marchandises européennes et de nz contre du rotin, de 
la cire, des nids d'hirondelles, du trépang, de la nacre et 
des perles. 

La faune est à peu de chose près la même qu'à Palaouan ; 
cependant j'y ai observé demc mammifères et un oiseau que 
je n'avais pas vus dans celle dernière contrée. Dans mes 
chasses, j'eus l'occasion de rencontrer un petit animal fort 
gracieux, qui ne se trouve que dans l'île de Balsbac. Il est 
complètement inconnu auv Philippines, quoique le même 
genre existe dans les îles malaises, dans la presqu'île de 



318 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

Malacea, où j'ai eu Toccasion d'en tuer en 1869, en Gochin- 
chine et à Poulo-Condore. Je veux parler du Tragulus Km- 
chil, gentille petite béte ressemblant à un cerf lilliputien; 
le mâle est armé de deux jolies petites cornes très effilées; 
la femelle est encore plus petite. La chasse en est fort dif- 
ficile, surtout sans chien. Il est si petit qu'on croit voir passer 
un gros rat, et sa vitesse est telle qu'il a disparu avant que 
Ton ait pu épauler son fusil. Les naturels de l'île le pren- 
nent surtout au piège, ce qui m'a permis d'en avoir de 
vivants, mais il meurt assez vite en captivité, et parfois se 
tue ea cherchait à fuir. 

Sa chair est un mets, sinon exquis, tout au moins très 
bon : j'en ai mangé avec plaisir, bien que je l'aie trouvée 
un peu molle. 

Le 5 avril, je prenais congé de mon ami Bisguerra, que 
j'avais retrouvé à Balabac et qui m'avait donné l'hospitalité. 



CHAPITRE XV 



LES TAGBÂNUâS — MŒURS ET COUTUMES 



De retour à Palaouan, je repris l'exploration de la baie 
(le Puerto-Princesa et des rivières qui viennent y débou- 
cher, décidé à aller ensuite chez les Tagbanuas pour étudier 
leurs mœurs et leurs coutumes. 

La baie de Puerto-Princesa, située sur la côte est de 
Palaouan, est profonde, dirigée du sud au nord, et ses bords 
sont découpés par des baies secondaires au fond desquelles 
viennent déboucher de nombreux cours d'eau. Puerto-Prin- 
cesa est construit sur une langue de terre qui abrite la baie 
des vents de l'est. L'entrée de la baie est marquée par deux 
promontoires, la pointe Bancao-Bancao au nord et la pointe 
Banagtavan au sud. A marée basse, une partie du fond 
vaseux de la baie découvre sur la côte ouest. Parmi les 
nombreux rios qui se déversent dans la baie de Puerto- 
Princesa, nous ne signalerons que les principaux, le rio 
Garamuran tout au nord, le rio Panacan au nord-ouçst, les 
rios \guahit et Binuan à l'ouest. 

Deux ou trois petites îles à noter, l'île Cana au fond de 
la baie et l'île del Rio à l'embouchure de l'Yguahit. 

De la ville on aperçoit diverses chaînes de montagnes : 
vers le nord-ouest, les monts Pulgar (1208 mètres) et 
Beaufort (1121 mètres) ; vers le sud-ouest, la Cordillera de 
la Aldea et celle des très Picos. 

Le 8 avril, à 5 heures du matin, je partais pour le haut 



320 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

de la rivière Yguahil, où j'espérais trouver un ou deux vil- 
lages indigènes. 

La rivière Yguahit se jette dans la baie directement à 
l'ouest du Pueblo, capitale de l'île; sa direction générale 
est ouest; elle n'est navigable que sur un parcours de 
3 milles et demi à peine. 

Les indigènes l'appellent la grande rivière ; son eau est 
douce jusqu'à un mille de l'embouchure. Pendant l'espace 
d'un mille environ, elle coule à travers les palétuviers et 
les pandanus, puis les rives s'élèvent régulièrement et sont 
entièrement boisées. 

Le terrain forme une plaine accidentée jusqu'au pied des 
monts Pulgar et Beaufort. Le sol, argileux et ferrugineux, 
est peu cultivé par les indigènes. 

A 8 heures du matin, je m'arrAtais à la case du chef 
lagbanua; elle est perchée sur la berge de la rivière à 
3 mètres au-dessus de l'eau et près du confluent du premier 
affluent de gauche de l'Yguahit. En suivant cet affluent 
pendant environ 800 mètres, j'arrivai à la case de Torrès, 
Tagal qui exploite cette région et chez lequel je m'installai 
pour quelques jours. 

Les cases des Tagbanuas, construites sur pilotis, comme 
toutes les cases indigènes des Philippines, sont petites el 
mal bâties; les indigènes y couchent entassés les uns sur 
les autres, pAle-mAle avec leurs chiens et même des porcs. 

Les pilotis qui les supportent sont faits de forts madriers 
formés d'un arbre plus ou moins gros, suivant la grandeur 
de la maison, et plantés debout à des distances variant de 
2 à 4 mètres. Ici, ces poteaux sont nombreux, mais tous 
très minces, sauf ceux placés aux quatie angles de la case. 
Dans le cas actuel, ils n'atteignent pas la grosseur du poi- 
gnet; la case est toujours pourvue d'un toit, et parfois de 
murs faits de feuilles d'arbre, mais il y a rarement une 
porte ; d'autres fois, l'habitation se compose d'un simple plan- 
cher sur pilotis, à peine abrité par quelques branchages. 

On m'a parlé de grands villages, dans le sud de l'île, où les 
habitations seraient mieux faites, mais je n'ai pu parvenir 
jusque-là. Partout où j'allais, je devais voir beaucoup d'ha- 



LES TAGBANUAS — MOEUKS ET COUTUMES 321 

bitants, de nombreuses populations ; une fois sur les lieux, 
je ne trouvais que quelques abris et peu d'individus. 

Les Tagbanuas ou, comme ils l'écrivent, les Tabanuas, 
sont petits, et, bien qu'ils paraissent présenter le type ma- 
lais, il y a lieu de les regarder comme des métis de Malais 
et de Negritos, de même que les autres populations métisses 
de rarchipel. 

Malgré leurs répugnances et la crainte qu'ils éprouvaient 
à la vue de mes instruments, j'ai pu prendre quelques 
mensurations anthropologiques sur seize individus, dont 
quatre femmes : une de ces dernières, quoi qu'en dise sa 
mère, est une métisse chinoise, d'après ses yeux relevés 
en haut et en dehors. 

Les Tagbanuas ont une religion, et leurs dieux ou esprits 
sont au nombre de quatre. Le premier, le dieu d'en haut, 
du ciel, s'appelle Magnisda ou Nagabcaban ; celui delà mer 
a nom Poco et parait être le bon génie : il est invoqué dans 
les maladies ; celui de la terre est Sedumunadoc^ que l'on 
prie pour les récoltes, et le quatrième, qui réside dans les 
entrailles de la terre, est désigné sous le nom de Tablacoud. 

Les Tagbanuas ont deux espèces de prêtres : les uns, qui 
président aux fêtes et pontifient, sont les sacrificateurs ; les 
autres sont rebouteux et soignent les malades. Nous y re- 
viendrons. 

Les sacrificateurs, que l'on appelle quelquefois, mais 
improprement, divdta, sont les véritables prêtres. Tous les 
ans, lorsque la récolte du riz est achevée, les Tagbanuas 
célèbrent une grande fête. A l'appel du sacrificateur, tous 
les fidèles se hâtent de se réunir sur la plage, apportant 
des victuailles de toutes sortes. Tout le monde étant réuni, 
le prêtre prend les poules et les coqs apportés pour la cir- 
constance, et, les attachant par les pattes à des branches 
d'arbre , il les tue à coups de bâton , mais il n'en peut 
donner qu'un à chaque animal ; celui qui échappe au coup 
qui lui est destiné est aussitôt relâché et mis en hberté ; le 
dieu Poco le prend sous sa protection, et personne ne peut 
désormais le tuer ; ceux qui succombent au premier coup sont 
assaisonnés, cuits H mangés. 

21 



32â VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Toules les victimes étant tuées et le repas préparé, on 
consomme les vivres, on se livre à la danse et on facilite la 
digestion à l'aide de fréquentes rasades d'eau-de-vie de riz 
de fabrication indigène. 

Vers minuit, au moment où l'étoile Buntala (probable- 
ment la planète Jlipiter) passe au méridien, le prêtre entre 
dans la mer jusqu'à mi-corps, tout en dansant et en pous- 
sant devant lui un radeau sur lequel sont placées les offrandes 
au dieu Poco» 

Le radeau, fait en bambou, a environ 1 mètre 50 centi- 
mètres de côté et porte, dans des soucoupes ou sur des 
feuilles de bananier servant au môme usage, du riz, du 
poisson, des poulets cuits, divers plats doux au miel, au coco 
et au riz. On joint à tout cela quatre petits poulets vivants 
(le quatre ou cinq jours. 

Le radeau est lancé à la merci des flots, et on attend avec 
une vive anxiété ce qui va advenir, car, si Toffrande esl 
ramenée par la mer ou par le vent sur la plage, c'est un 
mauvais signe, et le peuple est plongé dans la consterna- 
tion et le désespoir ; Poco refuse les offrandes et va châtier 
ses adorateurs. Mais si le radeau disparaît, entraîné par les 
flots, tous se livrent à la joie ; l'année sera heureuse. 

Les Tagbanuas ont encore des fêles de commande, don- 
nées par des gens assez riches pour offrir un grand festin. 
Celui qui donne la fête fait venir le prêtre ; la fête com- 
mence à la nouvelle lune et se continue jusqu'au dernier 
jour de sa révolution mensuelle. 

Le prêtre vient toules les nuits chanter et danser ; mais 
le festin, le nœud de la fête, le great attraction, n'a lieu 
que lorsque la lune est à son dernier jour. 

La fête alors est complète : on mange, on boit à satiété 
jusqu'à ce que l'ivresse soit générale et qu'elle n'épargne 
ni les hôtes ni les invités. L'eau-de-vie de riz agit sur 
toutes les têtes. 

Pour fabriquer leur eau-de-vie de riz, les indigènes font 
fermenter du riz dans un grand vase en terre, puis ils se 
contentent d'ajouter de l'eau jusqu'à ce que la fermentation 
ne se produise plus. 



LES TAGBANDAS — MOEURS ET COUTUMES 325 

Quand une femme grosse reconnaît que la délivrance est 
proche, elle descend de sa case, et si la case est sur pilotis 
assez élevés, ce qui est fréquent, elle s'installe au-dessous 
avec son mari, qui servira d'accoucheur. 

Toutefois, lorsque l'accouchement ne se termine pas spon- 
tanément ou qu'il se prolonge , on appelle à l'aide un 
voisin, rarement une voisine, à moins que ce soit une 
femme vieille, et, dans ce cas, on s'adresse toujours à une 
pri^tresse. Au dire des naturels, tous les hommes sont plus 
ou moins accoucheurs. 

Quand l'accouchement est terminé, la mère prend l'en- 
fant, le porte à la rivière prochaine, et, après avoir lavé le 
nouveau -né, elle fait sa propre toilette. Alors seulement 
elle peut rentrer dans la case. 

Lorsque l'enfant est arrivé à l'âge de un ou deux ans, 
s'il paraît bien portant et qu'on juge qu'il vivra, on lui 
donne un nom ; mais, s'il semble avoir une mauvaise santé, 
les indigènes disent qu'il est inutile de lui en donner un. 

Les Tagbanuas sont mariés très jeunes, vers huit à 
neuf ans. Le futur doit payer au père de la jeune vierge 
une valeur de 10 à 50 et môme 100 francs. 

A Burlan, village tagbanua, les cérémonies du mariage 
ont lieu de la manière suivante. Les deux fiancés sont assis 
au milieu de la case ; le divata, ou prêtre, s'approche d'eux, 
une main remplie d'huile de coco, et, marmottant des paroles 
inintelligibles pour les individus présents, il prend de cette 
huile avec un doigt et trace une raie sur le bras de 
l'homme depuis l'extrémité de l'index jusqu'à l'épaule, 
[)uis, passant à la femme, il trace une ligne analogue en 
la prolongeant jusqu'au sein. 

Les Tagbanuas peuvent avoir plusieurs femmes, mais les 
riches seuls profilent de la permission ; on m'a cité un indi- 
gène qui en possède quatre. Lorsqu'il y a plusieurs femmes, 
tantôt elles vivent séparées dans de petites cases, tantôt dans 
les chambres de la maison du mari. 

Les disputes sont fréquentes entre ces dames, surtout 
lorsque les cadeaux faits par le mari à chacune d'elles 
ne sont pas exactement de même valeur, 



326 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Le mari habite pendant un certain nombre de jours avec 
l'une de ses femmes et doit consacrer un temps égal à ses 
autres épouses. 

Celle qui a l'honneur de recevoir son seigneur et maître 
lui doit la nourriture et de bons soins pendant toute la durée 
de son séjour. 

La durée du veuvage, pour l'homme comme pour la 
femme, est de trois années, pendant lesquelles ils ne peuvent 
se remarier ; mais, en payant une dispense au prêtre ou à 
la famille du conjoint décédé, le survivant peut convoler de 
nouveau. Si la femme qui meurt appartient à un homme 
ayant plusieurs épouses et que celui-ci reprenne une nou- 
velle femme avant les trois années révolues, c'est aux an- 
ciennes qu'il payera la dispense. Le prix de celle dispense 
est le m<^me que celui que l'époux a donné au moment de 
son mariage avec la femme qu'il vient de perdre. 

Lorsque les maladies se prolongent, les Tagbanuas font 
venir le prêtre, qui, suivant les cas, est mâle ou femelle. 
Quand ce rebouteux s'est renseigné sur le siège de la dou- 
leur qui affecte le malade, il le frictionne à sec avec la main, 
tourne trois fois autour du patient, en dansant, en appelant 
le divato (esprit), qui vient alors dans le corps du docteur 
sorcier et lui donne ainsi le pouvoir de guérir. Alors com- 
mence la cure. 

Le sorcier jette d'abord par la fenêtre une poignée de riz 
et une poignée de perles en verre aux esprits (signe de 
richesse) . Pour terminer la consultation, il prend une poule 
par les pattes et la sacrifie en la tuant d'un seul coup de 
bâton. Si elle meurt du premier coup, on la jette, car elle 
doit être chargée de tous les maux du patient ; si elle ne 
meurt pas, elle est libre pour le reste de ses jours : présage 
funeste, car le divato a refusé le sacrifice et le malade doit 
mourir. 

Les morts sont ensevelis dans un cercueil taillé dans un 
tronc d'arbre et fermé hermétiquement. On porte ce cer- 
cueil dans l'intérieur de la forêt et on le place sur les bran- 
ches d'un arbre. Quelquefois on construit un toit en chaume 
au-dessus, et on l'abandonne ainsi. Avec le mort on ense- 



LES TAGBANUAS — MOEURS ^T COUTUMES 327 

velit ses armes, ses ustensiles et ses ornements les plus pré- 
cieux. 

Les Tagbanuas sont une population misérable ; ceux de 
l'intérieur sont peu ou point vêtus. 

Les femmes ont des anneaux de cuivre et de rotin tressé 
aux poignets; la coiffure est dépourvue d'ornements; les 
femmes et quelques hommes qui ont de longs cheveux les 
attachent par derrière en forme de nœud. 

Ils mâchent le bétel, sont généralement très sales et cou- 
verts de maladies cutanées. 

La couleur de leur peau n'est pas très foncée ; leurs che- 
veux sont noirs, droits, lisses et très abondants. Les adultes 
sont très légèrement velus, la barbe est rare aux lèvres et 
au menton ; ceux de race très pure ont les deux mâchoires 
très prognathes. 

Le nez est souvent marqué seulement par ses lobules, qui 
s'élargissent et se gonflent. 

Ils n'ont pour armes que quelques lances, l'arc et les 
flèches; quelques-uns se servent de sarbacanes pour tuer 
de petits animaux. 

Les Tagbanuas ont une écriture qui diffère de l'écriture 
malaise, mais se rapproche beaucoup de celle des Javanais 
de Pasangan. 

Ils écrivent de bas en haut à partir de la droite. 

Je n'ai pu recueilHr que quinze signes formant l'alphabet 
et ceux qui représentent les nombres. L'individu qui m'a 
donné ces renseignements et qui a tracé ces caractères n'a 
jamais voulu écrire le nom du chef, parce qu'il est son beau- 
père. 

De même qu'à Balabac, deux ou trois de ceux que j'ai 
interrogés ont refusé de dire eux-mêmes leur nom. C'était un 
de leurs compagnons qui me le faisait connaître. Toutefois 
ce sont là des exceptions *. 



l. Nous avons remis à M. Alphonse Pinart, très versé dans les 
questions de linguistique, les documents que nous avons pu 
recueillir au cours de nos explorations chez les Tagbanuas. 
Après un examen des plus sérieux, M. Alphonse Pinart nous a 



328 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Profitant de mon séjour dans l'intérieur, je continuai 
d'augmenter mes collections; mes hommes me rappor- 

communiqué dans la lettre suivante les résultats de ses 
études : 

u Paris, le 22 novembre 18fô. 

tt Mon cher Marche, 

« J'ai examiné avec grand intérêt Talphabet tagbanua et les 
quelques mots de cette langue que vous m'avez fait l'amitié de 
me remettre : ces documents, malheureusement trop courts, ont 
un caractère scientifique exceptionnel, en ce qu'ils permettent 
d'élucider une question laissée jusqu'à présent en suspens, à 
savoir si les anciens habitants des Philippines écrivaient de 
haut en bas, de bas en haut, de gauche à droite, en lignes pa- 
raHèles, etc. Nous allons à cet effet, si vous le voulez bien, pas- 
ser en revue très brièvement les opinions des auteurs qui se 
sont occupés de la question, et je citerai presque mot à mot les 
paroles de mon excellent ami H. S. Pardo de Tavera {Contribu- 
don para il estudio de los antiguos alfabetos filipinos, Lorana, 1884). 

« Sinibaldo de Mas {Informe sobre las islas Filipinas, Madrid, 
1843, tome II, p. 26) écrit : » Le père J. de San-Antonio dit 
qu'ils écrivaient comme les Chinois, de haut en bas ». Le père 
Martin Zufiiga ainsi que Le Gentil et d'autres écrivains ont ré- 
pété les mêmes paroles. Le père J. de San Antonio {Cronica de 
la provincia de San Agustin a Sampaloc, 1737-44, tome I, p. 144) 
dit en effet : « Leur manière d'écrire propre était de haut en 
bas, en formant des lignes parallèles commençant à main gauche 
et continuant vers la droite ». Le Gentil (Voyages dans l'océan 
Indieiiy Paris, 1781, tome I, page 64) répète la même chose; mais 
Sinibaldo de Mas fait erreur en prêtant les mêmes paroles au 
père Martin Zuniga [Historia de las ilas Filipinas, Sampaloc, 
1803, p. 87), qui écrit que les habitants des Philippines avaient 
la même manière d'écrire que les Arabes, c'est-à-dire de droite 
à gauche. 

« Le père F. Colin (Labor evangelica, ministerios apostolicos de 
los observas de la Campania de Jésus, Madrid, 1663, p. 54) attri- 
bue aux Tagals la manière d'écrire de bas en haut, la pre- 
mière colonne à la gauche et suivant ainsi vers la droite. Mel- 
chisédec Thévenot (Relation de divers voyages, Paris, 1696), 
donnant le témoignage d'un religieux qui, suivant P. de Tavera 
{loc. cit., p. 8), doit être le père P. Chirino, indique qu'ils écri- 
vaient de haut en bas et ajoute plus loin qu'ils apprirent plus 
tard des Espagnols à écrire de gauche à droite. Ceci diffère des 
paroles du père P. Chirino, qui dit dans un important ouvrage 
(Relacion de las lias Filipinas y de la que in ellas han habajado 
los P, P, de la Campania de Jésus, Roma, 1604, p. 41) : • Hs 
ont pris de nous la manière d'écrire les signes de gauche h 



LES TAGBANUAS — MOEURS ET COUTUMES 329 

tèrenl quelques spécimens intéressants, entre autres un 
superbe oiseau, le Polyplection emphanes ou Napoleonis 
Less, un éperonnier. 

Le mâle de cette espèce a le plumage du paon; mais, 

droite, mais auparavant leur manière d'écrire était de haut en 
bas, la première colonne à gauche (si je me rappelle exacte- 
ment, dit-il) continuant vers la droite. » 

K Le père Domingo Esguerva (Carta de la lengua Bisaya de la 
provincia de Leyte et Manila, 1747, p. 1) nous apprend que les 
Bisayas avaient l'habitude autrefois (et encore beaucoup au- 
jourd'hui) d'écrire de bas en haut, plaçant la première colonne 
à main gauche. 

<( Voilà queUes sont les opinions des difîérents auteurs, et 
vous comprendrez combien les documents que vous m'avez 
fournis sont intéressants, puisqu'ils nous font connaître que 
les Tagbanuas, bien que depuis longtemps sous la domi- 
nation espagnole, ont conservé leur manière d'écrire antique, 
et que cette manière d'écrire est de bas en haut en commen- 
çant à main droite et continuant en colonnes parallèles vers la 
gauche. 

« L'alphabet ne contient que 15 lettres, se rapprochant en 
cela aux alphabets ilocano et pampango, et il lui manque 
le Y^ = pa et le C^O = ha des alphabets tagaloc et bisaya. 
Vous employez cependant \ep dans les transcriptions que vous 
me donnez : ne serait-ce donc pas là un oubli de votre infor- 
mant? Les voyelles employées en combinaison s'indiquent au 
moyen de points-voyelles, à l'exception de Ta» qui, s'il n'est 
pas prononcé séparément, est inhérent aux consonnes. 

Seul, a s'écrit ^ • ;[J = /; -^J = li; O = ai; u (ou), 
employé seul, est représenté par 'Vy * combiné avec une 

consonne, il s'écrit (c), ainsi C^ = au; ^ = lu. Les sons e 

et i se confondent, ainsi que u et q, 

a La lecture des textes écrits dans ces caractères est très 
pénible, aucune des consonnes usitées n'y étant indiquée, non 
plus que la plupart des voyelles suivant une autre voyelle. 

< .r 

Ainsi ^Y = loueta, terre, s'écrit simplement luta; Ç = aldao, 

w 

soleil, s'écrit ada; /\ = makaium, manger, s'écrit makau; 



^ 



330 



VOYAGE AUX PHILIPPINES 



comme il n'est pas plus gros qu'un petit faisan, je le 
trouve cent fois plus joli. Son corps est presque entière- 
ment d'un vert métallique ; sur la queue, il a deux rangées 
d'yeux, comme le paon; sa tête est verte et tachée de 
blanc; il est armé pour sa défense d'un double éperon : 
de là son nom. La femelle, plus petite de taille, est grise, 
tirant parfois sur le marron. 

J'ai cherché à conserver vivant un aussi joli animal; 
mais, comme le chevrotin, il se tue en cherchant à fuir. 

Pendant très longtemps les ornithologistes n'ont eu à 
leur disposition, pour étudier cette espèce d'éperonnier, 
que deux spécimens, dont l'un faisait partie de la collection 
du maréchal Masséna, et l'autre de celle du Muséum d'his- 
toire naturelle. On considérait ces oiseaux comme origi- 
naires de l'île de Bornéo ; mais les recherches de M. Everell 
et les miennes ont démontré qu'en réalité le Polyplection 



il 



€-« 



^p = i7ium, boire, inu; /^ = tagbanua, nom de la langue, 

vv 

s'écrit tabanii, et ainsi de suite. La personne qui lit un texte se 
trouve donc obligée de tâtonner afin de trouver le son exact 
qui lui est donné par la signification de la phrase : il n'est 
donc pas étonnant qu*ea raison de cette difficulté les habitants 
des Philippines aient presque partout remplacé leur alphabet 
national par l'alphabet latin. 

« Quant à la langue tagbanua, d'après les quelques mois que 
vous m'en donnez, elle parait très voisine du bisaya. — Je 
donne ici comme comparaison les noms de nombre en tag- 
banua et en bisaya : 





TAOBAMUA 


BISAYA 




TAGBANUA 


BISAYA 


1 


usa 


usa 





unome 


unum 


2 


dua 


dua 


7 


petou 


pitd 


3 


toulo 


totld 


8 


ualo 


ualo 


4 


oncpol 


upat 


Q 


siam 


siam 


5 


liaa 


lima 


10 


isampoulo 


na polo. 



(( Agréez, mon cher Marche, l'assurance de mes sentiments 
bien amicaux. 

« Alph. Pinart. » 

Ci-contre un tableau comparatif des principaux alphabets des 
langues indigènes des Philippines. 



et 





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es 




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PL, 




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&63 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Napoleonis se rencontre aux Philippines (Lujon), à Pa- 




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EpcrDuniar. 

m me genre se reti-onve dnns l'airhiiH'l 



XES TAGBANUAS — MŒURS ET COUTUMES 333 

Si mes hommes me rapportèrent quelques pièces inté- 
ressantes, il n'en fut pas de même des indigènes. 

Ces derniers ne voulaient pas partir sans avoir mangé 
leur ration. 

Je ne payais que par pièces rapportées ; mais la nourri- 
ture que je leur donnais était suffisante i>our la journée ; 
ils allaient se coucher dans un coin quelconque, quitte à 
me dire qu'ils n'avaient rien trouvé. Je payais assez cher 
cependant; mais, quand les naturels ne sont pas forcés de 
travailler, rien ne les tente» 

J'eus plus de succès en ce qui concerne la botanique, et 
les hommes chargés de me rapporter les plantes en rem- 
plirent ma case en peu d'heures. 

Voyant que je ne pouvais rien tirer de sérieux des habi- 
tants, je pris le parti de retourner vers le nord, dans 
l'espoir d'être plus heureux. 



CHAPITRE XVI 



LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 



Le 21 avril 1884, départ en banca (pirogue) pour 
gagner Tapul. Je me proposais de traverser l'île pour ga- 
gner la baie de Ulugan. 

Notre embarcation, la seule que j'avais pu trouver eiî 
état de faire un voyage, n'était pas pontée, et, de plus, elle 
manquait complètement d'équilibre. 

Au moment de partir, j'avais dû refuser un passager ou 
plutôt une passagère qui voulait aller absolument à Tapul 
rejoindre son ou ses amis. 

Cette banca avait à peu près 6 mètres de long et calait 
1 mètre à 1 m. 20. Il y avait à bord quatre rameurs 
et le patron, mes trois hommes, une femme passagère mal- 
gré moi, mon ami Berttoloty et moi. Il y avait encore toute 
une ménagerie : un gros porc, faisant plus de bruit que 
tout le monde, que je devais remettre au poste de Bahele, 
deux cabris, des poules comme provisions de bouche, que 
je devais emporter avec le riz, car, où j'allais, il ne fallait 
compter absolument que sur soi. 

Le lecteur peut se figurer combien il était difficile de 
naviguer ainsi chargé; l'eau n'étant pas à 10 centimètres 
du bord du canot, à chaque mouvement un peu brusque 
nous embarquions, et il fallait sans cesse jouer de l'écope 
pour vider le bateau. 

Nous longeons la côte de la baie Honda jusqu'à 10 heures 
du soir, heure à laquelle nous établissons notre campement 
sur la plage. 



LA BAIE D'ULUGAN — LES ÎLES GALAMIAMES 33S 

Le lendemain, après bien des accidents et quelques bains 
de pieds, nous arrivons aux portes de Tapul, vers 4 heures 
du soir. 

N'ayant pas de tente, et le sable de la rive étant fort 
humide, mon compagnon le jeune lieutenant Berttoloty et 
moi nous nous installons gour dormir sur les nattes dans 
notre bateau, tandis que les hommes se couchent auprès 
d'un grand feu qu'ils allument sur la grève. 

Au matin, nous nous trouvons à sec, la marée étant basse ; 
pendant que les hommes préparent le riz, nous allons faire 
une tournée dans les bois, à la recherche du déjeuner ; heu- 
reusement, à notre retour, des pêcheurs veulent bien nous 
Tendre du poisson, car nous n'avons pas eu l'occasion de 
tirer un seul coup de fusil. 

Vers 10 heures du matin, la mer ayant monté, nous 
continuons notre route en nous élevant au nord; nous pas- 
sons entre les îles Meora et Mackesi ; de là nous nous diri- 
geons vers la rivière de Tapul, non sans avoir risqué plus 
d'une fois de couler à pic. 

La journée du 23 se passe à faire transporter les bagages 
et les provisions au poste de Bahele, situé, le lecteur s'en 
souvient, sur la côte ouest près de la rivière du même nom, 
qui se déverse dans la baie Ulugan. 

Je dus, faute d'hommes, faire transporter les bagages en 
trois fois; j'accompagnais le premier convoi. A peine 
engagés dans la forêt de bambous qui couronne les monti- 
cules nous séparant des plaines de l'ouest, nous entendons 
tout à coup comme une vive fusillade. En nous approchant, 
nous vîmes les bambous enflammés; ils éclataient, produi- 
sant ce crépitement que nous avions pris pour la fusillade. 
Je fis prendre le pas de course à mes hommes, et nous 
pûmes passer sans accident. Quelques minutes plus tard, 
nous aurions été en danger, car, à cette époque de l'année, 
tout étant sec, les feuilles de bambou s'enflamment comme 
de la poudre et le bambou prend feu avec une extrême 
facilité. 

Le 24, nous débarquions vers 8 heures du matin dans 
la baie de Ulugan, sur la côte ouest de Palaouan. 



336 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

La plus grande largeur de la baie est de 3 milles el 
sa longueur moyenne de 8 milles. Ses bords sont échan- 
crés par plusieurs anses où Ton pêche des coraux ; plusieurs 
cours d'eau se déversent dans la baie, au fond de trois de 
ces jietites ^chancrures du rivage. A l'extrémité, tombe la 
rivière de Bahele. Dans la seconde, sur la côte ouest, se 
trouve un petit cours d'eau encore innomé, que nous appel- 
lerons rivière de l'Ouest. Dans une troisième, située sur la 
côte est, viennent aboutir deux petites rivières que nous 
avons appelées la rivière du Nord et la rivière du Sud : la 
rivière du Nord se divise en deux bras. 

Dans la baie on trouve plusieurs îlots et une petite île 
très étroite, qui a près d'un mille de longueur. Cette petite 
île, qui n'est pas nommée sur les cartes, a reçu des Espa- 
gnols de la région le nom d'île Rita. L'entrée de la baie, 
d'accès facile, est marquée au nord-est par la pointe Pié- 
dras et au nord-ouest par les quatre petits îlots désignés 
sous le nom de Camugyan. 

Eu passant au centre de ces deux points et en se diri- 
geant directement à l'est, on peut en gagner l'extrémité el 
mouiller par 16 brasses de fond. 

Si l'on veut aller jusqu'à ce point, on doit ranger la CiAe 
est de l'île Rita à environ 200 mètres. 

Les bords de la baie d'Ulugan ne sont pour ainsi dire 
pas habités, malgré tout ce qui a été écrit sur sa nom- 
breuse population. Des renseignements exagérés et trop 
facilement acceptés expHquent les erreurs de mes prédé- 
cesseurs. 

• Pendant tout notre séjour, nous n'avons aperçu que deux 
indigènes, qui se sont prestement sauvés à notre approche, 
et nous n'avons rencontré qu'une seule bourgade de deux 
ou trois cases inhabitées. 

On m'a affirmé que, à quelque distance dans l'intérieur 
et en communication avec la baie de San-Pablo, il y a 
quelques rencherias de Tagbanuas, se composant seule- 
ment de quelques familles. 

J'ai établi mon quartier général au poste créé par l'an- 
cien gouverneur, dans une des anses de la côte ouest de la 



LA BAIE D'ULUGAK — LES ÎLES CALAHIAHES 337 
trouve à la poii)l« sud de l'île 



baie d'Ulugan, celle qui 
Rita. 





Le cuartel, placé sur un pelit monticule, a le désavan- 
tage de ne posséder qu'un puits, dont l'eau, à 1 eiwque des 



338 VOYAGE Atix philippinbe; 

sécheresses, est mauvaise et malsaine. C'est à l'obligeance 
de l'offtcier chargé du détachemeal qui se trouve à Bahele 
que nous devons d'avoir échaiipé à la dyscDterie. Pendant 
tout notre i^éjour, l'alferez Cervantes nous a approvisionnés 
d'eau polahle, liquide précieux quand on a sans cesse à 
redouter les accès luludéens. 




Le 25, nous commencions notie exploration de la Iwii' 
de Ulugan parla pelite rivière de Coikulo qui se troiivi' 
sur la cille ouest et fjui suit celle diieclion juscjuVi ce 
qu'elle ne soit plus qu'un petit ruisseau 

Nous ])arlions des le petit jour par le sri] chemin qui 
coupe ou plutiH qui contourne la |>iesqu de séparant celle 
rivière du posic. 

J'espérois, diins une sortie aussi mnlinale. lenconirer 



LA BAIE d'uLUGAN — LBS ILES CAUMIANES 341 

quelque gibier ; nous ne vîmes que quelques pigeons et un 
ou deux singes, que nous ne pûmes tirer. 

A mi-chemin du poste, je rencontrai un campement de 
Tagbanuas, abandonné depuis quelques jours. Ces abris 
sont très primitifs : un arbre renversé, deux ou trois 
piquets plantés en croix sur lesquels on pose quelques 
feuilles de palmier nipa , et la case est bâtie ; à première 
vue, je me crus transporté sur l'Ogôoué, à la pointe Fé- 
tiche, où j'avais vu des constructions du même genre abri- 
tant les pèlerins et les pêcheurs. Nous nous trouvons, après 
une courte marche, à l'embouchure de la petite rivière 
Goihulo; nous la remontons dans notre ban(;a. 

On nous avait annoncé que nous pourrions remonter 
très loin à l'intérieur de l'île ; mais, arrivés à un peu plus 
d'un kilomètre, il faut renoncer, faute d'eau et d'espace, à 
avancer. Excursion manquée. 

Le lendemain, nous organisions une pêche au Taclobon 
(tridacne). Ce bivalve sert, grand et petk, à faire des 
bénitiers. On m'avait assuré qu'il y en avait ici d'immenses, 
ayant plus de 2 mètres de longueur. Cette belle coquille 
se lient généralement sur des bancs de coraux, où, avec 
de bons yeux, on la distingue, immobile, entr'ouverle, pa- 
raissant soudée aux madrépores qui l'environnent. Quand 
nous apercevions un de ces mollusques , un de mes 
hommes plongeait et le remontait dans ses bras jusqu'à 
fleur d'eau, où on le lui prenait. 

Nous ne pochions pas seulement pour le simple plaisir 
de rechercher les taclobons ou autres coquilles, mais aussi 
pour faire des provisions de bouche à l'usage de mes 
hommes. La chair de l'animal, quoique un peu coriace, n'a 
pas mauvais goût et peut se manger. Je dois dire que sa 
couleur verdàtre, marbrée de noir et de jaune, ne lui donne 
pas un aspect bien appétissant ; mais mes hommes, qui n'ont 
de dégoût pour rien, en mangent avec plaisir. 

Nous avions déjà péché une douzaine de ces coquillages, 
dont le plus petit avait 80 centimètres de largeur; les 
hommes les avaient déposés à terre, où ils ne tardèrent 
pas à s'ouvrir. Mon chasseur Mariano, qui, en sa qualité 



342 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

d'Iiomme de rintérieur de Lucon, ne connaissait rien de la 
mer, mais qui était très gourmand de viande, vint voir, 
aussitôt qu'on lui eut dit que nous avions du taclobon, 
si cette chair était bonne. Il alla directement au plus grand 
et introduisit la main dans la coquille pour jialper ou en 
prendre un morceau. Heureusement un de ses camarades 
lui relira vivement la main, car déjà le mollusque se refer- 
mait et lui aurait certainement brisé le poignet entre ses 
deux valves. Ne doutant de rien, cet imprudent s'exposait 
à un grave accident, (^omme il paraissait incrédule, son 
compagnon introduisit un morceau de bois et toucha l'ani- 
mal, qui, resserrant ses valves, le brisa comme verre. 

Nous eûmes ce jour-là une autre déception : sur les 
deux cabris que j'avais aj)portés, un (hsparut, enlevé par 
un crocodile ou ])eut-rtre par un boa : les uns et les 
autres sont, dit-on, très communs dans ces i)arages. 

Le 28 et les jours suivants, exploration de tous les coins 
et recoins de la baie, sans rencontrer d'autres habitants 
que deux bonnnes, qui se sauvèrent à notre approche. Deux 
ou trois jours après, ils furent amenés par les soldats du 
poste, qui les avaient surpris occupés à i)écher dans une 
petite baie; ces deux hommes, à peine couverts de quel- 
ques land)eaux d'étoffe, nous dirent être Tagbanuas ; mais 
je crois plutôt que c'étaient deux fugitifs du ])résidario qui 
s'étaient retirés de ce côté. 

La végétation de cette partie de l'île est parfois malingre ; 
mais on y trouve de très bons bois, tels que le camogon et 
le mentilinoa ou ébène charbonneux, qui doit être le mâle 
du ])remier. 

On récolte aussi dans ces régions de l'almaciga (copal), 
que les Chinois achètent à raison de 5 piastres le jùcul 
(25 francs les 4o kilogrammes) et qui se vend 75 francs à 
Manille. 

Le bejuco « rolin » forme une des branches princi])ales 
du commerce; on trouve aussi dans la baie quelques co- 
quilles perlières, que les Chinois achètent également. Les 
articles d'échange se composent ])resque exclusivement 
de riz. 



LA BAIE d'uLUGAN — LES ÎLES CAUMUNES 345 

Les Tagbanuas s'occupent fort peu de culture et meurent 
littéralement de faim. 

On m'a affirmé que l'on trouve dans l'intérieur des 
Aétas, que les Tagbanuas appellent Até, et aussi des 
fiouayanans; mais ce sont là des indications qu'il ne m'a 
pas été possible de vérifier : aussi n'insisterai-je pas sur ce 
sujet. 

Je rentrai de cette excursion fatigante avec une mince 
récolte d'histoire naturelle, malgré les nombreuses marches 
et contremarches que j'avais faites par terre et par eau. 

Deux jours après notre retour à Puerto-Princesa, mon 
jeune compagnon et moi, nous étions cloués au lit par les 
fièvres ; mon ami Berttoloty s'en releva avec beaucoup de 
peine, et un an après, au moment de mon départ des Phi- 
lippines, il n'était pas encore remis entièrement. 

Je me remettais en route le 4 juin 1884, pour aller 
explorer l'archipel des Calamianes, composé de trois ou 
quatre îles principales, d'une trentaine d'îles plus petites et 
de quelques îlots. Les îles principales sont : l'île Biisuanga, 
l'île Calamianes ou Culion, et, à l'est de celle-ci, le Penon 
de Coron, formant le groupe nord. Au sud se trouvent l'île 
Linapacan, dont l'extrémité est à 13 milles de l'île Pa- 
laouan, et de nombreux îlots. 

Cet archipel a donné son nom à toute la province, qui 
comprend, en outre, la partie nord de Palaouan et l'archipel 
Cuyo. 

Le 8, je débarquais à CuHon, village principal, où réside 
le curé, le seul Espagnol qui s'y trouve. 

Fondé en 1783, le village de Culion est situé sur la côte 
orientale de l'île Calamianes, sur un rocher assez élevé, au 
bord de la mer. Toute la côte est de l'île est montagneuse, 
et à l'ouest de ces montagnes, qui ne dépassent pas 
200 mètres d'altitude, il y a de grandes plaines inondées 
pendant une partie de l'année, incultivables et très mal- 
saines. 

Les indigènes de l'archipel sont des Tagbanuas, divisés 
en deux groupes : le premier comprend ceux qui sont 
restés indépendants et fidèles à leurs croyances; le second. 



346 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

un certain nombre d'individus qui, réunis en villages, se 
sont faits chrétiens. 

Parmi les premiers cependant, quelques-uns ont accepté 
le baptême, mais ils restent dans les bois. D'ailleurs ceux 
qui vivent ou, pour mieux dire, qui ont une maison au 
village, y demeurent le plus rarement possible. A part les 
dimanches et les jours de fêle, tout est désert, chacun 
habite dans ses plantations. 

Je fus reçu à Gulion par le padre Pablo Navarro, qui me 
donna l'hospitalité en attendant que je trouvasse une case à 
louer; il voulut bien me servir d'interprète auprès des 
Tagbanuas qu'il avait fait venir chez lui pour que je pusse 
les mesurer. 

Toute sa bonne volonté et l'influence très grande qu'il 
exerce même sur les indigènes non chrétiens ne facih- 
tèrent pas autant que je l'eusse souhaité mes recherches 
anthropologiques. Je ne pus observer qu'un petit nombre 
d'imhvidus, malgré le prix relativement élevé que je leur 
offrais. 

Le 13 juin 1884, je pus mesurer onze Tagbanuas, qui 
présentent à peu de chose près le même type que ceux de 
Palaouan. Ils portent le même nom et sont, pour moi, de 
la même famille, bien qu'on rencontre quelques différences 
dans le langage; du reste, cette diversité s'observe à chaque 
pas, chaque groupe se servant de quelques mots qui dif- 
fèrent de ceux employés par son voisin. 

Je n'ai rencontré ici i)ersonne sachant écrire le tagba- 
nua; seuls quelques vieillards se rappellent avoir connu 
des individus qui savaient l'écrire. 

Ces indigènes sont jilus velus que leurs congénères iv 
Palaouan. Le système pileux est clairsemé à la figure, 
assez fourni sur d'autres parties du corps. 

Ils se liment aussi les incisives de la mâchoire supé- 
rieure, ce qui fait paraître celle-ci inclinée en dedans; 
presque tous ont de plus du prognathisme dentaire. 

Ces Tagbanuas semblent constituer le type principal de 
ces régions, et leur origine doit remonter à une époque 
fort ancienne ; très répandus, quoique peu nombreux dans 



LA BAIE d'uLUGAN — - LES ÎLES CALANIANES 349 

ces parages, ils ont dû s'étendre jusque très près de Luçon, 
où ils se seraient mélangés avec d'autres races. 

Ils vivent dans un état demitsauvage, acceptant la domi- 
nation espagnole, mais s'esquivent régulièrement pour ne 
pas payer de tribut. 

Une petite excursion sur la côte est, au nord de l'île, me 
conduisit à la plantation de l'Indien Doroteo, un des plus 
grands propriétaires de l'île Culion. Les Indiens riches, 
propriétaires de terrains cultivés et de nombreux bestiaux, 
n'appartiennent pas au pays ; ils sont originaires du sud de 
Luçon et forment une seule famille, dont chaque membre 
a ses intérêts privés. A part deux Chinois, la famille de 
Doroteo exploite seule le pays et ses habitants. 

Le village de Culion et un autre dont je parlerai plus 
loin sont les deux seules localités des Philippines où j'ai 
vu l'ivrognerie poussée aux dernières limites, et cela ne 
facilite pas les rapports avec les indigènes. 

Aux Philippines, on croit et on raconte, et quelques au- 
teurs l'ont écrit comme chose très sérieuse, que le buflle 
femelle combat le crocodile et le poursuit même jusqu'au 
fond des eaux, quand ce dernier lui enlève son petit ; dans 
tous les récits de ce genre que j'ai entendu rapporter, le 
saurien avait eu beau fuir dans ses retraites les plus vaseuses, 
il n'en avait pas moins été éventré par la mère en furie, 

qui avait ainsi sauvé sa progéniture Malheureusement 

pour la légende, le fait que j'ai vu avec mon hôte don Pablo 
s'était terminé au désavantage du jeune buffle, et la plus 
sommaire réflexion fait justice d'une pareille invention. 

Dans une de mes chasses, je rencontrai une carabaia 
(buffle femelle) qui, immobile sur le bord du sentier, regar- 
dait un crocodile dévorant son petit; notre approche fit fuir 
le saurien et la mère s'éloigna. 

Le 18, à 6 heures du matin, je m'embarquai dans le 
panco (cotre) du curé, pour me rendre au village de Bu- 
suanga sur l'île du même nom. Après avoir passé entre les 
îles Prindenon et Culion, et par le canal qui sépare cette 
dernière de l'île Busuanga, je continuai ma route au nord- 
ouest, en passant devant un grand nombre d'îles et d'îlots. 



350 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

jusqu'à la rivière de Busuanga. L'entrée de celle rivière est 
assez difficile ; elle est obstruée par de grands bancs de 
sable et de vase ; la bonne passe est tout près de la côte, 
que l'on suit jusqu'à ce qu'on soit en rivière. C'est la plus 
grande de l'île ; mais elle est à peine navigable pour une 
embarcation sur un parcours de 2 milles; elle n'a pas 
200 mètres de largeur à son embouchure. 

Le petit village de Busuanga, construit au bord du fleuve, 
à près d'un mille de son embouchure, a été détruit il y a 
quelques années à ])eine par les Malais. Hommes, femmes 
et enfants, suri)ris dans le village, s'étaient réfugiés dans la 
cota (enceinte fortifiée), située sur une petite hauteur qui 
domine le village. Cette cota n'était et n'est encore fermée 
que par une palissade de 2 mètres de haut, faite de toute 
espèce de bois ; de plus, les indigènes n'avaient que quelques 
lances et beaucou[> de [«erres pour se défendre. Les Malais, 
montant dans les arbres et dans les maisons qui dominaient 
et touchaient l'enceinte fortifiée, fusillèrent les malheureux 
qui voulurent résister et firent les autres prisonniers. 

Je m'installai dans une grande case très spacieuse, trop 
même. L'Indien qui l'avait fait construire, et qui en esl 
encore le [)ro|)riétaire, n'avait pas chicané sur les dimen- 
sions; seulement les murailles n'ont jamais été achevées, 
les fenêtres ]>rovisoires de la première heure n'ont pas elé 
remplacées, et les feuilles dont elles étaient faites ont élé 
emportées par le vent ; sauf l'abri du toit, je suis absolu- 
ment dehors, et, par les pluies diluviennes du moment, 
cela est i)arfois fort gênant. 

Je mis mon Ht dans un coin, que je fis fermer le mieux 
])0ssible, et je restai ainsi campé pour quelques jours. Le 
mauvais étal de la maison n'empêcha jjas son propriétaire 
de venir me trouver, ivre comme un soudard, pour me 
demander un prix exorbitant. Je lui dis de revenir et que 
nous nous entendrions quand il serait à jeun; mais, ce 
moment n'étant pas venu, j'ai dû, avant de partir, payer ce 
qu'il me demandait. 

Le 24 juin, j'allai faire une exploration dans l'intérieur, 
à la recherclie d'une ancienne colonie chinoise. Dépari en 



LA BAIE d'uLUGAN — LES ÎLES CAUMIANES 381 

banca à 6 heures du matin ; à 9 heures, je me trouve dans 
une fort belle plaine, élevée de 2 mètres au-dessus de la rive 
droite du fleuve. Après avoir parcouru environ 2 kilomètres, 
nous arrivons au pied d'une petite colline de 90 mètres d'al- 
titude, au sommet de laquelle, me dit-on, se trouvaient 
encore quelques vestiges d'une occupation antérieure. 

Cette colline est complètement déboisée, pierreuse, cou- 
verte d'herbe et de népenthès. La pente en est assez raide, 
et il nous fallut quinze minutes pour la gravir ; je ne trouvai 
au sommet que quelques morceaux d'assiettes en porce- 
laine commune de Chine et un débris de pilier en bois. 

De ce point on découvre ta mer, le cours du fleuve jus- 
qu'à son embouchure et tout le pays environnant, ce qni 
me porte à croire qu'il n'y avait là qu'un poste-vigie pour 
surveiller l'arrivée des pirates malais ; la colonie était évi- 
demment dans la plaine, au pied de la montagne, situation 
beaucoup plus saine et plus commode que celle où se trouve 
le village actuel. Il est certain que des colonies chinoises 
ont été établies dans ces parages bien avant la conquête espa- 
gnole et qu'elles ont duré au moins un siècle après. La 
colonie chinoise devait être à l'endroit même où se récol- 
tent les nids d'hirondelles les plus renommés, ainsi que le 
balete (trepang). On devait, en outre, y trouver des perles, 
bien que maintenant ce commerce soit presque nul. 

Le 27, je remontai le fleuve en banca aussi loin que pos- 
sible. La rivière, grossie par la grande quantité de pluie 
tombée depuis plus de quinze jours, a un très fort courant. 

Jusqu'à 10 heures, nous naviguons sans encombre et 
nous pouvons constamment nous servir des avirons ; bientôt 
la rivière n'a plus que 8 mètres de large, et, à mesure qu'elle 
se rétrécit le courant augmente toujours de force; aussi, 
à 10 h. 20, il faut abandonner la banca, passer dans 
la pirogue et continuer la route à l'aide de la perche. 
Malheureusement, mes hommes étant peu habitués à ce 
genre de navigation, je suis obligé, environ 300 mètres plus 
loin, de m'arrêter : à cet endroit, la rivière était obstruée 
par des bancs et par les arbres des rives, sur lesquelles le 
courant nous portait. 



352 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

Si j'avais eu des Okandas ou des Âdoumas, cela n'aurait 
été qu'un jeu ; mais, avec mes Indiens, je dus renoncer à 
aller plus avant par eau. Quoique à regret, je passai sur 
la rive droite et j'entrepris de suivre le fleuve par terre. 
Presque immédiatement des bambous entravent notre mar- 
che, et nous sommes obligés d'ouvrir la route à coups de 
bolo et de hache. 

A 11 heures, nous rencontrons un sentier que je m'em- 
presse de suivre; nous nous dirigeons vers le nord-nord-esl 
jusqu'à une plaine assez vaste. A midi, la pluie continuant 
et le terrain devenant glissant au point de rendre la marche 
très fatigante, je dus prendre le parti de rejoindre les em- 
barcations. 

C'est au village de Busuanga que j'ai pu bien voir jus- 
qu'à quel point la passion de l'ivrognerie peut être portée. 

Deux ou trois jours après mon arrivée, étant à déjeuner, 
j'entendis crier tout autour de la case; je n'y prétais pas 
d'abord grande attention , connaissant le grand nombre 
d'ivrognes qui habitent ce village. Mais, entendant dire 
ensuite que mon chasseur Mariano a tué quelqu'un ou 
quelque animal, j'appelle un de mes hommes et lui demande 
ce que signifie ce bruit, qui a été tué et quel est l'auteur 
du méfait. 

« C'est notre voisin, dit-il, qui prétend que Mariano 
a tué son i)lus beau porc. » Je donnai l'ordre de faire 
venir le plaignant, et, en attendant que mon chasseur fût 
rentré, je fis appeler les notables, tous absolument ivres, 
comme d'habitude. Je demandai alors au propriétaire du 
porc s'il s'était bien assuré que l'animal ait été tué par 
mon chasseur, m'engageant en ce cas à le payer. 

Lui. — Cela est vrai ; tu peux demander à tout le monde. 

Moi. — Comme l'a-t-il tué et où? 

Lui. — Il l'a tué d'une balle, tout près du village; tous 
ont vu le trou de la balle. 

Moi. — Où est ton cochon? 

Lui. — Chez moi. 

Moi. — Apporte-le. 

Lui. — Ah! il s'est sauvé. 



LA BAIE D ULUGAN — LES ILES GALAMIANES 383 

Moi* — Gomment! sauvé! puisque tu dis qu'il est tué! 

Lui. — Il a été tué, mais il s'est sauvé dans la brousse 
très loin. 

Moi. — Fais-le apporter. 

Lui. — Je ne sais pas où il est. 

Moi. — Puisque tout le monde Ta vu mort, il n'a pas 
dû s'échapper; va le chercher, que je voie s'il a été tué par 
mon chasseur. 

Lui. — J'y vais. 

Il s'éloigne, et avec lui tous les prétendus témoins et no- 
tables. Vers le soir on m'amena un porc blessé, il est vrai, 
mais le propriétaire eut bien soin de ne pas venir et d'en- 
voyer sa femme pour discuter l'affaire. 

L'animal avait deux blessures dans le gras du cou, une 
ancienne et une récente, que la femme me montra en me 
disant : « La balle est entrée par ici et sortie par là. » Je 
sondai la plaie ancienne, qui avait à peine trois centi- 
mètres de profondeur, et j'en retirai de grosses larves de 
mouches; puis je sondai la nouvelle, qui n'était que super- 
ficielle et sans la moindre gravité. 

Ayant de nouveau fait appeler les notables, encore plus 
ivres que le matin, je leur dis que leur administré n'était 
qu'une canaille, et eux ses complices; que le porc n'avait 
pas été blessé par une balle, puisqu'une des blessures était 
ancienne et faite par un objet pointu et que la seconde 
venait d'être faite avec un couteau ; enfin, après une verte 
semonce, je les avertis que, si le fait se renouvelait, je me 
chargerais de leur faire voir que le Gastila Inglese (pour 
eux tout ce qui n'est pas Espagnol est Anglais) ne se 
laisserait pas voler impunément, et que j'entendais ne plus 
voir d'histoires semblables se renouveler. Tous de recon- 
naître alors que j'avais raison, que le réclamant était un 
mauvais homme, qui méritait de recevoir une volée de 
coups de bejuco. Après cela ils me quittèrent et allèrent 
achever de s'enivrer chez celui qu'ils venaient de traiter 
de voleur et d'homme perfide. 

J'ai raconté ce fait pour montrer au lecteur avec quel 
aplomb les Indiens vous soutiennent les choses les plu« 

23 



354 VÛÏAfiE AUX PHILIPPINES 

fau<ï<>es et quel sang froid il"! eoD«ervpnl quaiKl on leur 
prouve qu ils mentent effrontément 

Its avaient mi la veille mon ehR«<^iir hier un gro': «an 
glier et le matin il aiail tin, un coup de feu près du ni 
lage cela leur avait suffi pour hàlir une hiitnire grolesque 
afin de me faire pa\er une somme ({ueleonque qu ils 
auraient bue à ma sanle sans m^me songer a m inviter 




Le 29 juin, fi 4 heures du malin, je parlais pour Mnl- 
bato, au sud-est tie l'île ; je lis la route par mer, o' ayant pu 
trouver un homme qui voulût hien ne pas s'enivrer et me 
servir de guide. 

Malbato est une hacienda établie par un Espagnol, ancien 
ofticierde la marine militaire, le seîïordon Bernai-do Ascanto. 
qui m'avait engagé à passer chei lui quelque temps; il 
mit ses hommes à ma disposition iH>nr maider dans mes 
recherches. Malheureusement, un mauvais temps excep- 
tionnel et continu ne lui permit pas de faire tout ce qu'il 
aurait désiré. 

La maison d'habitation esl située en haut d'une vasli' 
plaine qui descend à la mer )iar une pente insensible et au 
pied de deux petites collines. Je fus retenu \k d'abord par 



LA BAIE D'uLUGAN — LES ÎLES GALAMIANES 385 

les pluies qui, pendant trois mois, tombèrent presque sans 
interruption, et ensuite par les fièvres; mais, grâce à l'ama- 
bilité de mon hôte, je pus quand m^me réunir une belle 
collection de plantes et de bois utiles à toute espèce 
d'usages. Don Bernardo organisa plusieurs chasses au san- 
glier et au cerf; malgré toute sa bonne volonté et la pra- 
tique que ses hommes avaient de ces chasses, je ne pus 
avoir qu'un assez beau solitaire, et je n'eus pas un seul 
cerf ; nous tuâmes plusieurs biches et de jeunes mâles, et 
ce n'est que plus tard, après mon départ, que les chasseurs, 
aidés par les chiens, purent forcer un adulte, que mon ami 
fit préparer. Il est maintenant dans les collections du 
Muséum. 

Mon ami l'haciendero possède de grands troupeaux de 
bœufs vivant à l'état demi-sauvage. Deux fois par semaine, 
on en rabat une partie sur l'hacienda, on les fait entrer 
dans des corrales, où ils sont passés en revue, pour panser 
ceux qui ont des plaies. Si on laissait les animaux sans les 
panser, les troupeaux dépériraient promptement, car tout 
animal blessé et qui n'est pas soigné est rongé tout vif par 
les vers qui pullulent dans la plaie. Il possédait aussi beau- 
coup de chèvres et de moulons; mais les crocodiles, qui 
infestent les petits cours d'eau, et les serpents pythons, très 
nombreux dans les bois, les ont détruits en grande partie. 

Je ne pus prendre un seul saurien, malgré tous les pièges 
tendus dans les rivières et au bord de la mer. Ces pièges 
sont amorcés avec un chien vivant, dont les reptiles sont très^ 
friands. Mais ces animaux, très rusés, évitent le piège ou se 
contentent de passer dédaigneusement à côté. Une seule fois, 
un de nos appâts fut enlevé par un gros crocodile ; avec le 
chien il emporta l'appareil qui devait le retenir captif. 

Un jour j'étais alité, quand mon chasseur vint me dire 
qu'il y avait à la lisière du bois un immense sorpenl qui 
venait d'engloutir un bœuf; cette nouvelle me paraissant 
suspecte, et pour cause, je dis à cet homme de m'apporter 
l'animal. 

Une heure après, je vis un serpent traîné, une corde au 
cou, par un buffle qui renâclait de frayeur. Quand on l'eut 



386 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

amené devant la case, je m'habillai et descendis pour tuer 
le python, qui avait près de 7 mètres de long; le corps 
avait tout au plus 40 ou 45 centimètres de circonférence ; 
seulement le ventre était énorme. On l'avait trouvé pen- 
dant qu'il digérait; mes hommes avaient pu sans aucun 
danger lui passer une corde autour du cou, puis, fixant 
Tautre bout de la corde aux cornes du buffle, qui s'y refu- 
sait d'abord,' me l'amener ainsi. 

L'animal attaché par le cou et par la queue, je fis avec 
mon scalpel une forte incision au cou, mais avec beaucou]) 
de difficulté, vu l'épaisseur et la dureté de la peau ; une fois 
l'incision faite, sans que le reptile se débattît trop, il me fallut 
briser la colonne vertébrale à l'aide d'un ciseau à froid et 
d'un marteau ; le python se remua bien un peu, mais à peine. 

La rupture de la colonne vertébrale rendait l'animal 
inoffensif; une seconde incision sur l'abdomen permit de 
constater que l'estomac renfermait un jeune veau de deux 
ou trois mois : il était tout entier et intact ; les pattes étaient 
repliées sous le corps. 

Je fis dépouiller le serpent séance tenante : sa peau est 
maintenant au Muséum; quant à sa chair, elle servit à 
empoisonner les crocodiles ; nous en fîmes différents mor- 
ceaux dans lesquels j'introduisis de petits paquets de strych- 
nine. Il est à supposer que le poison a produit son effet; 
depuis ce jour, on ne vit plus un seul saurien dans la région. 

Le 24 juillet, j'eus l'occasion de mesurer 19 Âgutaïnos, 
•hommes et femmes. Ces individus, au nombre de dOOO à 
1200, habitent l'île Agutaya, de l'archipel de Cuyo. L'île 
esl très pauvre : il n'y pousse que quelques arbres. Pour 
construire leurs cases et leurs embarcations, ils sont obligés 
d'aller fort loin chercher des matériaux. Ils possèdent un 
peu de bétail, qui dégénère rapidement et se perd de Jour en 
jour. Ils étaient parvenus à obtenir d'assez belles plantations 
de cocotiers; mais son vagio (typhon) les a toutes dé- 
truites. Malgré la pauvreté de leur île, ils y sont très atta- 
chés, et quoiqu'ils aient à leur portée des îles comme 
Busuanga, où il y a plus de terrain libre qu'ils n'en pour- 
raient cultiver, ils ne veulent pas l'abandonner. 



LA BAIE D'ULUGAN — LES ILES GÂLAMIANES 3S9 

Ils tissent eux-mêmes leurs vêtements, soit avec l'abaca, 
soit avec du colon qu'ils achètent au dehors* 

Leur industrie principale est la pêche du balele (tre- 
pang) et de petites crevettes minuscules, qu'ils font sécher 
au soleil et qu'ils vendent ensuite aux Indiens et aux Chi- 
nois, qui en font leur régal. 

De temps à autre, poussés par la faim, ils vont s'engager 
comme travailleurs ; mais, après deux ou trois jours, s'étant 
bien restaurés, ils convertissent en riz l'argent qu'ils ont 
gagné et retournent dans leur île. 

Leur type, assez régulier, diffère de celui des Tagbanuas 
des Galamianes : ils semblent s'être conservés assez purs. 
Quoiqu 'appartenant à l'archipel de Guyo, ils parlent la 
langue des Tagbanuas des Galamianes. 

Le 28, je pouvais enfin observer de près cinq Tagbanuas 
de Busuanga, dont une femme ; malgré tous les efforts de 
mon hôte, il avait été impossible jusque-là de les décider 
à venir ; ils avaient tous très peur, et, quand je les mesurai, 
leur frayeur augmenta encore beaucoup. Ils sont absolu- 
ment semblables à ceux des autres parties de l'archipel. 

Les accouchements sont faits par des matrones ; le cin- 
quième jour seulement, la mère et l'enfant sont lavés avec 
une décoction d'huile appelée calibon. L'enfant est em- 
maillotté jusqu'au vint-cinquième jour, et on ne lui donne 
un nom que quand il est en état d'y répondre. 

Pour le mariage, les vieux parents règlent d'abord les 
choses entre eux ; puis les fiancés sont autorisés à se fré- 
quenter, afin d'être certains de se convenir mutuellement. Au 
jour fixé pour la cérémonie, le futur époux est accompagné 
par ses invités jusqu'à la case de la future ; là, on entre en 
pourparlers avec les représentants de cette dernière, jusqu'à 
ce qu'ils accordent la permission d'entrer dans la case. 

Les représentants dés futurs s'assoient au milieu de la 
chambre et discutent avec ceux de la jeune fille sur le 
nombre de cochons, poules, marmites, vêtements, etc., que 
doit donner le futur aux parents de la jeune fille ; chaque 
parti a apporté à cet effet de petits morceaux de bambou 
qui servent à noter les objets demandés et accordés. Ajouter 



360 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

OU retrancher un morceau de bambou, c'est-à-dire donner 
ou refuser tel ou tel objet, exige de longues discussions, 
chacune des parties, dans cette occasion, ayant beaucoup 
plus de souci de faire ressortir ses talents diplomatiques que 
de prendre les intérêts de celui ou de celle qu'il représente. 
Lorsqu'enfin ou est tombé d'accord, les fiancés passent 
dans une autre salle ou dans un coin à l'abri des regards 
indiscrets, et, se mettant dos à dos, se frottent les épaules 
l'une contre l'autre ; puis ils rentrent, et le mariage est conclu. 

Quant aux morts, ils sont enlevés de la case et enterrés 
avec leurs armes et tout ce qui leur a appartenu. Le mode 
de sépulture varie ; quelques-uns, les cathoUcisés, enterrent 
réellement leurs morts, mais le plus grand nombre est resté 
fidèle à l'ancienne coutume que l'on retrouve chez tous les 
groupes tagbanuas, coutume qui consiste à suspendre ou à 
déposer les morts sur des branches d'arbre. Dans ce cas, 
quand le cadavre et ses supports sont tombés en pourriture, 
on rassemble les ossements et ce qui. a appartenu au défunt, 
et on dépose le tout dans une grotte ; quelquefois les osse- 
ments sont renfermés soit dans un petit cercueil, soit dans 
un tibor. Le Tagbanua, avant de mourir, dit comment il 
veut être enterré, en quel lieu il veut reposer. Toujours, 
et eu dépit de ^ tous les obstacles, la volonté du mort est 
exécutée, tant les vivants ont peur que le défunt ne se 
venge s'il n'était pas donné satisfaction à ses moindres désirs. 

Une veuve ne sort de chez elle que sept ou huit jours 
après le décès de son mari et à une heure où elle ne peut 
rencontrer personne, car l'individu ainsi rencontré serait 
certain de mourir prématurément. Afin de conjurer le sort 
et de ne pas causer la mort des gens qui se trouveraient 
par hasard sur son themin, la veuve, aussitôt sortie de chez 
elle, va donner un coup de pied à un arbre, qui, telle est la 
croyance générale, meurt au bout de peu de temps. 

De leur religion je n'ai rien pu savoir, si ce n'est qu'ils 
sont fétichistes et qu'ils ont grand'peur des esprits et sur- 
tout de Manaloc. Ceux qui se sont faits chrétiens amalgament 
les croyances des deux religions; du reste, cela est presque 
général aux Philippines. 









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LA BAIE d'uLUGAN — LES ÎLES CALAMIAISES 363 

Le 20 août 1884, je pus enfin, profitant d'une éclaircie, 
tenter une expédition au nord de l'Ôe Busuanga : à 6 heures 
du matin, je partis pour visiter d'abord l'île de Penon, dans 
un bon canot que je devais à l'obligeance de mon hôte. A 
8 h. 30, je mouillais au village de Coron, maintenant situé 
sur la côte est de l'île. 

Après avoir pris un guide pour doubler le cap qui se 
trouve au sud-est du village, j'allai visiter une source d'eau 
chaude qui sort au bas d'un gros rocher à peu de distance 
de la mer. Les naturels l'appellent la source Maquinit ; l'eau 
en est sulfureuse, et sa température est de 41° centigrades. 

Je continuai ma route, et à 2 heures je mouillai devant 
Coron Viéjo, à l'île du Penon de Coron, qui se trouve entre 
l'île Culion et l'île Busuanga. Elle est formée d'un massif 
de montagnes ayant l'aspect de volcans éteints; on y ren- 
contre quelques blocs d'agglomérat, mais la masse est com- 
posée de quartzite. 

L'île possède un grand nombre de grottes et de crevasses 
où se trouvent en abondance les nids d'hirondelles, si re- 
cherchés des gourmets chinois. 

Elle est habitée par des Tagbanuas vivant à l'état sau- 
vage. Ils se construisent des huttes à peine fermées et peu 
élevées au-dessus du sol : le plus grand nombre vit dans 
les grottes. 

Le Penon de Coron sert aussi de refuge à tous les voleurs, 
assassins, etc., de ces régions. 

Au centre il y a plusieurs petits lacs, dont le plus grand, 
au dire des indigènes, communiquerait avec la mer; pour- 
tant ils en boivent l'eau, que du reste aucun autre indi- 
vidu ne pourrait boire, tellement elle est saumâlre. Malheu- 
reusement l'accès du lac est assez difficile en temps ordi- 
naire, et, par les temps de pluie, il devient très dangereux 
et impraticable même pour les naturels. Le chemin passe 
par-dessus les montagnes, et, à certains passages, il faut 
s'accrocher des pieds et des mains pour se gUsser le long de 
profonds précipices. 

L'ancien village de Coron était situé dans la baie où je 
venais de jeter l'ancre, et sur l'emplacement qu'il occupait 



364 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

je n'ai trouvé que quelques misérables huiles el cinq ou six 
indigènes qui s'enfuirent à mon approche. 

Il est étonnant de voir ces gens si pauvres, quand on sait 
que ce sont eux, et eux seuls, qui récoltent les nids d'hiron- 
delles comestibles, lesquels se vendent à Manille, la pre- 
mière qualité 5 francs l'once et la seconde 2 fr. 80. En 
outre, ils pèchent le haleté (trepang), dont le prix est assez 
élevé; certaines espèces se vendent au prix exagéré de 
5 francs la pièce. Je dois dire que ces malheureux sont indi- 
gnement exploités par les Chinois et par les Indiens, qui leur 
avancent du riz et quelques lambeaux d'étoffe sur la récolle 
à venir ; insouciants autant que paresseux, les Taghanuas 
sont incapables de solder leur dette arriérée, et les habiles 
commerçants arrivent à gagner 1000 pour 100 et à les dé- 
lïouiller ainsi de tout ce qui pourrait constituer une réserve. 

Le lendemain de mon arrivée à Coron, j'allai explorer 
deux trous qui s'ouvrent dans la falaise taillée à pic à la 
pointe est de la baie, et dans lesquels on m'avait assuré qu'il 
y avait des ossements humains; le fait était vrai. 

Je fis d'abord grimper un de mes hommes, qui eut toutes 
les peines du monde à atteindre l'orifice du premier trou ; 
dès qu'il y fut arrivé, nous lui jetâmes une corde, à l'aide 
de laquelle je pus aller le rejoindre. Dans celte cavité, je 
trouvai trois crânes, dont deux assez bien conservés, et des 
ossements ; mais ces derniers étaient dans un état de com- 
position tel, que je renonçai à les emporter. 

Le même homme, qui était monté dans la première grotle, 
put grimper jusqu'à la seconde et me faire tenir encore 
deux crânes. Avec les débris humains, je trouvai aussi des 
restes de cercueil, des coquilles marines et des pierres 
trouées qui avaient dû être attachées à des filets en forme 
d'éperviers, filets dont les naturels se servent encore au- 
jourd'hui. Cette sépulture devait être assez ancienne; je n'y 
vis pas trace de fer, mais seulement quelques tessons de 
poterie en terre commune. Au point de vue de la forme, de 
la matière employée, de la cuisson, les poteries que fabri- 
quent les indigènes actuels sont semblables à celles qui se 

'ivent dans ces sépultures. 



rnriii 



LA BAIB d'ULUGAN — LES IlES CALABIIAMBS ZGS 

Après avoir exploré d'autres excavations semblables et 
dans lesquelles je ne trouvai rien, je mis le cap à l'est vers 
une grande grotte dont ou m'avait parlé ; mais le temps était 




redevenu mauvais, et il me fallut chercher un abri au plus 
vite. A quelques jours de là je pus, au cours d'une nouvelle 
exploration, pénétrer dans celte grotte, où je pris une ving- 
taine de crftnes et quelques objets ethnographiques, tels que 



366 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

vases, marmites en terre commune, une ou deux lames de 
couteau, bois de lance et arc. 

Les indigènes que j'avais rencontrés sur l'emplacement 
de l'ancien village de Coron m'avaient vu le matin me 
diriger vers les grottes et y grimper; seulement, comme 
j'avais prudemment mis mon butin dans des sacs, ils cru- 
rent que j'avais fait une simple visite à leurs ancêtres, ce 
qui leur plut beaucoup et les étonna davantage ; plus lard, 
ils dirent a mes hommes que les morts, contents de ma 
visite, avaient passé la nuit suivante à jouer du tam-tam et 
à battre le tambour. J'ai vainement cherché à savoir com- 
ment pareille idée avait pu leur venir, mais sans succès. Le 
vent, qui s'engouffre dans ces grottes et y résonne forte- 
ment, me paraît l'explication la plus naturelle qui ait en- 
gendré cette croyance. 

Le 26 j'étais de retour à Malbalo, et le 27 j'allais explorer 
l'île de JUayo-Payao, où les Tagbanuas de l'île de Busuanga 
enterrent presque tous leurs morts. 

Cette île, située à peu de distance de Malbato et près 
de la pointe nord du Penon de Coron, est formée d'un 
groupe de montagnes rocheuses, recouvertes d'une luxu- 
riante végétation jusqu'au bord môme de la mer. 

Presque toutes les sépultures sont massées dans une pe- 
tite anse sablonneuse et disséminées sous les arbres, où l'on 
ne les trouve qu'avec peine, rien n'en marquant l'emplace- 
ment; deux ou trois ont seules conservé les pieux des- 
tinés à soutenir quelques feuilles formant toiture ; d'autres 
ont été remuées de fond en comble par les porcs, et des 
Tabuns sont venus creuser le sable pour y déposer leurs 
œufs ; je dois dire que je trouve beaucoup plus d'œufs de 
cet oiseau que de crânes, et cela à la grande joie de mes 
hommes, qui comptent bien se régaler de plantureuses ome- 
lettes quand j'aurai terminé les fouilles. Je ne pus recueillir 
que trois crânes et un squelette en assez bon état. 

Dans les premiers jours de septembre, je découvris enfin 
un véritable cimetière tagbanua, sur l'île de Dibatac, 
près de laquelle j'avais passé plusieurs fois déjà. Ce cime- 
tière diffère entièrement de tous ceux que j'ai visités jusqu'à 



LA BAIE D'uLUGAN — LES ÎLES CALAMIANËS 369 

ce jour, et me donne la solution d'une question qui m'oc- 
cupait depuis longtemps, c'est-à-dire par quelles péripé- 
ties avaient bien pu passer les squeleltesque j'avais trou- 
vés, soit dans les grottes, soit dans les tibors enfouis en 
terre. 

L'île de Dibatac, de forme conique, est couverte de petits 
arbres assez rapprochés. 

Là, les corps sont dé[)Osés nus sur une espèce de civière 
sans pieds, suspendue aux branches de deux arbres voisins 
et recouverte d'un léger toit de feuilles. 

A côté ou au-dessous sont déposés les ustensiles et les 
armes du défunt. Au bout d'un temps plus ou moins long, 
les rotins qui attachaient le tout se pourrissent et les osse- 
ments tombent à terre ; alors on les réunit et on les dépose 
dans une grotte, après les avoir placés soit dan;> de petits 
cercueils en bois plus ou moins ornementés, soit dans de 
grands vases funéraires. 

Ce genre de sépulture a dû être assez général aux Phi- 
lippines, tout au moins dans la i)artie nord de 'l'archipel, et 
il n'a disparu qu'après l'hislallation des Européens et la 
propagation du catholicisme. 

Chez les Igorrotes du centre de Luçon, on dépose les 
morts à l'abri des rochers ; les Negritos les enfouissent à l'em- 
placement de leur case, ou parfois, comme à Bataan, sierra 
de Marivélès, ils les mettent dans une grotte ; à Mindanao 
et autres lieux, on les dépose en foret sous un abri de 
roches ou d'arbres touffus. 

Le 15 septembre 1884, à 5 heures du malin, je mon- 
tais à carabao (buffle) ])our aller faire une excursion dans 
l'intérieur de l'île. 

Le buffle est une monture que je ne reconmianderai pas 
à des amazones; pour toute selle on met sur le dos de 
l'animal une couverture plus ou moins épaisse, ce qui n'em- 
pt^che pas la colonne vertébrale de se faire vivement sentir ; 
il n'est pas facile de se tenir à califourchon, vu la largeur 
des reins ; le mieux est encore de s'asseoir de côté comme 
les femmes. Une fois ainsi installé, on peut résister une 
heure ou deux ; mais, quand il faut garder cette posture 

^24 



370 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

toute la journée, cela vous brise et vous met dans Timpos- 
sibilité de vous asseoir pendant plusieurs jours. 

Il n'y a pas d'élriers, et la bride se compose d'une corde 
attachée à un anneau passé dans le nez du carabao. Sa 
marche est aussi dure que celle de l'éléphant, mais les se- 
cousses sont plus courtes et par conséquent plus pénibles. 
C'est un tangage rapide et continu quand il trotte. Après 
avoir traversé les ruisseaux qui entourent la propriété de 
mon hôte, nous nous trouvons au pied des montagnes qui 
entourent la plaine ; le chemin nous fait d'abord traverser 
un petit boio où les arbres se mêlent avec les touffes de 
bambous. Je ne sais si ce fut le soleil, que nous n'avions pas 
vu depuis longtemps, ou la beauté du paysage lui-môme, 
mais ce coin de terre me parut le plus joli des Philippines. 

Après une ascension de 50 mètres environ, nous sommes 
sur le versant opposé de la montagne et dans une autre 
plaine bordée de jolies collines en partie boisées, en partie 
couvertes de cogon. 

Dans la plaine, des troupeaux de bœufs à demi sauvages 
marchent leur pas tranquille, sans s'émouvoir de notre 
approche. Il n'en est pas de même des petits chevaux ; aus- 
sitôt qu'ils nous aperçoivent, ils s'enfuient au galop. Puis, 
par-ci par-là, une case où habite une famille; plus loin, un 
village placé au bord d'un joli cours d'eau. 

De l'autre côté de la plaine, nous franchissons un autre 
monticule au pied duquel court un joU ruisseau décoré du 
nom de rivière ; nous passons ensuite auprès d'une grande 
mare que l'on appelle le « lac » . Cet endroit est très pitto- 
resque ; les bambous avec leur feuillage sombre viennent se 
refléter dans l'eau du lac ; les arbres qui le bordent le cou^ 
vrent d'ombre, et, par cette chaleur, on est tenté de prendre 
un bain dans ces eaux si transparentes ; mais il faut se garder 
de céder à la tentation : ces eaux si limpides sont remplies 
de crocodiles, au point que mes hommes ne veulent pas aller 
chercher deux pigeons que je viens de tirer, qui se débat- 
tent au milieu du lac. Ils étaient destinés à notre déjeuner. 
Heureusement nous avons pu peu après tuer encore plu- 
*eurs de ces oiseaux, qui sont nombreux dans la région. 



LA BAIE DULUGAN — LES ÎLES CALAMIANES 371 

A 10 heures, après avoir traversé plusieurs petites vallées 
et une rivière un peu plus large que les autres, nous nous 
trouvons sur la lisière d'une grande plaine qui a 4 à S kilo- 
mètres de largeur. 

Au moment où nous entreprenons de la traverser, nous 
sommes surpris par une pluie torrentielle ; nous n'en conti- 
nuâmes pas moins à avancer ; mal nous en prit, car, arrivés 
au milieu de la plaine, qui a la forme d'une cuvette, nos 
buffles eurent bientôt de l'eau jusqu'au poitrail et refusè- 
rent de marcher ; le mien jugea même à propos de se cou- 
cher dans l'eau, sans se préoccuper de son cavalier; mais 
je pus sauter à temps sur celui qui portait les bagages et 
éviter ainsi un véritable bain de boue. 

Après bien des efforts, en mettant pied non pas à terre, 
mais dans l'eau, nous parvînmes à diriger nos animaux vers 
un petit monticule : une fois là, nous étions aussi à sec que 
possible, par celte pluie tombant de plus en plus drue et 
qui, poussée par un vent violent, nous cinglait le visage 
comme si c'eût été de la grêle. 

Nous restâmes sur cette hauteur pendant plus de trois 
heures, sans abri, sans pouvoir allumer du feu pour cuire 
notre déjeuner et voyant notre butte de terre se transfprmer 
peu à peu en îlot. Enfin, vers 1 heure, un de mes 
hommes m'annonça qu'il avait trouvé un passage et qu'il 
fallait partir le plus vite possible pour ne pas être cernés 
complètement par les eaux. 

Nous voilà de nouveau en route, transis de froid, traversés 
par cette pluie que nous recevions depuis 10 heures du 
matin. Nous suivions notre guide : tout alla assez bien pen- 
dant un certain temps; mais, arrivés auprès d'un rideau 
d'arbres, nous nous trouvâmes au bord d'un cours d'eau 
dont le courant, très rapide, était heureusement brisé par 
des arbres nombreux dans ce bas-fond; nous ne pouvions 
reculer : je remontai sur mon buffle, et nous entreprîmes 
de franchir ce torrent. 

Comme nous étions au beau milieu du courant, un des 
hommes cria : « Un crocodile! » A ce cri, l'homme qui 
tirait mon buffle par la corde grimpe sur un arbr 



372 VOYÀG£ AUX PHILIPPINES 

autres de Timiter; moi, assis sur ma monture, j'armai mon 
fusil et regardai dans la direction désignée par mes hommes; 
je ne vis rien, mais tous m'assurèrent voir un très gros cro- 
codile; afin d'effrayer l'animal, si c'était vrai, et de rassurer 
mon escorte, je tirai un coup de fusil dans la direction 
indiquée; mes hommes prétendirent que l'animal était tué 
ou pour le moins hlessé à mort ; je les laissai dans cette 
erreur ; j'avais tiré avec du tout petit plomb : j'étais assuré 
que ma victime se portait bien. 

Devenus confiants par la mort présumée du saurien, mes 
guides descendirent de leurs arbres, et nous achevâmes 
la traversée du ravin. Une fois au pied des montagnes, nous 
étions certains de n'être pas noyés ; mais nous nous étions 
égarés, et personne ne savait reconnaître la position que 
nous occupions. Après bien des marches et des contre- 
marches, l'un d'eux retrouva un sentier qui devait, d'après 
lui, nous conduire en moins d'une heure à une ferme, 
propriété d'un des plus riches Indiens de l'île. 

Il était à ce moment 2 heures environ, et la pluie conti- 
nuait de plus en i)lus forte; nous contournons les mon- 
tagnes, tout en évitant les plaines inondées. 

Quelle journée! tout est mouillé, armes et provisions; 
imi)ossible de faire du feu ; et même mes vêtements, que 
par précaution j'avais ôlés et roulés dans mon caoutchouc, 
ont été trempés en traversant les cours d'eau qui îi chaque 
instant barraient la route. Enfin, à six heures et demie, 
nous arrivons à la ferme promise, mais il n'y a pas de feu. 
pas de bois sec ; le propriétaire est absent, et je suis obligé 
de m'installer dans la cuisine; mes hommes parvinrent 
cependant à allumer du feu, et, pendant que l'on faisait 
bouillir un poulet élique, tout le monde s'accroupit autour 
du brasier pour sécher ses vêtements. 

Vers dix heures du soir, nous pouvons enfin nous rha- 
biller, et après nous être réconfortés, non sans besoin, car 
nous étions à jeun depuis cinq heures du matin. Alors nou^ 
nous étendons pour dormir. Nous avions un abri, c'était 
l'important. 

Le lendemain, dès l'aube, le soleil se montra, nous pru- 



LA BAIE D^ULUGAN — LES ÎLES CALAMINES 375 

mettant une meilleure journée ; mais bêtes et gens, rompus 
par les fatigues de la veille, eurent beaucoup de peine à se 
décider à reprendre la roule. 

Le pays parcouru dans ces deux journées offre un aspect 
assez uniforme ; ce sont des plaines de toutes dimensions, 
ayant presque toutes la forme d'un fer à cheval plus ou 
moins fermé ; elles sont entourées de montagnes qui dépas- 
sent rarement 200 mètres d'altitude. Toutes les vallées, en 
forme de cirque, ont généralement une dépression au centre, 
de sorte qu'elles se trouvent dans d'excellentes conditions 
d'irrigation. 

Les montagnes sont en grande partie déboisées par les 
indigènes, qui, tous les ans, défrichent de nouveaux ter- 
rains pour y semer le riz de montagne. Ces plaines com- 
muniquent toutes entre elles par des passes étroites, peu 
élevées et généralement de niveau. 

L'île est sillonnée par de nombreux cours d'eau et par 
deux petits lacs. Quoique fertile, elle n'est presque pas 
cultivée, faute de bras ou, pour mieux dire, faute d'indi- 
gènes disposés à travailler. On trouve dans les plaines une 
assez grande quantité de bestiaux : la plus grande partie 
appartient à mon hôte, qui en possède plus de 2000 têtes. 
Les animaux prospèrent bien, malgré deux grands ennemis, 
les crocodiles et les boas, qui dévorent tous les ans un grand 
nombre de jeunes bêtes. 

Le commerce des Calamianes consiste surtout en nids 
d'hirondelles et trepang; puis viennent la cire vierge et 
l'écaillé de tortue; on trouve aussi quelques perles d'un 
mauvais orient et souvent teintées. 

Si les habitants ne s'adonnaient pas à l'ivrognerie et 
n'étaient pas aussi paresseux, tous pourraient être riches, 
avec peu de travail, la terre produisant avec grande abon- 
dance. 

L'archipel des Calamianes est mis en communication avec 
Manille par un petit vapeur qui louche à Culion une fois 
par mois. 

Le 7 octobre, je prenais congé de mes hôtes, dont l'ama- 
bilité ne s'était pas démentie un seul instant pendant plus 



376 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

de trois mois qu'avait duré mon séjour dans ces parages : 
ce n'est pas sans regret que j'ai dit adieu à mon ami don 
Bernardo et à sa charmante famille ; cela fait partie des mi- 
sères des voyageurs, et ce n'est pas la moindre ; nous nous 
faisons des amis, nous les quittons parfois pour toujours, et 
cela au moment où nous commençons à les apprécier et à 
nous habituer à être entourés de leurs soins ; mais il faut, 
comme le Juif errant de la légende, reprendre notre roule 
et porter ailleurs nos pas. 

Après avoir fait mes adieux à la famille Ascanio, je quittai 
Malbalo à six heures du soir, dans le canot de don Bernardo, 
mettant à la voile pour aller attendre le courrier de Ma- 
nille, qui devait passer à Culion. Jusqu'à dix heures loiil 
alla bien; une brise légère nous menait doucement vers 
notre but, quand tout à coup une rafale nous chavire à 
moitié ; le ciel, clair jusqu'alors, devient noir, et nous no 
tardons pas à nous trouver perdus en mer, sans savoir où 
le vent nous pousse. Jusqu'à deux heures du matin nous 
restons ainsi ; je bornai tous mes efforts à ne pas me laisser 
entraîner vers la haute mer; j'avais fait amener toutes les 
voiles, et, avec les avirons seuls, je maintenais le canot le 
nez au vent. 

Parfois nous entendions près de nous les vagues se briser 
sur les rochers qui bordent les îles voisines, et, par moments, 
notre seul espoir était d'être jetés sur une roche quelconque, 
où nous aurions pu attendre la iin de l'ouragan. 

Vers trois heures du matin, le temps s'éclaircit, et nous 
apercevons les feux du courrier, que nous avions dépassé; 
à la vue du vapeur, mes hommes, exténués, reprennent 
courage ; une heure après, nous étions à bord du Gravina, 
où le capitaine, vieille connaissance, me donna de quoi me 
changer et m'offrit du café bien chaud, qu'il avait fait pré- 
parer quand il avait aperçu mon canot. Le navire avait eu 
aussi sa part de tempête, mais il avait pu se mettre à l'abri, 
tandis que nous luttions contre la mer furieuse. 

Le lendemain, nous débarquions sur les quais de Ma- 
nille. 



CHAPITRE XVII 



SOULOU — SIASSI — TAWI-TAWI — BONGAO 

RETOUR EN FRANCE 



Le 27 octobre 1884, je débarquais pour la secomle fais à 
Jolô * (île Soulou), dans la partie occupée par les Espagnols. 

L'ancienne ville de Jolô, ou plutôt la Cota ou fort, était 
bâtie sur la baie formée par les pointes Gandea et Dangapic, 
dans une plaine élevée de deux à trois mètres seulement 
au-dessus du niveau de la mer. Les Espagnols, après la prise 
de possession, ont établi la ville nouvelle dans cette plaine 
en coupant les palétuviers et en gagnant, à l'aide de 
remblais, du terrain sur la mer. On comprend facilement 
({u'une ville bâtie dans ces conditions laisse beaucoup à 
(iésirer au point de vue de la salubrité ; aussi Jolô jouit-il 
aux Philippines de la même réputation que Balabac et 
Puerto-Princesa, qui sont considérés à juste titre comme 
les points les plus insalubres de l'archipel. Il est juste de 
dire que, grâce aux efforts des différents gouverneurs qui 
s'y sont succédé, et surtout du dernier, le colonel Julian 

1. Jolô est le nom malais de l'île inscrite sur les cartes fran- 
çaises sous le nom de Soulou, et elle donne son nom à tout 
l'archipel qui s'étend, en formant une courbe dirigée du nord- 
est au sud-ouest, de l'extrémité sud-ouest de File Mindanao à 
la côte est de Bornéo. Les Espagnols ont donné à la ville nou- 
velle le nom de l'île: les Anglais écrivent Joloo. Au fond, il n'y 
a là qu'une question de prononciation. 



378 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

Parrado, la ville s'assainit à mesure que les marais se com- 
blent. Le colonel Parrado, homme pratique et de progrès, a 
fait venir un chemin de fer Decauville qui permettra, en 
peu de temps, de combler ce qui reste de terrains vaseux. 

Sous l'administra tion de ce gouverneur, la ville de Jolo 
s'est transformée complètement ; ses cases de cana et nipa 
(bambou et chaume) ont fait place à des édifices en briques 
depuis le sol jusqu'au premier étage, en bois du premier 
au toit, et recouverts de tôle galvanisée. On doit incessam- 
ment entreprendre la construction d'une jetée en briques 
et pierres, qui remplacera celle qui existe et qui n'est qu'en 
bois. 

Mais le colonel Parrado s'est surtout acquis des droits à 
la reconnaissance de la colonie en la dotant d'eau potable 
amenée par des tuyaux en fonte disposés sur un parcours 
d'environ deux kilomètres. La prise d'eau est suffisante 
pour l'alimentation de la ville et des navires qui visitent la 
rade : ceux-ci viennent s'approvisionner à une fontaine bâtie 
au pied même de la jetée, ce qui leur donne toute la faci- 
lité désirable. 

La ville de Soulou est entourée d'une enceinte en bri- 
ques, percée de trois portes, défendue par de petits bastions 
armés de canons de petit calibre. Deux forts, celui du nord- 
est, ou fort Alphonse XII, et celui du sud-ouest, Princesa 
de Asturias, complètent la défense. 

Dès le 30, grâce à l'amabilité du colonel Parrado, je pus 
m'embarquer à bord de la canonnière Samar, dont le com- 
mandant, don Antonio Martinez, me reçut avec la courtoisie 
que j'ai toujours trouvée chez les officiers de la marine 
espagnole. Je partais avec l'intention d'aller explorer les 
îles Siassi, Tawi-Tawi, Bongao, etc., annexées depuis quel- 
ques années seulement à l'archipel des Philippines. 

Le 11 mars 1877, l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne 
ont signé un protocole reconnaissant aux Espagnols le droit 
de prendre possession des îles Tawi-Tawi, annexe de l'ar- 
chipel de Soulou; aussitôt la prise de possession, l'avis 
devait en Hve publié dans les journaux officiels de Madrid 
et de Manille. 



souLOu 379 

Dans son numéro du 21 mars, la Oceania Fspanola, un 
des jouraaux de Manille, publiait l'historique de la prise de 
possession dans les termes suivants : « L'autorité supérieure 
ayant reconnu l'opportunité d'occuper quelques points 
avancés du sud des Philippines, les ordres nécessaires furent 
donnés et l'île de Bongao fut désignée comme étant le pre- 
mier point à fortifier. > 

A cet effet, le 26 janvier 1882, la corvette de guerre 
Dona Maria de Molina et la canonnière Panay, qui avaient 
précédé de quelques jours le reste de l'expédition, furent 
rejointes par la goélette de guerre Sirena, remorquant la 
Santa-Lucia, installée en transport, et par la canonnière 
Arayat. Sur le transport se trouvaient la première compa- 
gnie de discipHne de Palaouan, une section du génie sous 
le commandement d'un officier, deux compagnies du régi- 
ment n° 6 (indigène) , les matériaux nécessaires à la cons- 
truction d'un fort, et les vivres emharqués par l'intendance 
pour le petit corps d'armée. La Sirena, helle goélette des- 
tinée à être la « Gapitana » de la petite escadre qui doit sta- 
tionner à Bongao, avait à son hord le capitaine de vaisseau 
don Rafaël de Aragon, chef de l'expédition, et le capitaine 
du génie don José Maria de Coro, commandant la troupe, 
chargé en outre de la mission de choisir et de fortifier les 
points à occuper au sud de l'archipel de Soulou. 

Le voyage s'effectua avec une certaine lenteur, à cause 
des nombreux écueils et des courants très forts, qui rendent 
la navigation de nuit impossible dans ces mers, encore mal 
explorées et pour lesquelles il faudrait des cartes d'une 
précision extraordinaire. On avait passé les nuits du 24 et 
du 25 janvier dans les ports intermédiaires de Bulan et 
de Jutahan, et le 26, au coucher du soleil, on arriva en 
vue de la spacieuse baie et des grandes anses qui entourent 
Bongao. 

Située à l'extrémité ouest du groupe des îles Tawi-Tawi, 
l'île de Bongao forme, avec celles de Sunga-Bongao et de 
Balabac ou Papalun, trois ports : le premier intérieur et 
peu profond; le second, entre Balabac et Bongao, appelé 
baie des Aiguades, et le troisième, beaucoup plus grand, 



380 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

capable de contenir de grandes escadres. Ce dernier est 
fermé par les îles de Sanga-Sanga et de Balabac et connu 
sous le nom de baie des Singes; au bord se trouve une 
petite peuplade de « Moros », venus il y a un an de Cebré 
pour s'y établir et qui aujourd'hui mènent une vie misé- 
rable. 

En venant du nord, l'île de Bongao rappelle un peu Gi- 
braltar. Le sol est ingrat ; une mince couche de terre végé- 
tale recouvre une roche très dure, inattaquable au pic, sur 
laquelle s'élèvent d'éi^ais taillis, mais sans grands arbres. 

Les € Moros » considèrent le climat comme peu salubre, 
ce qui explique l'abandon dans lequel ils ont laissé cette 
île depuis plusieurs années. 

Les îles et îlots qui entourent Bongao, ainsi que la plu- 
part de ceux qui composent cet archipel, sont de formation 
madréporique ; s'élevant au sommet ou autour de la cime 
des montagnes sous-marines et volcaniques, ils ne sont 
séparés qu'en apparence, car ils sont reliés entre eux par 
de grands bancs sous- marins dont la formation, comme In 
leur, est madréporique. 

Si un examen géologique attentif ne démontrait pas que 
ces îles ont surgi postérieurement aux formations graniti- 
ques de Bornéo et Mindanao, on pourrait croire qu'elles 
ont constitué dans le principe une terre ferme reliée aux 
autres îles de l'archipel dans lequel elles se trouvent. 

Au point de vue ethnographique, il y a peu de chose à 
dire sur ces îles : on ne sait pas encore suffisamment de 
quelle manière elles ont été peujilées, ni vers quelle 
époque ; cependant l'opinion la plus accréditée aujourd'hui, 
appuyée sur d'antiques traditions, attribue leur peuplement 
à (les migrations venues du sud. 

Après une reconnaissance rapide, l'île de Bongao fui 
choisie comme point d'occupation, et les travaux de déblaye- 
ment du sol commencèrent immédiatement. 

Un cordon de troupes fut placé à quelque distance des 
travaux pour se garder des surprises : quoique l'intérieur 
de l'île soit complètement inhabité, sa disposition et l'exu- 
bérante végétation qui la couvre rendaient très utile cette 



TAWI-TAWI 381 

précaution dans le cas où quelque peuplade des environs 
aurait tenté une embuscade. 

Quelques jours après l'arrivée du corps d'occupation à 
Bongao, plusieurs chefs des tribus environnantes, formant 
un long cordon d'embarcations, vinrent faire leur soumis- 
sion au gouverneur. Ils avaient arboré à l'avant de leurs 
pirogues le pavillon|espagnol. 

Ces indigènes misérables, peu ou point cultivateurs, ne 
se consacrent au travail de la terre que juste assez pour en 
tirer les substances nécessaires à leur nourriture. Manquant 
de tout, ils n'ont aucune idée de la monnaie, et en échange 
d'œufs, de volaille et de fruits, ils ne reçoivent que des 
étoffes, des miroirs et quantité d'objets de peu de valeur. 

L'ingénieur militaire ayant, après un examen appro- 
fondi, choisi le point stratégique le plus convenable, on se 
mit tout de suite à construire le blockhaus, qui sera promp- 
temenl terminé. Quand il en sera ainsi, on peut espérer 
que la station sera la base d'une future colonie, et une 
sentinelle avancée que l'Espagne aura au sud des Phili])- 
pines pour la défense de ses possessions. 

Une lettre de Zamboanga, datée du 15 mars 1882, disait 
que le chef de la division de Tawi-Tawi doit rentrer après 
avoir complètement installé la « Gomandancia militar » 
dans le nouveau .port de Bongao, et que l'endroit est excel- 
lent et dans de bonnes conditions. Une seconde lettre, de 
Bongao, du 26 février, annonçait que « le blockhaus, 
ou plutôt le réduit défensif auquel on a donné le nom de 
Blockhaus Crhtiana^ était sur le point d'être terminé et 
pourrait contenir de quarante à cinquante personnes. 

« Le 14 février, dans la matinée, était arrivée dans ce 
port la frégate Cornus^ arborant pavillon anglais ; après les 
visites d'ordonnance, et quand l'apparente curiosité de 
l'équipage fut satisfaite, la frégate partit le jour môme 
pour Bornéo. 

< Un autre événement marquant fut l'arrivée de Paulino 
Aussagua de Mison avec toute sa tribu ; après divers pour- 
parlers, ces individus, hommes et femmes < moros » , ont 
été débarqués pour former le noyau d'un village ; ils cul- 



382 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

livent la terre et se livrent à la pèche ; parmi eux se trouve 
la famille d'un chef. On leur a désigné le point avancé de 
l'île, où ils ont commencé à construire quelques cases; celle 
de Paulino est achevée, et il a arboré le pavillon espagnol 
en signe d'adhésion. » 

Le protocole du 11 mars 1877 réglait la prise de pos- 
session de l'archipel de Soulou et de ses dépendances ; mais 
l'Angleterre et l'Allemagne, dans l'intérêt de leur commerce 
et de leurs nationaux, s'assuraient avant tout le traitement 
de la nation la plus favorisée. Ces deux puissances s'effor- 
cent dans ce protocole de limiter autant que possible les 
obstacles qui pourraient restreindre la liberté du commerce 
dans les points de l'archipel de Soulou occupés par les 
garnisons espagnoles. N'ayant pu s'annexer ces terres, elles 
cherchaient ainsi à bénéficier le plus possible de leur occu- 
pation sans avoir la moindre charge. Nous n'insisterons pas 
plus longtemps sur ce protocole, et nous renverrons aux 
journaux espagnols et manillans de l'année 1883 pour la 
lecture in extenso des articles. 

En quittant Soulou, on gouverne vers l'ouest, et on passe 
entre l'îlç Tulian et celle de Soulou, que l'on range jus- 
qu'en vue de l'île de Lugus : ])our continuer le demi-cercle, 
on avance par 10 degrés sud-est jusqu'à l'entrée du canal 
de Siassi ; c'est du moins la route directa ; mais les cou- 
rants, très forts dans ces parages, varient à chaque instant, 
ce qui oblige parfois les navires à mettre l'avant dans une 
direction opposée à celle du point qu'ils veulent atteindre. 
Ces courants si variables et très rapides atteignent une 
vitesse de 5 à 6 nœuds à l'heure. 

Partis à 8 heures du matin, nous mouillions devant le 
fortin de Siassi à midi. A peine avions-nous jeté l'ancre, 
qUe nous voyions arriver toute la colonie masculine^ euro- 
péenne de l'île dans le canot du Cdlao, petite canonnière 
de la station. Ce bâtiment, qui fait office de courrier, est 
Cotnmandé par le lieutenant de vaisseau Miguel Marques. 

Le commandant du Sarnar^ le lieutenant Antonio Mar- 
tinès Valalivrero, me présente à ses compatriotes, qui s'em- 
pressent de se mettre à ma disposition. 



TAWI-TAWI 38â 

Nous arrivons bien, car le lendemain soir il doit y avoir 
une petite fêle pour inaugurer un appontemenl que le 
capitaine gouverneur de ce poste, don Jorge Gordojuela, 
vient de faire établir pour faciliter le débarquement sur 
l'île. 

Descendus à terre, nous allons d'abord chez le gouver- 
neur, qui me présente à sa femme. Celle-ci veut donner 
immédiatement des ordres pour qu'on me prépare un loge- 
ment dans sa propre habitation ; je la remercie et décline 
son offre, car, avec tout son attirail, un naturaliste est par- 
fois gênant pour ses hôtes, surtout quand ils sont à l'étroit, 
comme c'est le cas ici. 

Nous nous mettons à la recherche d'un logement à louer ; 
j'en trouvai un au premier étage d'une case non encore 
terminée et dont le plancher à jour, comme les murailles, 
laissait l'air circuler librement. Tout insuffisant qu'il est, 
c'est le seul que je trouve libre, et je le loue au prix de 
75 francs par mois. Avec des nattes, je m'arrangeai pour 
avoir un coin à. peu près abrité. 

Le lendemain 31 octobre au soir eut lieu la petite fête. On 
avait installé à l'extrémité de l'appontement un berceau de 
verdure provisoire, recouvert d'une voile, destiné à servir 
de salle de réunion. Il y eut d'abord un festin, auquel 
assistaient les commandants des deux canonnières en rade, 
le gouverneur et sa famille, les deux heutenants et leurs 
dames, enfin votre serviteur; le dîner fut fort gai; il y eut 
au dessert des toasts, et mon ami don Antonio en porta 
un à la France; je répondis en buvant à la santé du roi 
Alphonse XII et à la nation espagnole ; on récita des vers ; 
ces dames voulurent bien chanter quelques romances d'Es- 
pagne; puis, à un coup de canon parti du Samar, on 
alluma quelques flammes de Bengale et quelques pièces 
d'artifice, et la petite fêle prit fin. 

Du reste, les habitants européens qui se trouvent relé- 
gués dans ce i)etit coin vivent en parfaite harmonie (chose 
rare dans les colonies) et ])rofitent de toutes les occasions 
pour se distraire et se réunir. 

Le gouverneur, un brave capitaine, est aimé et estimé 



384 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

de tous, et les lieutenants, Antonio Javin et Blas Garcia, 
ainsi que leurs femmes, vivent tous d'accord. 

Le capitaine gouverneur a su, par sa bonté, attirer les 
indigènes et, par sa fermeté et sa loyauté, leur imposer. 

On est étonné au premier abord de voir ici ces mes- 
sieurs se promener sans armes, quand on voit à Soulou, 
situé à peu de distance, tout le monde armé. Ici, depuis la 
conquête, conquête pacifique, il est vrai, il n'est pas arrivé 
un seul accident, parce que les habitants de ces îles sont 
plutôt craintifs que violents et peu fanatisés. 

Pendant mon séjour, un forçat se sauva. Le gouverneur 
fit savoir à tous les chefs de village que celui qui le lui 
ramènerait aurait une récompense. Cet 'homme put vivre 
libre ])lusieurs jours en prélevant sa nourriture de force. 
Il couchait chez les indigènes, qui n'essayèrent pas de le 
prendre, bien qu'il n'eût pour toute arme qu'un mauvais 
couteau. Eux, au contraire, avaient, outre des kriss, quel- 
ques fusils; pour le capturer, ils vinrent demander des 
disciplinaires au gouverneur, n'ayant pu ou n'osant pas 
s'en emparer eux-mêmes. 

Une autre fois, un caporal de disciplinaire s'enfuit avec 
deux hommes, emjiortant quatre fusils et des cartouches. 
On lit appeler les principaux chefs; on leur promit une 
réconqiense en argent et un beau fusil s'ils les ramenaient 
morts ou vifs. A quelques jours de là, un chef d'une des îles 
voisines vint dire au gouverneur que les fugitifs étaient 
chez lui et lui demanda des hommes pour les prendre. 

Le gouverneur envoya des disciplinaires avec l'interprète. 
Le chef ayant avisé les siens, on avait fait entrer le caporal 
dans une case d'où l'on avait enlevé tout ce qui aurait pu 
servir d'arme. Le chef arriva de nuit, entra dans la case 
avec plusieurs hommes armés de bolos et de kriss, et, tout 
en montant, il eut soin de parler au fugitif, lui disant que 
c'était lui, qu'il n'eût pas peur; l'autre ne bougea que 
quand il eut reçu à travers la figure un coup de bolo qui la 
sépara presque en deux ; une fois le malheureux par terre, 
tous sautèrent dessus pour lui couper la tête. 
Le lendemain le chef retourna à Siassi, emportant fière- 



TAWI-TAWI 387 

ment la tête du caporal et ramenant les deux autres fugi- 
tifs qui s'étaient rendus à l'interprète sans résistance. La 
tête fut enterrée dans un coin du cimetière chrétien devant 
tous les hommes de la garnison réunis ; ceux-ci, ayant vu 
le résultat de cette évasion, se garderont bien à l'avenir de 
prendre la clef des champs. 

Au centre de l'île Siassi se trouve une montagne en 
gradins qui s'élève jusqu'à 39o mètres au-dessus du niveau 
de la mer, hauteur prise avec mon baromètre anéroïde, 
instrument fort juste, aussi bien qu'avec mon baromètre 
enregistreur ; tous deux me donnèrent le même résultat. 

L'île de Siassi est peu boisée ; le bois le plus grand est 
celui qui couronne la montagne. 

Depuis la mer jusqu'au faîte dudit mont , le terrain a 
été presque entièrement déboisé par les indigènes, qui y 
ont instaUé leurs cultures d'ignames et de riz. 

Les habitations sont dispersées par petits groupes et quel- 
quefois isolées; elles sont toujours bâties près de petits 
bosquets dans lesquels on rencontre les tombes des indi- 
gènes. 

Rien de charmant comme ces petits bouquets d'arbres, 
véritables oasis au milieu de la plaine, où reposent les 
anciens habitants de l'île ; souvent je me dirigeais du côté 
de ces bosquets, attiré aussi bien par la beauté et la fraî- 
cheur de l'endroit que par le désir de tirer les nombreux 
oiseaux qui y ont établi leur demeure. Les tombes ont 
généralement la forme d'un carré long, élevé de 40 à 50 cen- 
timètres au-dessus du niveau du sol; elles sont recouvertes 
par des pierres superposées, et une rigole peu profonde 
entoure la base. Au-dessus, quelque pierre plate ou une 
sorte de pieu dont la pointe est plus ou moins grossièrement 
sculptée indique l'endroit où est placée la tête. 

Pour enterrer un mort, on fait d'abord un trou de la 
longueur du corps ; à environ un mètre de profondeur, on 
creuse sur l'une des parois une espèce de niche en retrait 
où l'on dépose le corps; celui-ci, de cette façon, est placé 
en dehors de l'ouverture, qui est immédiatement remplie 
de terre. 



388 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

L'île ne possède pas de rivière proprement dite, mais 
on trouve de l'eau assez bonne dans les gorges formées par 
les contreforts de la montagne qui la domine. 

Les naturels de Tarchipel Siassi s'appellent entre eux 
Samales ou Somales, mais ils sont désignés sous le nom 
de « Moros » par les Espagnols et par quelques auteurs. 
Si par Moros on entend mahométans, c'est une erreur ; car, 
à part quelques individus, Sultan ou Datos, qui ont une 
teinture plus ou moins légère de mahomélisme, les autres 
indigènes de l'archipel de Soulou et dépendances ont des 
croyances religieuses assez vagues. Toutefois ces popula- 
tions sont très faciles à fanatiser, et les Datos, ennemis des 
Espagnols, aidés par les panditas ou prêtres musulmans, 
[profitent de cette tendance pour lancer de temps à autre 
(juelques groupes de juramentados contre leurs domina- 
teurs. Quant au turban, il est porté dans beaucoup de pays 
et par des peuples de race et de religion bien distinctes ; on 
ne peut par conséquent y voir un emblème spécial à l'isla- 
misme, ainsi qu'on l'a prétendu à diverses reprises. 

Je donne sur certaines coutumes, usages et pratiques les 
quelques renseignements que je liens d'un pandita par l'in- 
termédiaire de l'interprète du gouverneur et que j'ai obtenus 
en présence de celui-ci. 

Les hommes peuvent se marier dès qu'ils ont été cir- 
concis, et les femmes aussitôt qu'elles sont nubiles. 

Le mariage se règle entre les parents : ceux du jeune 
homme offrent des esclaves, du riz, des ustensiles de mé- 
nage, tels que marmites, etc., et des étoffes, principale- 
ment de couleur blanche, qui servent pour envelopper les 
morts et sont portées par les vivants dans les cérémonies 
funèbres. 

Au jour fixé pour le mariage, le futur réunit quelques 
amis et va chercher le pandita, qui se met à leur t^te 
pour se rendre à la case de la fiancée, laquelle attend au 
milieu de ses amis et de sa famille. La future passe alors 
dans une autre partie de la case, et tout le monde s'assied 
pour discuter les questions d'intérêts. Quand on est tombé 
d'accord, le pandita se lève, prend la main du jeune homme, 



susst 391 

qui se lève à son lour et va, accompagné de quelques amis, 
chercher sa fiancée : il l'embrasse et la ramène au milieu 
de tous. La cérémonie est alors terminée, et la fête com- 
mence par le repas, dont le nouveau marié fait les frais. 

Les habitants de Siassi ont des médecins appelés Panum 
ou Bâté, mais l'art de guérir entre souvent dans les attri- 
butions du pandita. 

Quand un décès est constaté, on appelle le pandita si 
c'est un homme, et la pakil si c'est une femme. Le corps 
est lavé par eux, puis entouré d'environ dix mètres d'étoffe 
blanche, et porté ainsi dans la tombe décrite plus haut. Le 
pandita me dit que la tête est placée au nord; mais, en 
relevant la direction de plusieurs lombes, j'ai constaté 
qu'on n'observe pas toujours cette règle. Une fois le défunt 
enterré, on va faire fête chez lui, et ensuite l'on porte à 
manger sur sa tombe (probablement les restes du festin). 

Le mort est veillé pendant sept jours; j'ai également 
trouvé cette coutume chez les Tagbanuas, qui évitent ainsi 
que les sangliers et les cochons sauvages viennent déterrer 
et manger le cadavre. Les 3«, 1% 20% 40% lOO*» et 1000° 
jour, on fête le mort ; pour compter les jours de deuil, les 
indigènes se servent d'un bambou creux attaché aux parois 
de la case et dans lequel ils jettent une petite pierre ou un 
noyau de fruit quelconque par chaque journée qui s'écoule. 

Les jours de marché, j'ai toujours vu les indigènes se 
cacher pour manger; quelques-uns me demandèrent la 
permission d'entrer dans ma case pour manger sans être 
vus. Je n'ai pu savoir le motif de cette coutume, bien que 
je me sois adressé à plusieurs personnes depuis longtemps 
au courant des usages des naturels. 

Le capitaine gouverneur de l'île Siassi a sous ses ordres 
un lieutenant, un sous-lieutenant, une vingtaine de soldats 
et des disciplinaires; un canot est attaché au poste. Le gou- 
verneur est logé dans la seule maison en pierres qui existe 
dans l'île; elle communique avec le blockhaus bâti en 
pierres jusqu'au premier étage, qui est fait en bois et recou- 
vert en zinc. 

Ce blockhaus domine la jetée qui sert d'embarcadère au 



392 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

village, lequel est situé à une dislance de 150 à 200 mètres 
en arrière. Ce village n'est qu'une grande rue composée 
d'une vingtaine de cases, mais je crois que Ton peut s'at- 
tendre à un accroissement notable lorsque la colonisation 
sera développée d'une façon régulière. Sur la gauche de 
celte rue se trouvent le marché et la Gallera. 

Le marché se lient généralement en plein air devant un 
hangar, qui sert aussi bien pour les spectateurs qui vien- 
nent assister aux combats de coqs que pour les marchands 
en cas de pluie. 

La < Gallera » se compose d'une enceinte formée de 
quelques pieux, située entre le hangar dont je viens de 
parler et une tribune pour les Européens de la garnison. 
Sur la place du marché on voit deux ou trois tombes qui 
ont été respectées quand on a défriché cet endroit. Ces 
tombes, de même forme que celles décrites plus haut, ser- 
vent de bancs et de tables aux indigènes. 

Les indigènes sont des joueurs passionnés, comme du 
reste dans tout l'archipel. Pour payer leurs dettes, ils met- 
tent en gage chez les Chinois avec lesquels ils trafiquent 
tout ce qu'ils possèdent, même leurs armes, et parfois, 
m'assure-l-on, leurs femmes et leurs enfants. Les pr^ts se 
font à raison de 12 et demi pour 100 à la semaine, et, si le 
gage n'est pas retiré au jour fixé, il devient la propriété du 
prêteur. 

Le principal commerce de l'archipel de Tawi-Tawi con- 
siste dans la nacre, achetée par les Chinois environ trois 
francs cinquante le kilo brut, c'est-à-dire la coquille recou- 
verte de sa couche calcaire, de mollusques parasites, d'al- 
gues et de spongiaires. En i)ayemenl, ils donnent différents 
produits d'Europe ou de Chine, mais principalement des 
étoffes cotées plus du double de leur valeur. En outre, les 
naturels apportent aussi sur le marché une espèce de co- 
quille plus petite que la précédente et qui donne également 
des perles et de fort belle nacre. Le balele (trepang), les 
ailerons et les queues de requins, ainsi que la cire, vien- 
nent ensuite comme denrées d'échange. 

Le 15 novembre 1884, j'allai visiter la petite île de Tara, 



siAssi 395 

située à la pointe nord-est de Siassi, dont elle n'est séparée 
que par un étroit canal. 

L'île affecte une forme de fer à cheval et est élevée de 
35 à 40 mètres au-dessus du niveau de la mer ; son sol est 
argileux et boisé en grande partie, à l'exception du sonunet 
du plateau. Les forêts de cette île renferment de grands 
balates (figuier banian) , entre les racines el les troncs desquels 
les indigènes croient que sont renfermés en grand nombre 
les esprits malins : ils viennent leur faire des offrandes. 
Un de ces géants de la, forêt, dont les racines forment une 
espèce de niche, est l'objet d'une vénération toute spéciale. 

Un de ces troncs, brisé à 1 m. 40 du sol, a son extré- 
mité taillée en boule. Sur un autre, un sculpteur indigène 
a eu, paraît-il, l'intention de représenter une tête d'oiseau 
(celle d'un calao, probablement). 

On m'a dit aussi qu'il existe une pierre que, bien entendu, 
je n'ai pas pu voir, qui posséderait une grande puissance 
curative. Elle servirait en outre à abriter les victimes expia- 
toires réservées par le pandita aux sacrifices qu'il fait aux 
esprits malins. Le pandita élève des animaux divers qui 
sont censés représenter ces esprits malins. Ces pensionnaires 
seraient des caïmans, des serpents, et surtout des poules 
blanches entretenues avec un soin tout particulier par leur 
gardien. 

Le gouverneur de Siassi est occupé à installer dans 
cette petite île de Tara un fourneau à briques dont il sur- 
veille l'exécution. En faisant les puits de sondages, il a 
trouvé à environ 2 mètres de profondeur une nappe d'eau 
assez abondante et de bonne qualité. 

L'île possède un petit hameau composé d'une douzaine 
de cases bâties sur pilotis au bord de la mer, et la majeure 
partie dans l'eau. Les habitants sont pêcheurs de perles et 
de même race que tous ceux de l'archipel de Tawi-Tawi. 

J'ai fait cette excursion dans une petite banca (pirogue), 
qui, grâce au beau temps et à ses balanciers, nous mena 
de Siassi à Tara sans accident ; mais au retour, la brise ayant 
fraîchi, nous fûmes obligés de nous relever à tour de rôle 
pour épuiser l'eau qui embarquait à chaque lame. Dans 



396 VOYAGE AUX PHIUPPINES 

cette île, je pus tirer, entre autres oiseaux, uu tabun Je 
petite espèce que j*avais longtemps cherché en vain. 

Le :20, je passai avec don Jorge et le lieutenant Blas 
Garcia dans l'île désignée sur la carte sous le nom de 
Lapac et nommée Pandami par les indigènes. Située à 
louest de l'île Siassi, elle en est séparée par un canal qui 
n'atteint pas i kilomètre de largeur et qui court du nord 
au sud. L'îleJ Lapac est de forme irrégulière ; sa longueur 
est de 5 milles sur 3 milles de large. Sur ses pointes sud 
et nord s'élèvent deux montagnes ; la dernière a 220 mè- 
tres d'altitude : au nord-est sa base est baignée par la 
mer, et au sud-ouest ses contreforts s'inclinent et aboutis- 
sent dans une vaste plaine. Celle de la pointe sud a presque 
la forme d'un cône et s'élève à 250 mètres au-dessus de la 
mer. 

Le terrain paraît assez fertile et, de même qu'à Siassi, 
est en grande partie déboisé. Sur l'un des contreforts, à 
ioO mètres d'altitude, on vient de construire un blockhaus, 
petite tour en briques élevée d'un étage, du haut de la- 
quelle la vue s'étend sur la mer et les îles environnantes. 
La faune de ces petites îles est peu variée : j'y ai cepen- 
dant trouvé quelques espèces intéressantes. 

Le 29 novembre, je profitai du passage de la canonnière 
Paraguay dont le commandant Raphaël Mendoza fut assez 
aimable pour me prendre à son bord et me conduire à Talaan 
et à Bongao. Partis dès la pointe du jour, nous passons 
à travers les bancs et les petits îlots qui séparent les îles 
Siassi de Tawi-Tawi; nous longeons la côte nord-ouest de 
cette dernière île jusqu'au poste de Tataan, situé à côté 
de la chute de Tumajubin : c'est là que nous jetons 
l'ancre. Ce mouillage, quoique abrité par les petites îles 
Tataan ou Simalac, devient peu sûr lorsque la brise de mer 
s'élève. 

Le poste, bâti sur un des contreforts des montagnes Dro- 
medario, domine la mer au nord et au nord-ouest, mais il 
se trouve complètement masqué du côté de la terre, c'est- 
à-dire au sud et au sud-est, par la montagne sur le versant 
de laquelle il est construit. 



BoncAO 397 

L'air ne pouvant circuler, l'humidité constanle en rend 
le séjour malsain. 

Malgré les avances faites par les différents capitaines qui 
se sont succédé dans le commandement du poste, les indi- 
gènes n'ont pa& encore consenti a cr nslruire un village auloiir 
du fort el éprouvent mPme une certame répugnance à venir 
lies îles voisinet. appoiter du poision frais 




Le 30, nous continuons notre route en longeant la cùte de 
Tawi-Tawi jusqu'au canal Tusang-Bongao ; puis, côtoyant la 
plage de l'Ile Sanga-Sanga jusqu'au canal formé par cette der- 
nière île et celle de Bongao, nous allons mouiller à la poinle 
sud de Bongao, au pied du fort et du village de ce nom. 

A peine avions-nous jelé l'ancre que nous eûmes la visite 
du docteur Moreno Rey et du commandant ilu ponlon, le 
lieutenant de vaisseau <Ion José Pi<lal, qui insistèi'ent pour 



398 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

m*installer à leur bord, où je restai pendant mon séjour 
dans ces parages. 

Dès le lendemain, je partis à cheval avec don José pour 
aller explorer et contourner l'île Bongao. Nous suivons 
d'abord la plage, et, à moitié route, nous rencontrons la 
tombe du pandita Saïd, saint fort renommé et où Ton vient 
en pèlerinage. Celte tombe, de forme, ronde, est faite de 
galets amoncelés ; sur ce tas de cailloux est un petit carré 
en bois et en branchages de la grandeur d'un homme, au- 
dessus duquel flottent quelques lambeaux d'étoffe blanche ; 
sur un des côtés du monticule de pierres est fiché un 
pieu sans inscription ni sculpture. Chaque pèlerin ajoute 
une pierre à la tombe, et s'en va après avoir dit ses 
prières. 

Nous continuons notre route jusqu'au pied des falaises 
qui forment l'entrée du détroit de Bongao ; puis nous reve- 
nons sur nos pas. Seulement, la mer a monté, et nous ne 
pouvons suivre la plage qu'en marchant dans l'eau : vu la 
petitesse des chevaux, l'eau arrive par moments à la selle, 
et nous sommes mouillés jusqu'à la ceinture: à un moment 
donné, l'eau est si profonde, que nous sommes obligés de 
faire ouvrir un chemin dans le bois de la côte par nos 
hommes; ces derniers, du reste, aiment mieux passer sur 
les arbres, par crainte des caïmans, qui foisonnent, parait-il, 
dans ces régions. 

Ici les transactions commerciales ont pour objet l'échange 
des mômes produits qu'à Siassi, et ces opérations sont pra- 
tiquées de la môme manière. Siassi, Tataan et Bongao sont 
desservis mensuellement par une canonnière qui apporte 
les vivres et les correspondances aux officiers et soldats de 
ces différents postes. 

Le colonel Parrado, gouverneur de Soulou, a traité avec 
le capitaine d'une banca de la « Bornéo British C® », qui, 
moyennant une subvention de 1500 francs par voyage, a 
consenti à transporter une fois par mois, aller et retour, les 
hommes, vivres et munitions appartenant au gouvernement 
espagnol, dans les trois postes des îles du sud. 

Le 3 décembre 1884, je partais en banca avec le gouver- 



BONGAO 401 

neur du posle de Bongao, pour visiter l'île de Simonor, 
située à environ 6 milles au sud-est de notre mouillage. 

Partis avant le lever du soleil, nous fûmes pris à huit 
heures du matin par un fort courant qui nous fit dériver au 
sud, et qui nous aurait entraînés, en dépit des efforts de 
nos rameurs, si nous n'avions pu atteindre le banc qui pro- 
longe la petite île Sanguisiapo : nous dûmes attendre là 
patiemment le changement de marée qui nous permit de 
gagner la pointe et le village Tongossom, sur l'île Simonor. 

Les habitants paraissent être de race malaise, quoique 
plus foncés de teint que les Malais de Malacca et de Bornéo : 
leurs cases sont, comme partout en Océanie, bâties sur 
pilotis. Us sont polygames et très sales. Leur cimetière est 
orné de tombes rectangulaires en pierres assez bien scul- 
ptées, et clos par des troncs d'arbres et des pierres amonce- 
lées. Quelques-unes des pierres funéraires portent des in- 
scriptions malaises en caractères arabes. 

J'ai trouvé dans cette île quelques individus s'exprimant 
en malais et avec lesquels j'ai pu causer ; mais, soit défiance 
ou mauvais vouloir, je ne suis parvenu à tirer d'eux que 
fort peu de renseignements sur leurs mœurs et coutumes, 
qui du reste, autant que j'ai pu en juger, se rapprochent 
de celles de leurs congénères des autres îles que j'ai visitées. 

L'île Simonor, basse, marécageuse, peu boisée et sans 
eau douce, est cependant la plus habitée de toutes celles 
que l'on rencontre dans ces parages. 

Le 8 décembre, je faisais route pour regagner Soulou, 
où je débarquai le 10 sans accident. 

Il me fallut rester plusieurs jours dans cette ville en atten- 
dant le courrier. Mon temps se passa agréablement, grâce 
au colonel Parrado, qui non seulement mit une maison à 
ma disposition, mais voulut que je vinsse prendre mes 
repas avec lui ; ce qui me procura l'occasion de Uer connais- 
sance avec messieurs les officiers de la garnison. 

Nous fîmes quelques petites promenades aux environs. 

Pendant mon séjour, il se passa un fait regrettable. Depuis 
quelque temps plusieurs soldats indiens avaient disparu 
avec armes et bagages, sans que l'on pût savoir où passaient 

26 



402 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

les déserteurs. Un jour on vil revenir un de ces hommes, 
qui raconta qu'entraîné par un disciplinaire hors de la Umile 
du camp, il avait été pris par les < Moros ». On arrêta 
immédiatement le disciplinaire, il avoua alors qu'il vendait 
les armes et les bagages des soldats indiens pour quelques 
piastres. 

Le 26 décembre, je m'embarquais sui* le Gravina pour 
rentrer à Palaouan, où j'arrivai le 30. 

Le 1®' janvier 1885, j'étais de nouveau embarqué à bord 
du Jolo, commandé par le lieutenant Basabru, dans le biil 
de doubler la pointe nord de Palaouan et de l'explorer. 

Malheureusement, quelques heures après notre sortie de 
Puerlo-Princesa, nous allions briser notre hélice sur une 
roche, ce qui mit brusquement fin à l'expédition. Il était 
décidé que je ne parviendrais pas à doubler la pointe nord 
de l'île Palaouan. Le commandant Basabru, pas plus que 
M. Desolme, ne put m'y conduire. Les contretemps et les 
avaries avaient à tout instant contrecarré mes projets pen- 
dant ce voyage. 

Nous pûmes gagner à la voile le mouillage de Tapul, où 
nous restâmes plusieurs jours, espérant qu'un changement 
de vent nous permettrait de regagner notre point de 
départ. 

Le 15, profitant d'une légère brise, nous cherchions il 
franchir les bancs ; mais la mer, trop forte, nous obligea à 
regagner l'abri des îles basses de la baie de Honda. 

Fatigué, et ne voyant pas d'autre moyen de continuer 
mon excursion au nord de Palaouan, je pris le parti de ren- 
trer à Puerto-Princesa. Le conmiandant du Jolo me fit dé- 
poser sur la côte avec mes hommes et mes bagages. 

Parti à 11 heure» du matin, après avoir manqué plu- 
sieurs fois de voir couler la baleinière, j'abordai à 'J 
heures sur un banc de sable et je dus continuer ma roule 
dans l'eau, qui quel(|uefois me montait plus haut que la 
ceinture. Mes hommes étaient inquietSj car ils redoutaient 
fort les caïmans, très nombreux dans ces eaux, ainsi qu'une 
espèce de raie dont la queue, longue et flexible, est sur- 
montée d'une épine acérée et souvent assez longue. Le:^ 



RETOUR E.N FRANCE 403 

indigènes prétendent que la piqûre en est mortelle, tout au 
moins provoque-t-elle une fièvre assez intense. 

A 4 heures et demie, nous touchions enfin une plage 
de sable que nous dûmes suivre pendant plus d'une heure 
|)Our gagner un sentier qui conduit de la pointe Galigaran 
à Puerlo-Princesa, ou j'arrivai à 7 heures du soir, exténué 
j)ar cette marche forcée dans l'eau et sous un soleil brûlant. 
Quelques jours plus tard, pris de violentes douleurs au foie, 
je dus rentrer à Manille pour me soigner. 

Ma santé étant très délabrée, je quittai une seconde fois 
les Philippines, mais ayant la satisfaction d'avoir bien con- 
sciencieusement rempli ma mission, qui du reste m'a été 
rendue facile par les autorités espagnoles, par le gouverneur 
général, Son Excellence le capitaine général Joaquim Jo- 
vellar, par le colonel Parrado et le capitaine de frégate 
Canga Arguelles, qui, ainsi que tous les officiers de la ma- 
rine et de l'armée, se sont toujours montrés très bienveil- 
lants. Je crois devoir leur adresser tous mes remerciements 
et les assurer que je garderai d'eux le meilleur souvenir. 

Arrivé le 28 février 1885 k Singapore à bord du Carinedo^ 
je fus trompé dans mon attente par les nouvelles disposi- 
tions prises en vue de la guerre de Chine ; je ne trouvai pas 
de transport. Il fallut aller à Saigon à bord du Melbourne^ 
à la recherche d'un paquebot. 

Je fis connaissance à bord du Melbourne avec M. Buis- 
sonet, qui, comme moi, désirait aller visiter les ruines 
d'Angkor. A notre arrivée, pas de transport disponible pour 
la France. Nous partons alors, M. Buissonet et moi, en com- 
pagnie d'un jeune commerçant, M. Ballas, et de deux tou- 
ristes français, pour le Cambodge et le pays klimer. Nous 
remontons les rivières jusqu'à Pnom-Penh sur un petit 
vapeur. Arrivé dans la capitale du Cambodge, nous nous 
installons à quatre dans une chambre où, à la rigueur, un 
homme seul eût été juste à l'aise, puis nous allons faire 
une visite au résident français, M. Fourest, qui voulut bien 
nous donner des renseignemenls sur le pays. 

Malheureusement, à cette époque de l'année, les eaux 
étaient très basses et l'on ne pouvait guère traverser les lacs 



404 VOYAGE AUX PHILIPPINES 

qu'en sampan, et encore avec quelque difficulté. Puis, ce 
que Ton ne nous disait pas, c'est que le pays était soulevé 
et que nous serions peut-être exposés aux agressions des 
rebelles. 

Il fallut se contenter de visiter la capitale et le palais du 
roi ; ce palais tout doré tombe en ruine ; la grande salle de 
réception est dans un état de délabrement extrême. 

De retour à Saigon, je m'occupai de savoir ce qu'étaient 
devenus les plants d'abaca si beaux en 1881. Hélas! 
ce n'est plus mon ami Coroy qui est le directeur du 
jardin botanique ; il a été remplacé par un monsieur qui a 
tout modifié. A l'utile il a substitué l'agréable et l'inutile. 
L'abaca, qu'il aurait fallu cultiver sérieusement et propager, 
ainsi que son prédécesseur l'avait compris, comme devant 
être rapidement un sérieux produit commercial, l'abaca, 
dis-je, a été arrachée et remplacée par des arbres et des 
plantes d'ornement. 

Pendant mon séjour forcé à Saigon, je fis avec mon ami 
Buissonet de longues promenades sur les belles routes qui 
entourent la ville, routes fort bien entretenues, et, dans 
cette saison (saison sèche), il est agréable de se promener 
dans la campagne. 

Enfin, le 29 mars 1885, toujours faute de transport où 
je pusse m'embarquer, je partais avec le courrier, et, après 
une fort belle traversée, j'arrivais à Marseille le 25 avril 1885. 



FIN 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

Chapitre I®'. — Singapore et Poulo-Penang i 

— n. — Une excursion dans la province de 

Pérak (presqu'île de Malacca) 17 

— III. — Manille. — Commerce. — Administra- 

tion • 37 

— IV. — De Manille à la Contracosta rja 

— V. — Binangonan de Lampon. — Province de 

la Laguna. — Région des mines 73 

— VI. — Le Mahaïjay. — La province de Tayabas. 

— Un pape indigène 88 

— VII. — Les tremblements de terre aux Philip- 

pines en juillet 1880 123 

— VIIÏ. — Les provinces du nord-ouest de Luçon. 

— Pangasinan. — La Union. — Ilocos. 

— Chez les Igorrotes 140 

— IX. — Le Pasig. — Les volcans de Luçon. — 

La presqu'île des Bicols 184 

— X. — L'île de Marinduque 219 

— XI. — Catanduanès. — Retour en Europe .... 253 

DEUXIÈME PARTIE 

— XII. — Cyclones. — Innovations. — L'île Pa- 

laouan 263 



406 TABLE DES MATIÈRES 

Chapitre XIII. — Les chasses à Palaouan. — Tapul et 

Bahele Dumaran. — L'île Cuyo 288 

— XIV. — Ménagerie. — Voyage à Mindanao et à 

Soulou. — L'île de Balabac 302 

— XV. — Les Tagbanuas. — Mœurs et coutumes. 319 

— XVI. — La baie d'Ulugan. — Les îles Gala- 

mianes 33i 

_ XVIÏ. — Soulou. — Siassi. — Tawi-Tawi. — 

Bongao. — Retour en France 377 



CouLOMMiERS. Typog. P. BUODARD et GALLOIS. 



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